« Unwanted » : la performance sophistiquée de Dorothée Munyaneza

« Unwanted » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Disons-le avant toute autre chose : le geste théâtral et chorégraphique de Dorothée Munyaneza est salutaire. Il est toujours délicat de critiquer un spectacle comme Unwanted, intimement lié à une personne, surtout quand ce lien est aussi terrible que le génocide du Rwanda. Dans la lignée de Jean Hatzfeld et de ses récits Dans le nu de la vie, Une saison de machettes et La stratégie des antilopes, tous consacrés à un drame longtemps resté sous le boisseau de l’Histoire, la jeune artiste met en lumière le sort de ces femmes, et de leurs enfants, violés en temps de guerre, et plus particulièrement durant celle-ci. Performance révoltée, née d’une colère profonde, Unwanted ne parvient toutefois pas à bousculer. Fort de ses atouts intrinsèques et incontestables, et malgré ce sujet crucial, il laisse relativement de marbre.

Pour construire sa proposition, Dorothée Munyaneza est allée à la rencontre de ces femmes, meurtries dans leur chair, avec une seule question à leur poser : « Vous êtes-vous acceptée ? » Car, davantage, que le viol en lui-même, son spectacle s’intéresse à la vie d’après, à la possibilité d’une reconstruction à la suite d’une telle blessure, au sort de ces victimes qui, bien souvent, se trouvent tout simplement rejetées, mises au ban de la société. 

Artifice superflu

Ces paroles récoltées, et restituées sur scène, forment d’ailleurs les meilleurs moments du spectacle. Percutantes, d’une simplificité déconcertante, elles agissent tel un coup de poing donné par une femme à l’énergie brute et entière. Malheureusement, Dorothée Munyaneza a voulu entrecouper ces instants de moments chorégraphiques et musicaux qui, par trop de sophistication, ne font qu’affadir son propos. Irrigués de rage, ils sont contre-productifs et embarquent le spectateur dans d’inutiles méandres qui, progressivement, le font décrocher. 

Il n’y en avait pourtant nul besoin : la puissance des mots aurait suffi à émouvoir. Las, le spectacle se voit teinté d’un vernis de complexification superflue, alors même que le démarche profonde de la jeune femme est, il faut l’affirmer, on ne peut plus sincère. Dorothée Munyaneza aurait, en fait, gagné à être beaucoup simple dans sa proposition. Face à un tel sujet, tout artifice paraît en effet bien accessoire.

Unwanted de et par Dorothée Munyaneza à la Chartreuse de Villeneuve Lez Avignon jusqu’au 13 juillet, puis du 18 au 21 octobre au Montfort (Paris), les 20 et 21 novembre au Théâtre de Nîmes, le 24 novembre au Théâtre du fil de l’eau (Pantin), du 28 novembre au 1er décembre au Centquatre (Paris), les 5 et 6 décembre au Bois de l’Aune (Aix-en-Provence), les 12 et 13 décembre à l’Hexagone (Meylan), le 30 janvier 2018 au Théâtre Paul Éluard (Bezons), le 2 février à l’Espace Germinal (Fosses), les 6 et 7 février à L’Apostrophe (Cergy-Pontoise), le 13 février au CNDC d’Angers, le 15 mars au Quartz (Brest), le 23 mars au Théâtre Liberté (Toulon), les 27 et 28 mars à la Comédie de Valence, les 5 et 6 avril au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, les 10 et 11 avril au Pôle Sud Centre de développement chorégraphique (Strasbourg), du 16 au 18 avril à la Maison de la culture de Bourges, et du 3 au 5 mai au Théâtre Garonne (Toulouse). Durée : 1h15. **

De Paris à Saigon, le voyage ultra-sensible de Caroline Guiela Nguyen

« Saigon » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Et, subitement, comme un seul homme, le public s’est levé. Touchés au cœur, émus parfois aux larmes, les spectateurs avignonnais semblaient vouloir rendre, à leur manière, toute l’émotion que Caroline Guiela Nguyen et ses comédiens venaient, avec Saigon, de leur procurer. Voyage ultra-sensible entre les capitales française et vietnamienne, la pièce de la jeune metteuse en scène, que l’on avait pu découvrir avec Le Chagrin, ne fait pas pour autant partie de ces œuvres uniquement mélodramatiques et tire-larmes. Car, derrière le vernis émotionnel, se cache une réalité beaucoup plus substantielle, celle de ces Vietnamiens qui, à cause des conséquences du colonialisme français, ont quitté, le cœur lourd, leur pays au milieu des années 1950 pour s’installer en France et devenir ainsi des « Viet Kieu ».

Si la pièce multiplie les allers-retours spatio-temporels entre Paris et Saigon (l’actuelle Hô-Chi-Minh-Ville), entre les années 1956 et 1996, elle garde toujours le même univers : ce restaurant vietnamien, un peu gauche mais très attachant. Là se croise une kyrielle de personnages qui ont tous un lien plus ou moins étroit avec le Viêtnam. Il y a, notamment, la tenancière et cuisinière rebaptisée Marie-Antoinette qui a perdu son fils de vue, Édouard et Linh, les parents d’Antoine, qui se sont rencontrés à une époque où le Viêtnam s’appelait encore l’Indochine, Mai et Hao, deux jeunes amoureux, dont la relation a subi un coup d’arrêt lors de l’exil forcé du second… Tous ont dans leurs bagages leur lot de secrets et de blessures que la « dignité » toute vietnamienne oblige à garder pour soi. Mais les souvenirs vont remonter à la surface suite au malaise amnésique de Linh.

Soulever le boisseau

Dans un très beau décor signé Alice Duchange, sublimé par les habiles lumières de Jérémie Papin, Caroline Guiela Nguyen a fait le choix de la mixité pour composer son équipe de comédiens : quatre acteurs français (Caroline Arrouas, Dan Artus, Adeline Guillot, Pierric Plathier), trois « Viet Kieu » (My Chau Nguyen thi, Anh Tran Nghia, Hiep Tran Nghia) et quatre jeunes vietnamiens (Hoàng Son Lê, Thi Truc Ly Huynh, Thi Thanh Thu To et Phu Hau Nguyen). Tous remarquables, ils incarnent à eux seuls, et par leur pluralité, ce qui se noue dans Saigon, ce déchirement intime qui écartèle les exilés, ce désir de s’intégrer sans perdre ses racines, ce mélange culturel souhaité mais qui, parfois, tourne à l’affrontement intérieur.

La metteuse en scène parvient également à extraire du boisseau, où elle était volontairement enterrée à l’instar de celle des harkis d’Algérie, l’histoire de ces hommes et ces femmes qui, marqués par la France coloniale, ont dû ou voulu quitter leur pays d’origine. Négligés par leur patrie d’accueil qui leur doit pourtant beaucoup, ils sont contraints de naviguer entre deux-eaux, à la recherche d’une identité devenue nécessairement duale. Alors, fortes de toutes ces dimensions, et malgré les quelques faiblesses textuelles qu’elles contiennent, ces histoires racontées « avec beaucoup de larmes » comme au Vietnam nous en ont, il faut bien l’avouer, tiré quelques-unes.

Saigon de et par Caroline Guiela Nguyen au Gymnase du Lycée Aubanel jusqu’au 14 juillet, puis du 7 au 11 novembre à la MC2 de Grenoble, les 6 et 7 décembre à la Comédie de Reims, du 12 janvier au 10 février 2018 au Théâtre de l’Odéon (Paris), du 21 au 23 février au CDN de Rouen, du 6 au 9 mars au CDN de Dijon, les 13 et 14 mars à La Comédie de Valence, du 4 au 7 avril au Théâtre de la Croix-Rousse (Lyon), les 25 et 26 avril au CDN de Besançon, du 15 au 18 mai au TNB (Rennes), et du 29 mai au 2 juin au Théâtre Olympia (Tours). Durée : 3h15 (entracte compris). *****

Cassiers, arbitre de la lutte entre le Sec et l’Humide

Le Sec et l'Humide / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Le Sec et l’Humide / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

À L’Autre Scène du Grand Avignon, tout commence comme une simple conférence. Debout derrière un pupitre, un écran derrière lui, un historien (Filip Jordens) se propose d’étudier La Campagne de Russie du Waffen-SS et chef de file de la Légion Wallonie, Léon Degrelle. Bien davantage que la véracité historique, forcément douteuse, de ces mémoires propagandistes, l’homme veut en révéler la motivation profonde, cette tentative de réhabilitation du Moi fasciste échafaudée par l’homme politique belge à la suite de la défaite de l’Allemagne nazie. Mais, bientôt, la mécanique scientifique s’enraye. Sous les coups de boutoir du langage fascisant utilisé par Degrelle, le discours savant se dissout, jusqu’à se laisser complètement envahir.

Dans la foulée des Bienveillantes, Guy Cassiers poursuit son exploration de la fabrique du mal en s’appuyant, une nouvelle fois, sur le travail de Jonathan Littell. Après sa plongée dans les rouages de la machine de guerre nazie, le metteur en scène belge, dans les pas de l’auteur franco-américain, cherche à en disséquer un des ressorts premiers, la langue. Véritable arme de persuasion massive, elle requiert un travail d’orfèvre pour se laisser décoder et en saisir les leviers qui ont permis de convertir les masses.

Monstre froid

Dans un premier temps aussi complexe et aride que peut l’être une conférence, la démarche de Cassiers trouve son relief grâce à l’étonnant travail fourni par l’Institut de recherche et de coordination acoustique/musique (Ircam). À partir de la technologie expérimentale du voice follower, les voix de l’historien et de Léon Degrelle (Johan Leyssen) se confondent très progressivement jusqu’à ne former plus qu’une. Alors que le recul historique lui confère un avantage non négligeable pour lui résister, le procédé permet au spectateur d’éprouver toute la puissance du langage fasciste, de l’entendre résonner pour en comprendre le pouvoir de fascination premier.

Pour accentuer cette immersion, Cassiers joue également avec la confusion visuelle opérée entre les visages de Degrelle et de l’historien, filmé en direct. Si l’expérience est troublante, séduisante intellectuellement et rondement menée, elle n’en laisse pas moins un certain goût d’inachevé. Difficile, en effet, avec autant de froideur, d’être totalement saisi, emporté par le frisson terrifiant d’un discours aux multiples tiroirs, « bercé » par la machiavélique voix du monstre Degrelle. Pour être complètement fascinant, il a sans doute manqué au Sec et l’Humide un petit supplément d’âme. Mais peut-elle encore exister avec un tel sujet ?

Le Sec et l’Humide de Jonathan Littell, mis en scène par Guy Cassiers à L’Autre Scène du Grand Avignon (Védène) jusqu’au 12 juillet, puis le 27 novembre au Parvis (Ibos). Durée : 50 minutes. ***

Pascal Kirsch ne sauvera pas « La Princesse Maleine »

« La Princesse Maleine » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Maurice Maeterlinck peut-il encore être monté en 2017 ? La question semble légitime tant les récentes productions, construites à partir des pièces du dramaturge belge, que nous avons pu voir ces derniers temps, récèlent à chaque fois les mêmes faiblesses, celles d’un théâtre daté qui n’arrive plus à communiquer avec notre société. Malheureusement pour Pascal Kirsch, sa Princesse Maleine n’échappe pas à cette implacable règle. Présenté dans le cadre du 71e Festival d’Avignon, son spectacle, pourtant empli de bonne volonté et d’un rapport sincère au texte, ne parvient pas à dépasser les poussiéreux écueils de l’œuvre qu’il a choisie.

Toute première pièce de Maeterlinck, librement adaptée du conte des frères Grimm Demoiselle Méline, la princesse, La Princesse Maleine nous convie à la table du roi Marcellus où les fiançailles de sa fille et du prince Hjalmar viennent d’avoir lieu. Là, un scandale éclate entre le vieux roi Hjalmar, père du prince, et son homologue Marcellus. Malmenées, les noces sont rompues, et les deux royaumes s’embarquent dans un conflit meurtier. Amoureuse d’Hjalmar, la princesse Maleine ne consent pas à se choisir un nouvel époux. Bientôt emmurée par son père qui ne supporte pas qu’elle lui résiste, elle est épargnée par la guerre qui dévaste son pays et tue ses parents. Seule rescapée, accompagnée par sa nourrice, la jeune princesse s’en va donc rejoindre le royaume de son beau prince avec le fol espoir de se marier avec lui.

Un appendice grotesque qui ne prend pas

Dépassée par essence, l’histoire relatée par Maeterlinck a toutes les difficultés du monde à entrer en résonance avec notre époque. Sans doute conscient de ce handicap, Pascal Kirsch tente d’en actualiser la forme grâce aux belles lumières de Marie-Christine Soma, à un vrai travail sur le son, mais aussi à quatre écrans qui diffusent quelques images symbolistes. Las, alors que la vidéo se révèle purement illustrative, les longueurs textuelles imposées par l’auteur belge mettent la patience du spectateur à rude épreuve. Poussive, la dramaturgie lasse alors bien davantage qu’elle ne séduit.

Surtout, sans crier gare, Pascal Kirsch prend, à mi-chemin, un brusque tournant dans sa direction d’acteurs. Dans les dernières encablures du spectacle, le metteur en scène relègue au second rang le registre sombre et inquiétant déployé dès les premières minutes pour proposer une vision vaguement grotesque de la pièce. Pris de court par un parti-pris qui n’est pas pleinement assumé, le public s’en trouve déstabilisé et ne sait plus trop si les comédiens se fourvoient dans leur jeu – ce qui est parfois arrivé au cours de la pièce – ou si leurs intentions plus ou moins humoristiques sont bien réelles. Au bout de l’ennui, on en vient alors à esquisser quelques sourires – un peu narquois – à l’égard d’un spectacle qui, malgré ses défauts, n’en méritait pas tant.

La Princesse Maleine de Maurice Maeterlinck, mis en scène par Pascal Kirsch au Cloître des Célestins (Avignon) jusqu’au 15 juillet, puis en octobre 2018 à la MC93 (Bobigny), le 13 novembre au Parvis (Ibos), les 26 et 27 novembre à l’Équinoxe (Châteauroux), les 11 et 12 décembre à La Passerelle (Saint-Brieuc), et à l’automne 2018 à La MC2 de Grenoble. Durée : 2h25. *

« Les Parisiens » : Olivier Py en pleine débauche

« Les Parisiens » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

« Une étoile brille de nuit », inscrit-il, comme un mantra, en lettres capitales au fronton de son plateau. Alors, faut-il le prendre au mot ? Olivier Py serait-il devenu une de ces étoiles trop massives qui, après avoir tant brillé, s’effondrent sur elles-mêmes, à cause d’un cruel manque d’hydrogène ? Si son talent de programmateur, en tant que directeur du Festival d’Avignon n’est nullement à remettre en cause, son aura de dramaturge et metteur en scène pâlit à vue d’œil, comme en témoigne Les Parisiens, son nouveau spectacle qu’il présente à la FabricA. Après avoir déçu, il y a deux ans, avec son Roi Lear, Olivier Py récidive et déverse, 4h45 durant, un inexplicable torrent de bile noire et logorrhéique qui use jusqu’à la corde, et fait craindre le pire : qu’il n’est absolument plus rien à dire.

Adapté son tout dernier roman était, déjà, en soi, une provocation, après l’accueil plutôt frais qu’il avait reçu de la part du public, comme de la critique. Un roman aux accents quelque peu autobiographies tant les premiers pas parisiens d’Aurélien, un jeune artiste provincial ayant « soif de tout », ressemblent à s’y méprendre à ceux d’Olivier Py. Si la trame de l’histoire semble ancienne, l’environnement dans lequel il évolue ressemble trait pour trait au monde culturel parisien bien actuel, avec son lot d’acteurs institutionnels, de politiques et de journalistes qui, derrière des noms inventés, cachent des personnes dont on peut deviner qu’elles sont bien réelles – citons, pêle-mêle, Pierre Bergé, William Christie, Brigitte Salino ou encore Frédéric Mitterrand. En même temps qu’une satire au vitriol de ce milieu si particulier, Les Parisiens relate l’ascension d’Aurélien qui, en se servant des trucs et astuces mondains, parvient à se hisser au plus haut.

Triste tragédie

Sauf que, plutôt qu’une critique en règle, qui pourrait être légitime, Py s’adonne à un déversement de fiel revanchard, stérile et cruel – alors même, rappelons-le en passant, qu’il a su habilement se servir du milieu qu’il dézingue aujourd’hui pour construire sa propre carrière. Le monde culturel est alors dépeint et observé par le tout petit bout de la lorgnette, volontiers sexuel, vulgaire, voire carrément scabreux. Autant de provocations – du simple sado-masochisme aux vélléités de zoophilie – qui, à part donner une légère nausée à force d’accumulations, tournent complètement à vide. Le tout baignant dans une harassante logorrhée – qu’il est vrai Py a parfois tout le mal du monde à maîtriser. Dès lors, toutes les obsessions du metteur en scène, devenues des poncifs, y passent : de Dieu à la poésie, en passant par la prostitution et le sexe hard. À croire qu’il n’y a rien de bien neuf dans l’environnement pyesque.

Mais il y a plus. Car la débauche n’est pas simplement dans le fond, mais se glisse aussi dans la forme. Que d’énergie, de talents de comédiens, d’effets de manche scéniques, et donc, osons l’avouer, de moyens gâchés pour, finalement, accoucher d’une modeste souris. On ne compte plus les instants où la mise en scène brasse du vent, simplement pour créer du mouvement, où les acteurs s’usent vainement alors qu’il n’y a globalement rien à redire sur leur talent. Présentée comme une comédie, Les Parisiens se révèlent être, à l’épreuve des planches, une triste tragédie où le désespoir et la noirceur l’emportent sur toute forme de vie. Les motivations pour expliquer ce geste théâtral d’Olivier Py restent pour le moins énigmatiques. Espérons qu’il ne s’abîme pas dans le trou noir qu’il vient tout juste de créer.

Les Parisiens de et par Olivier Py à la FabricA (Avignon) jusqu’au 15 juillet, puis les 26 et 27 mai 2018 au Théâtre du Gymnase (Marseille) et du 1er au 3 juin au Théâtre de la Ville (Paris). Durée : 4h45 (entracte compris). °

« Dans les ruines d’Athènes » : la satire inaboutie du Birgit Ensemble

Dans les ruines d'Athènes / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Dans les ruines d’Athènes / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

On attendait beaucoup – peut-être trop – de la présence du Birgit Ensemble au Festival d’Avignon. Dans la lignée de Berliner Mauer : Vestiges, première partie de leur tétralogie européenne créée en 2013 et découverte en 2015, Julie Bertin et Jade Herbulot sont venues y présenter leurs deux derniers épisodes, Memories of Sarajevo et Dans les ruines d’Athènes. Le temps et l’expérience aidant, on pouvait espérer que les deux jeunes metteuses en scène seraient parvenues à gommer les imperfections détectées dans le premier opus. Las, si leurs intentions se sont musclées, si leurs idées se sont densifiées, l’exécution laisse quant à elle encore un peu à désirer.

Pourtant, face à une Union européenne toujours plus exsangue et sclérosée, la veine du théâtre politique dans laquelle elles s’inscrivent est on ne peut plus salutaire. Avec Dans les ruines d’Athènes, le duo opte pour le registre de la satire, sociétale et politique. Six jeunes grecs répondant chacun au nom d’un personnage mythologique acceptent de participer à une émission, Parthénon Story, qui a tous les codes du show de télé-réalité. Le but ? Un effacement de la dette personnelle du gagnant qui se chiffre souvent à plusieurs dizaines de milliers d’euros. Parrallèlement, une rétrospective des négociations entre le gouvernement grec et les représentants de la Troïka se déroule, du premier plan de « sauvetage » organisé par les instances supra-nationales à l’acceptation par Alexis Tsipras des mesures économiques drastiques imposées par les membres de l’Union européenne, Allemagne et France en tête. Bientôt, les deux situations se rejoignent : alors que les habitants de la maison font face aux mesures de restrictions – eau, électricité, nourriture – mises en place par la production, le gouvernement grec se voit progressivement humilié, car soumis aux consignes financières aveugles et délirantes de ses créanciers.

Fourmillement d’idées

Si les procédés scéniques et scénographiques sont séduisants et innovants, et même formellement réussis durant les premières minutes, ils apparaissent progressivement bien trop systématiques pour ne pas être lassants. Surtout, le fourmillement d’idées du Birgit Ensemble, dont la participation numérique du public est le symbole le plus original, ne parvient pas à être fécond tant il se révèle inabouti. Le principe du show de télé-réalité se délite à mesure que la pièce avance, les phases de négociations deviennent trop factuelles pour être pleinement intéressantes, et l’épilogue du spectacle, où la déesse Europe a pris le pouvoir, est en complet décalage avec le réalisme qui prévalait antérieurement. Dès lors, le registre satirique perd de son efficience en se fourvoyant dans une multitude de chemins qui égarent davantage qu’ils ne conduisent à bon port.

Malgré tout, la direction d’acteurs est nettement plus maîtrisée que dans Memories of Sarajevo et les jeunes comédiens tiennent fermement la barre de leurs rôles respectifs, des présentateurs TV cruels à Angela Merkel, en passant par Jean-Claude Juncker, Nicolas Sarkozy, Dominique Strauss-Kahn ou encore Christine Lagarde. Souvent amusantes, même si elles semblent parfois un peu téléphonées, leurs interprétations recèlent ce côté grinçant que la dramaturgie, elle, n’a pas su conserver. Alors, si les dirigeants, nos dirigeants, notamment européens, en prennent pour leur grade tout au long du spectacle, la conclusion, un brin naïve, où le peuple l’aurait finalement emporté, semble bien utopique. Au grand dam de la population grecque.

Dans les ruines d’Athènes de et par Le Birgit Ensemble au Gymnase Paul Giéra (Avignon) jusqu’au 15 juillet, puis du 9 au 19 novembre au Théâtre des Quartiers d’Ivry, le 25 novembre au POC (Alfortville), le 2 décembre au Théâtre de Châtillon, le 12 décembre à la Scène nationale d’Aubusson, du 16 au 18 février 2018 au Grand T (Nantes) et les 3 et 4 mars à la MC2 de Grenoble. Durée : 2h25. **

Les « Memories of Sarajevo » trop scolaires du Birgit Ensemble

« Memories of Sarajevo » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

On attendait beaucoup – peut-être trop – de la présence du Birgit Ensemble au Festival d’Avignon. Dans la lignée de Berliner Mauer : Vestiges, première partie de leur tétralogie européenne créée en 2013 et découverte en 2015, Julie Bertin et Jade Herbulot sont venues y présenter leurs deux derniers épisodes, Memories of Sarajevo et Dans les ruines d’Athènes. Le temps et l’expérience aidant, on pouvait espérer que les deux jeunes metteuses en scène auraient réussi à gommer les imperfections détectées dans le premier opus. Las, si leurs intentions se sont musclées, si leurs idées se sont densifiées, l’exécution laisse quant à elle encore un peu à désirer.

Pourtant, face à une Union européenne toujours plus exsangue et sclérosée, la veine du théâtre politique dans laquelle elles s’inscrivent est on ne peut plus salutaire. Dans Memories of Sarajevo, le duo revient sur le conflit sanglant qui a secoué les Balkans au début des années 1990. Nourri par des recherches documentaires, mais aussi par des entretiens menés avec des spécialistes du sujet ou des habitants de la région, le spectacle se reflète dans les deux facettes d’un même miroir : d’un côté, les tractations politico-diplomatiques entre les belligérants serbes, croates et bosniaques, sous l’égide d’organisations supra-nationales – ONU, UE – totalement impuissantes ; de l’autre, le quotidien des habitants de Sarajevo, attachés à leur multiculturalisme, farouchement opposés aux revendications nationalistes de leurs dirigeants, mais embarqués, malgré eux, dans une guerre forcément meurtrière dont ils ne voulaient pas.

Didactique et anecdotique

En résistant soigneusement à la tentation du théâtre documentaire, comme peut, à l’inverse, le pratiquer Milo Rau, Le Birgit Ensemble se prive de précieuses archives – exceptées quelques extraits radiophoniques – qui auraient pu densifier leur propos. Elles optent à la place pour une forme purement théâtrale où les habitants de Sarajevo, comme les dirigeants qui les surplombent, sont interprétes par une troupe de quatorze comédiens. Par un procédé dramaturgique trop systématique, les scènes de vie quotidienne se trouvent entrecoupées de séances de tractations en petits ou grands comités – à moins que ce ne soit l’inverse -, où se croisent, pêle-mêle, Slobodan Milosević, Bill Clinton ou encore quelques observateurs de l’UE et de l’ONU dont l’Histoire n’a pas cru bon de retenir les noms, du fait, sans doute, de leur incapacité, voire de leur inaction coupable.

Problème : si la volonté éminemment pédagogique des deux metteuses en scène est louable, la partie macrohistorique sombre dans le didactique, quand les évènements microhistoriques relèvent, toujours, de l’anecdotique. Dès lors, difficile, malgré quelques bonnes idées scéniques, d’émouvoir et de toucher un public qui croit parfois devoir faire face à un simple manuel d’Histoire. Reste, alors, les comédiens qui, avec la fougue de leur jeunesse et l’énergie de troupe, se donnent corps et âme – avec plus ou moins de réussite – à leurs différents rôles. Mais, malgré cela, Le Birgit Ensemble peine à convaincre. Un constat d’autant plus regrettable qu’elles avaient, avec un tel sujet et des intentions aussi fortes, une véritable mine d’or à portée de mains.

Memories of Sarajevo de et par Le Birgit Ensemble au Gymnase Paul Giéra (Avignon) jusqu’au 15 juillet, puis du 9 au 19 novembre au Théâtre des Quartiers d’Ivry, le 25 novembre au POC (Alfortville), le 2 décembre au Théâtre de Châtillon, le 12 décembre à la Scène nationale d’Aubusson, du 16 au 18 février 2018 au Grand T (Nantes) et les 3 et 4 mars à la MC2 de Grenoble. Durée : 2h25. **

« Die Kabale… » : l’ultime fronde de Frank Castorf

« Die Kabale der Scheinheiligen. Das Leben des Herrn de Molière » / Crédit photo : Thomas Aurin.

C’est la réponse du berger à la bergère. Mis à la porte de la Volksbühne par le Sénat de Berlin après 25 ans d’une direction pour le moins audacieuse, Frank Castorf a tenu à réagir de la plus belle des manières à ce qu’il a vécu, visiblement, comme une blessure. Détonnant, riche et un brin foutraque, Die Kabale der Scheinheiligen. Das Leben des Herrn de Molière, qu’il reprend à l’occasion du 71e Festival d’Avignon, est un plaidoyer pour le théâtre libre, à l’image de celui qu’il a pratiqué – souvent avec succès – ces dernières années et dont il ne compte apparemment pas se départir. Comme un ultime pied de nez à ce pouvoir politique qui a cru bon de le défaire, sans ménagement.

Pour ausculter les relations, parfois ambiguës, entre l’artiste et le pouvoir, le metteur en scène allemand s’appuie sur La Cabale des dévots et Le Roman de monsieur de Molière du dramaturge russe Mikhaïl Boulgakov. En retraçant la vie de Jean-Baptiste Poquelin (Alexandre Scheer), il s’attache surtout à analyser ses rapports complexes avec un Louis XIV (Georg Friedrich) qui agit, à la fois, comme mécène et censeur. Mécène car Molière, gratifié de son soutien, lui doit une large partie de sa renommée ; censeur quand il lui demande, piqué au vif par la visite d’un ambassadeur ottoman trop peu révérencieux à son goût, d’écrire une scène ridiculisant les Turcs dans Le Bourgeois gentilhomme, ou quand, sous l’influence de l’Eglise – et plus particulièrement de la Compagnie du Saint-Sacrement – en plein combat contre le jansénisme, il fait interdire toute représentation de Tartuffe. Une situation analogue à celle de Boulgakov qui a, lui même, entretenu une relation épistolaire avec Staline, sans jamais cesser de se faire chahuter par le pouvoir communiste.

Savante folie

Comme à son habitude, Frank Castorf opte pour un patchwork textuel qui va bien au-delà des simples écrits de Boulgakov. Outre les dialogues nés pendant les répétitions, il y adjoint des fragments du Phèdre de Racine, du Cid de Corneille, de différentes pièces de Molière, mais aussi, plus étonnament, du script du film de Rainer Werner Fassbinder, Prenez garde à la sainte putain. Le tout concourant à alimenter une atmosphère de conflits qui résonnent à tous les étages : avec le pouvoir qui tente de cannibaliser les artistes, entre les dramaturges eux-mêmes qui se taillent des croupières – citons, notamment, la lutte, historique et épique, entre les tenants de la tragédie et les partisans de la comédie -, entre les acteurs, enfin, qui, personnellement et professionnellement, se mènent une lutte sans merci – ici entre l’Illustre Théâtre de Molière et la compagnie de l’Hôtel de Bourgogne – avec son lot de trahisons et d’hyprocrisies.

Pour éviter tout écueil lénifiant et moralisateur, Castorf instille – et nous n’en attendions pas moins de lui – une bonne dose de savante folie dans son appréhension scénique. Majestueux, le décor signé Aleksander Denic n’en est pas moins volubile. Tournoyant au cœur de l’immense plateau offert par le Parc des expositions d’Avignon, il multiplie les clins d’œil au théâtre d’antan mais aussi aux puissances de l’argent bien actuelles – la chambre du roi, son imprimé Louis Vuitton et sa médaille Versace sont un modèle du genre. Surtout, ses comédiens, habilement dirigés, jouent avec la puissance, l’énergie et la joie qu’on leur connaît, d’Alexander Scheer en Molière sous acide à Georg Friedrich en Louis XIV ambivalent et flegmatique, en passant par Jeanne Balibar, sublime Madeleine Béjart en talons hauts et petite tenue toute en strass. Presque intégralement filmé en direct, le spectacle ne perd pourtant aucune miette de sa théâtralité, qui s’en trouve parfois sublimée. Car c’est bien là tout l’objet de Castorf : célébrer le théâtre. Mais un théâtre libre, éclectique et effronté.

Die Kabale der Scheinheiligen. Das Leben des Herrn de Molière (Le Roman de monsieur de Molière d’après Mikhaïl Boulgakov) de et par Frank Castorf au Parc des expositions d’Avignon jusqu’au 13 juillet. Durée : 5h30 (entracte compris). ****

« Sopro », le souffle de vie théâtrale de Tiago Rodrigues

« Sopro » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.


Pour la souffleuse Cristina Vidal, la révolution proposée par Tiago Rodrigues est quasi copernicienne. Habituée aux coulisses du Teatro Nacional Dona Maria II de Lisbonne où elle officie depuis le 14 février 1978, celle qui, dans l’ombre, comble les trous de mémoire des comédiens en leur susurrant leurs tirades oubliées au creux de l’oreille, est, à l’occasion de Sopro, propulsée à l’avant-scène du Cloître des Carmes, à l’endroit même où, de son propre aveu, elle n’a jamais voulu être. Peu coutumière des lumières, comme en témoigne, souligne-t-elle, la blancheur de sa peau, tenante de cette « discrétion du souffleur » qui, toujours, doit trancher avec « l’indiscrétion des acteurs », elle voit aujourd’hui son métier – comme tant d’autres – cruellement menacé, et fait presque office de vestige d’un temps théâtral qui semble révolu. Mais ce serait oublier, nous dit Tiago Rodrigues, que le souffleur est le « centre névralgique, nerveux, émotionnel, et presque moral d’un bâtiment théâtral », qu’il fait partie de ces contreforts qui le maintiennent en vie et qu’il est donc grand temps de le célébrer.

Pour ce faire, c’est Cristina Vidal elle-même qui va prendre la main. Toujours en retrait, texte en main, elle joue son rôle de ventriloque qui, à travers les voix et les corps des comédiens – Isabel Abreu, Béatrice Brás, Sofia Dias, Vitor Roriz et João Pedro Vaz -, conte son histoire, celle du spectacle et des coulisses du Teatro Nacional Dona Maria II, où elle a soufflé, assure-t-elle, pas moins de 18 minutes et 23 secondes de répliques au cours de sa carrière. Bientôt, les échanges avec son ancienne directrice et son actuel directeur (Tiago Rodrigues) se mêlent aux extraits de L’Avare, des Trois Sœurs, d’Antigone ou de Bérénice où, sans que le public le sache, elle a joué un rôle crucial.

Protectrice et confidente

Loin d’être une simple biographie professionnelle – où les éléments fictionnels s’immiscent d’ailleurs dans les instants réellement vécus -, Sopro est avant tout une ode à la poétique théatrale, à cette magie qui, pour fonctionner, doit agir en sous-main. En levant le voile sur les coulisses, Tiago Rodrigues dévoile les inspirations et expirations théâtrales, celles qui font que chaque soir, sans que nous en ayons conscience, l’illusion opère, à l’instar de cette respiration qui nous maintient en vie. Même dans ce bâtiment théâtral en ruines, tout se passe comme si le théâtre pouvait, lui, continuer à vivre, à perdurer, à s’élancer car, pour faire théâtre, il suffit d’un texte, d’une scène et de quelques comédiens.

Outre les magnifiques lumières de Thomas Walgrave, qui guident le spectateur dans les méandres des souvenirs de Cristina Vidal, les acteurs choisis par Tiago Rodrigues endossent leur rôle de « marionnette » avec une émotion palpable. Déjà aperçus dans Antoine et Cléopâtre, Sofia Dias et Vitor Roriz irriguent, tout comme Béatrice Brás, la scène de leur jolie et forte présence, acceptant, de bon gré, d’être manipulés, sans pour autant se départir de leur rôle de pare-feu vis-à-vis des spectateurs. On ne sait plus trop, alors, qui épaule qui dans ce duo acteur-souffleuse. La seconde étant assurément l’ange gardien du premier. Une protectrice et confidente dont les murmures peuvent, parfois, porter bien au-delà de cette scène où son influence, et son importance, sont loin de se cantonner. Comme si la vie pouvait, elle aussi, être soufflée…

Sopro de et par Tiago Rodrigues au Cloître des Carmes (Avignon) jusqu’au 16 juillet, puis le 13 mars 2018 au Parvis (Ibos), en avril au Festival Terres de Paroles Seine-Maritime, du 19 au 22 juin au TNT (Toulouse), et, pour la saison 2018-2019, au Théâtre de la Bastille (Paris) et à La Criée (Marseille). Durée : 1h45. *****

Satoshi Miyagi apaise la tragédie d’Antigone

« Antigone » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Dans un monde d’affrontements – religieux et culturels -, avec une France encore et toujours sous État d’urgence à cause de la menace terroriste, le théâtre peut servir de caisse de résonances pour amplifier, et ainsi tenter de comprendre, les maux à l’œuvre. Mais, plutôt que de participer à ce bruit ambiant, aux relents mortifères, Satoshi Miyagi choisit d’en prendre le contrepied et joue, à travers son Antigone, une partition de la réconciliation pour ouvrir en subtile fanfare ce 71e Festival d’Avignon. Dès les toutes premières minutes, le metteur en scène donne le ton : alors que la Cour d’honneur du Palais des Papes est plongée dans son univers japonisant, il rompt ce début d’illusion théâtrale en diffusant quelques notes de Messe pour le temps présent de Pierre Henry, décédé le jour-même. Un bref clin d’œil comme pour souligner qu’il existe un pont entre l’Orient et l’Occident, que l’hommage rendu aux morts, clef de voûte d’Antigone, peut bel et bien servir de ciment.

Pourtant, dans l’acception qui en est traditionnellement proposée, la pièce de Sophocle est loin, bien loin, de proposer une vision apaisée des relations politiques et sociales. Alors que les deux frères d’Antigone, Etéocle et Polynice, viennent de s’entretuer, Créon décide d’infliger un traitement différencié à leurs deux corps : si les hommages funéraires seront bien rendus au premier, le second, considéré comme un traitre par le maître de Thèbes, n’y aura pas droit. Devant ce qu’elle perçoit comme une injustice, qui empêcherait son frère de trouver la paix éternelle, Antigone brave l’interdiction édictée par son oncle, au risque d’y laisser sa propre vie.

Infinie délicatesse

Au lieu d’accroître les ressorts tragiques de ce substrat hautement conflictuel, Satoshi Miyagi cherche, au contraire, à les apaiser. S’inspirant directement des préceptes du théâtre nô, il s’attache moins au déroulé du drame, savamment édulcoré, qu’à l’atmosphère qui l’entoure. Sans, pour autant, sacrifier le texte originel – dont certains passages résonnent avec une clarté nouvelle -, il déploie une savante et sublime esthétique qui, bien qu’un brin répétitive, exploite tout le potentiel d’une Cour d’honneur partiellement inondée. Là, un jeu d’ombres et de lumières se met en place et les expressions des visages des comédiens, habituellement scrutées, cèdent leur importance aux ombres portées sur le mur du Palais des Papes, comme pour dire la dualité de ces personnages qui dépassent le manichéisme dans lequel ils sont traditionnellement enfermés.

Mais la proposition de Miyagi ne se résume pas à un « show » strictement contemplatif. En découplant le jeu des voix – chaque personnage étant incarné par deux comédiens différents -, le metteur en scène japonais transfère l’énergie scénique des gestes aux paroles : les intonations sont alors aussi profondes et intenses que les déplacements sont lents et millimétrés. Portés par les éclats musicaux d’Hiroko Tanakawa, les comédiens jouent avec une énergie et une finesse qui confèrent à la pièce de Sophocle une infinie délicatesse. Loin du marasme dramatique à l’occidentale, les âmes des morts n’ont alors plus qu’à se laisser porter par l’Achéron, à l’image de ces toutes petites bougies flottant sur la scène. La fin tragique et triste d’Antigone laissant ainsi sa place à « une fête pour apaiser les esprits ». Salvateur.

Antigone de Sophocle, mis en scène par Satoshi Miyagi dans la Cour d’honneur du Palais des Papes (Avignon) jusqu’au 12 juillet. Durée : 1h45. ****