Aglavaine, Sélysette et Méléandre : un trouple d’amateurs

"Aglavaine et Sélysette" / Crédit photo : Elisabeth Carecchio.

« Aglavaine et Sélysette » / Crédit photo : Elisabeth Carecchio.

Qu’est-il arrivé à Célie Pauthe ? Après le magnifique Long voyage du jour à la nuit et le beau Yukonstyle, s’est-elle laissé berner par le texte de Maeterlinck ? Avec Aglavaine et Sélysette, le dramaturge belge tente de traiter un sujet on ne peut plus contemporain : la naissance, la vie et la mort d’un trouple. Mais rapidement, le texte aux atours niaiseux tourne en rond, jusqu’à étourdir le spectateur d’ennui.

En signant une mise en scène aussi dépouillée, Célie Pauthe décide de ne se reposer que sur le texte, et uniquement sur lui. Mais ses fondations sont trop faibles pour supporter un spectacle de 2h15 et s’effondrent, entrainant les comédiens et le décor dans un abîme, dont aucun protagoniste – ni même le public – ne se relèvera.

Faux de bout en bout

Ni Bénédicte Cerutti (Aglavaine), ni Judith Morisseau (Sélysette) ne parviennent à sortir la tête de l’eau et à trouver une place convenable sur le plateau. Engluées dans un texte auquel elles ne croient pas. Quant à Manuel Vallade (Méléandre), outre le fait qu’il soit piètrement dirigé comme ses quatre autres compagnes d’infortune, il joue incroyablement faux. Suscitant les rires – et fous rires – moqueurs d’un public qui ne se réveille que pour mieux détruire un spectacle déjà en lambeaux.

Si cela avait été une création pour le Théâtre de la Colline, il eut été toujours possible d’excuser les soubresauts d’un rodage encore en cours. Oui, mais voilà, depuis le 15 mars à la Comédie de Reims, les comédiens se débattent avec le texte et ne sont toujours pas parvenus, en deux mois de jeu, à le transcender. Gageons qu’ils n’y parviendront pas tant ce spectacle est un raté. Espérons que La Bête dans la jungle d’Henry James réussira davantage à Célie Pauthe la saison prochaine.

Aglavaine et Sélysette de Maurice Maeterlinck, mise en scène de Célie Pauthe au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 6 juin. Durée : 2h15. °

La réincarnation du Roi Lear

"Le Roi Lear" / Crédit photo : Christian Ganet.

« Le Roi Lear » / Crédit photo : Christian Ganet.

Le décor comme une arène. Au centre : le Roi Lear, incarné par Serge Merlin. Ce « vieux Prince » qui, sombrant dans la folie, décide de partager son royaume pour l’offrir à deux de ses filles, quand la troisième – pourtant la plus aimante – ne méritera qu’un exil français. En retour, avides de leur nouveau pouvoir, les deux reines n’auront de cesse de traquer leur père pour lui donner la mort.

À un âge que l’on ne demande plus – même aux Messieurs – on attendait un Serge Merlin assis sur un trône, comme cela avait pu être le cas dans « Fin de partie » l’an passé à l’Odéon. Mais, c’était sans compter que le personnage du Roi Lear demande plus : de la fougue, de l’emportement, de la prestance et un zeste de folie qui devient pathologique à mesure que la pièce avance. Une exigence que le comédien remplit avec brio pendant près de 4 heures. Serge Merlin ne se contente pas de jouer le Roi Lear mais l’incarne, lui donne vie, parvenant à subjuguer et à toucher les spectateurs, notamment dans la deuxième partie du spectacle. Une performance qui le remplit de joie autant qu’elle le fatigue à la vue de son sourire béat et de ses traits tirés lors du salut.

La perversion du pouvoir

Servi par un bel ensemble de comédiens et une scénographie ingénieuse, qui permet aux forces en présence de tomber à bras raccourcis sur les personnages tour à tour au centre de l’arène, Christian Schiaretti signe une mise en scène très politique et épique où le pouvoir – et son désir – et la façon qu’il a de pervertir les têtes et les cœurs se trouvent au centre de la pièce.

Seul bémol : une diction parfois hasardeuse et, surtout, un texte que l’on a souvent des difficultés à entendre tant le son se disperse dans cette immense salle du Théâtre de la Ville. Des comédiens à voix nue, sans sonorisation, qui ont toutes les difficultés du monde à faire porter leurs tirades au-delà d’un certain nombre de rangs, surtout lorsqu’ils jouent dos au public. Quel dommage pour un si beau texte, traduit de surcroît avec toute la poésie d’Yves Bonnefoy.

Albany – « Il nous faut subir le fardeau de cette triste époque ; dire ce que nous sentons, non ce que nous devrions dire. Les plus vieux ont le plus souffert. Nous qui sommes jeunes, nous ne verrons jamais tant de choses, nous ne vivrons jamais si longtemps. » (V, III)

Le Roi Lear de William Shakespeare, mise en scène de Christian Schiaretti au Théâtre de la Ville (Paris) jusqu’au 28 mai. Durée : 4 heures (entracte compris). ****

Le Misanthrope version Hervieu-Léger : l’élégance à la Française

"Le Misanthrope" / Crédit photo : Brigitte Enguérand.

« Le Misanthrope » / Crédit photo : Brigitte Enguérand.

La magie de la mise en scène. Comment, avec exactement le même substrat – à savoir ici le texte de Molière -, peuvent naître deux spectacles aussi différents ? A tel point que l’impression de ne pas voir la même pièce flotte dans l’air. Il y a eu, il y a peu, « Le Misanthrope » version Michel Fau : costumes d’époque, mise en scène appuyée, rythme effréné, texte écrasé, décor chiche. Il y a dorénavant « Le Misanthrope » version Clément Hervieu-Léger : costumes atemporels, mise en scène fine et intelligente, rythme lent, texte mis en valeur, décor de toute beauté.

Deux écoles s’affrontent et deux clans se dessinent chez les spectateurs : d’un côté, ceux trouvant « Le Misanthrope » de Fau fougueux et rayonnant et celui d’Hervieu-Léger terne et ennuyeux ; de l’autre, Fau est accusé de bouffonnerie légère et Hervieu-Léger de metteur en scène malin. Il est aisé de comprendre que je fais partie du deuxième clan.

Le texte, rien que le texte

Dans cette salle Richelieu de la Comédie-Française résonne, pendant près de 3 heures, le texte de Molière. Il résonne sans être hurlé, sans être crié, juste poussé par des comédiens qui ont du coffre et du talent. Alors, oui, parfois, Loïc Corbery en fait peut-être un petit peu trop, poussant les accès de bile d’Alceste contre l’hypocrisie régnant à la cour (presque) jusqu’à la fausseté. Mais que cette mise en scène est intelligente, rendant ses lettres de noblesse à la complexité du personnage d’Alceste, sa noirceur à cette pièce que l’on nous présente comme une comédie de moeurs.

Avec ce prisme de lecture, tout s’éclaire enfin. On comprend comment Célimène a pu embobiner tous ses prétendants, comment ils ont pu croire les uns après les autres avoir emporté le coeur de la belle. Une révélation qui ne peut naître – et se transforme en incompréhension – si toute la pièce est jouée comme une comédie classique, avec toute la légèreté qu’elle suppose.

Cette légèreté faisait défaut au spectacle de Fau qui, servi par un décor a minima, ne parvenait pas à capter la grandeur de la pièce. Ici, le décor (signé Eric Ruf) fait partie intégrante du spectacle. Les comédiens jouent avec, le domptent en se servant des escaliers comme autant d’échappatoire quand Molière, lui, ne précise pas (ou peu) à quel moment tel ou tel personnage quitte la scène. Au metteur en scène, donc, de prendre un parti pour faire apparaître ou disparaître tel ou tel acteur. Là où Fau écrasait le texte, Hervieu-Léger le met en valeur, sans pour autant être trop révérencieux. On ne pouvait pas en attendre moins dans la maison de Molière.

Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux de Molière, mise en scène de Clément Hervieu-Léger, à la Comédie-Française (Paris) jusqu’à 17 juillet. Durée : 2h50 avec entracte. ****

Le Misanthrope version Fau : un divertissement haut de gamme

"Le Misanthrope" / Crédit photo : Théâtre de l'Oeuvre.

« Le Misanthrope » / Crédit photo : Théâtre de l’Oeuvre.

Dès les premières minutes, la salle est conquise. Michel Fau en Alceste attrape les spectateurs et leurs rires grâce aux premières tirades de son dialogue avec Philinte (Jean-Pierre Lorit). Mimiques, voix puissante, le décor est planté : Michel Fau va faire le job en faisant du Fau.

Une façon si particulière de jouer qui déteint sur tous les comédiens : tour à tour, Oronte (Jean-Paul Muel), Acaste (Frédéric le Sacripan) et Clitandre (Roland Menou) emploieront le même registre – avec parfois moins de réussite – que leur metteur en scène, récoltant, eux aussi, les faveurs de la salle. Seule Julie Depardieu, divine Célimène, semble garder la justesse de son personnage.

Diérèses et costumes d’époque

Car cette direction des comédiens appuyée vire parfois au bouffon, dans ce qu’il a de plus drôle mais aussi de plus grotesque. Le propos sur la cour, ridicule par tant de révérences et d’hypocrisie, se suffit à lui-même. Nul besoin d’en rajouter, d’en sur-rajouter, au risque d’écœurer le spectateur et de perdre la complexité du dilemme qui tiraille le coeur et la raison d’Alceste, partisan d’une rigueur morale mais amoureux d’une femme de plain-pied dans la cour et sa frivolité.

Le propos de Molière, si fin, n’est par moments pas tout à fait respecté – même si les diérèses et les costumes d’époque sont parfaitement employés. Tout cela manque de finesse, de subtilité et, par un effet de dominos, de crédibilité et de sincérité. Si le moment est agréable, si ces deux heures de spectacle filent à la vitesse d’une seule, ce Misanthrope reste seulement divertissant. Et Molière vaut sans doute mieux qu’un divertissement, aussi haut de gamme soit-il.

Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux de Molière, mise en scène de Michel Fau, au Théâtre de l’Oeuvre (Paris) jusqu’au 3 mai. Durée : 2h. ***

Se souvenir des belles choses

"Dale recuerdos XXVI (Je pense à vous" / Crédit photo : Théâtre de la Bastille.

« Dale recuerdos (Je pense à vous) » / Crédit photo : Théâtre de la Bastille.

Neuf inconnus. Ils sont neuf à se présenter ce soir-là sur la scène du Théâtre de la Bastille. Cinq femmes et quatre hommes que l’on ne connait pas, que l’on n’a jamais vus et qui vont pourtant nous paraître si familiers lorsque, 75 minutes plus tard, les lumières de la salle se rallumeront. Tous ont plus de 70 ans. Ils pourraient être nos parents ou nos grands-parents et chacun va, à tour de rôle, raconter quelques souvenirs de sa vie.

Depuis 1999, Didiez Ruiz écume les villes de France à la recherche de ses témoins de quelques soirs, de quelques heures. Ici, pas de comédiens, très peu de mise en scène. Seules neuf chaises en bois et quelques lumières bien maîtrisées font office de scénographie. On est dans le théâtre documentaire dans ce qu’il a de plus pur – et de plus rare.

Briser l’anonymat avec pudeur

Rien n’y est anecdotique. Tous les souvenirs racontés, de la senteur du jasmin dans les profondeurs de l’Andalousie à la voie de chemin de fer qui traversait, il y a quelques dizaines d’années, le parc parisien des Buttes Chaumont, en passant par cet ami raflé le 16 juillet 1942 et jamais retrouvé, tous ont en commun d’avoir profondément forgé la vie de ces hommes et de ces femmes.

Leurs vies mais aussi la nôtre. Car ce qui fait la force de ce spectacle, c’est de mêler la grande et les petites histoires. D’avoir l’impression d’être, l’espace de quelques dizaines de minutes, retombé en enfance, lorsque nos grands-parents nous racontaient eux aussi leurs souvenirs, ce qui a fait leur vie et ce qui a influé sur la nôtre par les mystères de la psychogénéalogie.

Si on ne reverra sans doute jamais Nativité, Jean-Pierre, Renée, Claude, Jacqueline, Maurice, Michèle, Christiane et Roger, ils partent en laissant dans notre mémoire des fragments de leurs passés. Dorénavant, leurs souvenirs seront aussi un peu les nôtres.

Dale Recuerdos XXVI (Je pense à vous), mise en oeuvre du projet par Didier Ruiz, au Théâtre de la Bastille (Paris) du 27 au 30 avril 2014. Durée : 1h15. ***