Au Théâtre de l’Oeuvre, un « Dispersion » a minima

"Dispersion" / Crédit photo : Dunnara Meas.

« Dispersion » / Crédit photo : Dunnara Meas.

Le poids du passé, celui de l’Histoire, la sienne comme celle des autres, qui devient trop lourd à porter. Si lourd qu’il s’entrechoque avec le présent, empêche de vivre et de communiquer avec les vivants. Tel est le rude combat mené par Rebecca, incarnée par Carole Bouquet, dans ce « Dispersion » d’Harold Pinter, monté au Théâtre de l’Oeuvre par Gérard Desarthe qui tient également le rôle du mari qui lui fait face, Delvin.

Dans cette pièce aussi énigmatique que complexe, il est question de ce couple qui entre en terrain crépusculaire : doivent-ils en finir, voire en re-finir comme le dit Rebecca, ou recommencer à zéro comme le suggère Delvin ? Au centre de ce dialogue, un amant qui occupe l’esprit du mari et dont il essaie de connaître, au travers d’un interrogatoire souvent laissé sans réponse, les caractéristiques et l’identité. Mais de cet amant, qui reste dans l’ombre, on ne pourra rien imaginer tant Rebecca semble dans l’incapacité de répondre aux questions de son mari, perdue dans un passé trouble, notamment celui de l’Holocauste, qui pourtant n’est pas le sien mais vient altérer ses propres souvenirs et gangréner son présent.

Jeu monocorde et musique artificielle

De ce texte fort, imprimé en partie sur le sol de la scène, Gérard Desarthe ne fait malheureusement rien, ou pas grand chose. La mise en scène est a minima, le parti pris quasi inexistant… Quant à la musique artificiellement omniprésente, elle est chargée de souligner et aggraver les moments de tension qui n’en ont pourtant pas besoin. Restent les deux comédiens qui jouent leur partition, souvent avec un ton juste mais monocorde. Seule la polychromie des lumières vient agrémenter très justement l’ensemble des scènes qui s’égrènent au fil de la pièce.

Alors, malgré ces artifices de mise en scène, malgré ce texte beau et puissant, un sentiment d’ennui se dégage rapidement. Le tout peine à décoller, à toucher le spectateur, même dans cette scène finale qui a pourtant tous les atouts pour être poignante. Gageons, peut-être, que le duo de comédiens ne s’est pas encore tout à fait approprié le texte ardu de Pinter. Espérons qu’ils y parviendront pour donner du souffle et du relief à une pièce qui n’en mérite pas moins.

Dispersion (Ashes to ashes) d’Harold Pinter, mise en scène par Gérard Desarthe au Théâtre de l’Oeuvre, à partir du 16 septembre. Durée : 55 minutes. **

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Au Théâtre de la Ville, Claus Peymann a manqué de Courage

"Mère Courage" / Crédit Photo : Monika Rittershaus.

« Mère Courage » / Crédit Photo : Monika Rittershaus.

Il y a des soirs comme ça où le compte n’y est pas. Avec ce Mère Courage qu’il présente au Théâtre de la Ville, soixante ans après Brecht lui-même, Claus Peymann est victime d’une métaphore culinaire : tous les ingrédients sont là pour présenter un met d’exception, mais la patte du cuisinier n’imprime pas… Le plat, que l’on attendait grandiose, s’en trouve alors affadi et ne fait qu’alimenter la frustration des convives.

Pourtant le directeur du Berliner Ensemble a toutes les cartes en main. D’abord, cette troupe de comédiens formidables, emmenée par la talentueuse Carmen-Maja Antoni, dont les capacités scéniques ne sont plus à démontrer après les nombreux succès qu’ils ont plus ou moins récemment rencontrés, notamment sur la scène du Théâtre de la Ville (Lulu, La Résistible ascension d’Arturo Ui, Peter Pan…). A cela s’ajoute six musiciens qui donnent à la dizaine de tableaux que comptent la pièce une tonalité phonique intéressante.

Trop respectueux de Brecht ?

Mais que deviendrait tout ce petit monde sans ce texte fort, qui compte parmi les meilleurs de Brecht ? L’histoire de cette Mère Courage, profiteuse de la Guerre de Trente Ans qui, sous couvert de vouloir protéger ses trois enfants, ne vit que pour le commerce auprès des soldats à qui elle propose divers produits, du schnaps à la boucle de ceinture, tous contenus dans cette carriole qui ne la quitte jamais. Une petite entreprise qui l’encourage à célébrer cette guerre qui profite à ses affaires, en même temps qu’elle coûte la vie à ses protégés.

Malgré cet excellent ensemble, la mise en scène manque d’audace, de modernité et, globalement, de souffle. D’autant que, chaque fois que le spectacle s’envole, il est brusquement interrompu par un noir – souvent silencieux – entre chaque tableau qui brise la dynamique enfin trouvée. Peut-être Peymann a-t-il trop voulu respecter la pièce – et la vision de celle-ci – du dramaturge allemand ? Dans tous les cas, en collant ainsi aux directives brechtiennes, le metteur en scène s’efface et signe un spectacle propre mais sans relief. Même si la seconde partie est plus réussie que la première et que quelques tableaux sont particulièrement touchants, l’ensemble subit toujours les relents datés de la mise en scène. Si, il ne faut pas s’y tromper, le spectacle est globalement bon, on ne peut pas s’empêcher d’y voir, malgré tout, un certain gâchis.

Mère Courage de Bertolt Brecht, mise en scène de Claus Peymann avec les comédiens du Berliner Ensemble, au Théâtre de la Ville (Paris) jusqu’au 26 septembre. Durée : 3h, entracte compris. ***

Avec « Le Capital et son singe », Crezevault et sa troupe ressuscitent avec brio la pensée socialiste

"Le Capital et son singe" / Crédit photo : La Colline.

« Le Capital et son singe » / Crédit photo : La Colline.

Au sortir d’un spectacle, une seule et même question se pose souvent : pourquoi avoir monté telle pièce ou tel texte à ce moment précis ? Quel sens cela peut-il vraiment bien avoir, si on replace le théâtre dans son acception première d’art vivant en symbiose, voire au centre de la cité ? Dans le cas du « Capital et son singe », il ne faut pas longtemps pour répondre à cette interrogation. Alors que la pensée socialiste actuelle est chancelante – à l’instar de toute la classe politique qui manque d’une boussole, et donc d’une vision -, que la France, voire le monde, traverse une crise économique muée en crise sociale majeure qui invite les citoyens à questionner un modèle en bout de course et, qui sait, à en réinventer un nouveau, un retour historique sur les suites de la révolution de 1848, et sur la révolte spartakiste de l’Allemagne de 1919, tombe à point nommé, comme un écho à deux périodes où, là aussi, tout était à terre et donc tout semblait possible.

Pour emmener le spectateur à la base de la pensée socialiste, Sylvain Creuzevault et sa troupe ont décidé de donner corps et âme sur le plateau bi-frontal du Théâtre de la Colline à ceux qui ne sont connus aujourd’hui que parce qu’ils ont donné leurs noms à des stations de métro, à des avenues ou des boulevards parisiens. Non, Barbès n’est pas toujours annexé à Rochechouart, non Raspail n’est pas seulement une station de métro entre Vavin et Denfert-Rochereau, non Auguste Blanqui n’est pas uniquement un long boulevard de macadam entre Place d’Italie et Denfert-Rochereau. Creuzevault nous rappelle ici que ce sont avant tout des intellectuels de gauche, trop souvent oubliés, qui ont œuvré pour une société nouvelle alors que l’ancienne chancelait sur ses bases.

Tout vient de la base

C’est donc autour d’une grande table que tout ce petit monde prend vie, à coups de bouteilles d’alcool, s’écharpe et tente d’échafauder un nouveau monde en questionnant les modes de production de la société d’alors, qui ne sont pas si loin de ceux que l’on connait aujourd’hui. Au détour d’une phrase, des concepts socialistes et marxistes apparaissent, expliqués de façon très didactique, distillés comme on le ferait quand, avec des amis, lors d’une nuit souvent trop arrosée, on en vient à refaire le monde, à critiquer la société et à élaborer des plans et des concepts nouveaux.

Alors, tout cela pourrait tomber dans une pédanterie intellectuelle ravageuse mais il n’en est rien. Creuzevault et sa bande de talentueux comédiens ont opté pour la fausse comédie qui dynamite ces moments historiques lourds (et avec eux le théâtre classique) : le voici le « singe » adjoint dans le titre de la pièce au « Capital ». Si le rire est moderne, il n’en est pas pour autant moins fin, emmené par des comédiens qui prennent plaisir à jouer, voire à improviser, comme ils l’ont fait d’ailleurs pour créer ce spectacle.

Et cela se sent, tant tout est fluide, tant on sent encore, en filigrane, les rires des répétitions sur telle ou telle scène. Le brio de la pièce de Creuzevault réside dans ce collectif : rien n’est imposé, tout est construit. Dans cette pièce, tout émane de la base, le comédien n’est pas asservi à un texte qu’un metteur en scène lui aurait imposé, c’est lui qui l’a crée, avec ce qu’il est, avec ce qu’il pense être juste.

Le Capital et son singe, à partir du Capital de Karl Marx, mise en scène de Sylvain Creuzevault au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 12 octobre. Durée : 2h45. ****

Cet enfant n’est pas (toujours) un bonheur

"Cet enfant" / Crédit photo : Elizabeth Carecchio.

« Cet enfant » / Crédit photo : Elizabeth Carecchio.

Joël Pommerat a trouvé l’arme infaillible pour toucher au cœur ses spectateurs : la simplicité. Simplicité de la langue, d’abord, qui ressemble à s’y méprendre à celle que tout un chacun utilise au quotidien ; simplicité du jeu et des scènes, ensuite, qui confère à ses comédiens – tous bons à l’état brut – l’apparence de la stricte et dure réalité ; simplicité de la mise en scène, enfin, qui, par un jeu de clair-obscur que les habitués du metteur en scène reconnaîtront sans peine, n’est là que pour sublimer le texte et le jeu des comédiens.

Par cette simplicité qui irrigue la dizaine de scènes, indépendantes les unes des autres, que nous présente – à nouveau puisque le spectacle a été créé en 2006 – Joël Pommerat dans « Cet enfant » au Théâtre des Bouffes du Nord, le metteur en scène et auteur parvient à l’universalité, à toucher du doigt ces situations communes qui résonneront dans la tête de chacun des spectateurs en fonction de leur propre passé et de l’état de leur cellule familiale, à supposer que celle-ci existe encore.

La force de sa faiblesse

Car loin de sublimer le rapport parent-enfant, Pommerat s’attache à décrire les convulsions de la famille. Non, avoir un enfant n’est pas (toujours) un bonheur, non la famille n’est pas (toujours) un refuge, non elle n’est pas (toujours) une cellule qui isole et protège des affres du monde extérieur. L’image d’Épinal est à terre. Dans « Cet enfant », la cellule familiale est avant tout un boulet parce qu’elle est synonyme de rejet, de rancœur, parce qu’elle brille par son absence ou, tout simplement, parce que cette mère ou ce père n’a pas répondu aux exigences sociales de réussite familiale que lui impose toute la société, notamment lorsque le rapport parent-enfant s’est complètement inversé.

Mais ce spectacle a la faiblesse de sa force. Car, de cette simplicité, nait dans certaines scènes – mais pas la majorité – un texte trop faible, qui manque de puissance. Si, contrairement à la saison dernière avec « La grande et fabuleuse histoire du commerce » et « Une année sans été », on retrouve cette fois le « vrai » Pommerat, « Cet enfant » n’a pas la force de « Ma chambre froide » ou encore de « La réunification des deux Corées », où la langue est aussi simple mais incroyablement plus puissante.

Cet enfant, écrit et monté par Joël Pommerat au Théâtre des Bouffes du Nord (Paris), jusqu’au 27 septembre. Durée : 1h10. ***