Le « Moral des ménages » étouffe sous un trop-plein de mise en scène

"Le Moral des ménages" / Crédit photo : Centquatre.

« Le Moral des ménages » / Crédit photo : Centquatre.

Il en va parfois des metteurs en scène comme des écrivains. Quand les seconds, à l’occasion de leur premier roman, cherchent à (dé)montrer leur sens de l’écriture à grand renfort de métaphores et de comparaisons souvent peu heureuses, les premiers veulent aussi inscrire leur patte sur leur tout premier spectacle. Et le « Moral des ménages », monté par Stéphanie Cléau au Théâtre de la Bastille, n’échappe pas à cette règle. Pourtant, le texte d’Eric Reinhardt n’avait pas besoin d’un tel déploiement et le seul jeu sensible de Mathieu Amalric et d’Anne-Laure Tondu suffisait amplement.

Le comédien, plus habitué aux plateaux de cinéma qu’aux planches, campe le rôle de Manuel Carsen, ce jeune homme dégouté par l’attitude de parents issus de la classe moyenne qui se laissent broyer et humilier par la classe supérieure vis à vis de laquelle, on le sait sociologiquement, ils n’ont qu’un regret : celui de ne pas en faire partie. Anne-Laure Tondu, elle, fait office de caméléon, aussi à l’aise dans le rôle de la mère qui fait un peu trop de gratins de courgettes, que dans celui de la fille qui défend ses grands-parents et reproche à son père la vie d’hédoniste qu’il a choisie. Se dévoile alors ce schéma que l’on ne retrouve que trop au fil des générations : celui d’enfants qui se construisent en opposition par rapport à leurs parents. Des cadres engendreront des comédiens, des artistes des commerciaux… Comme une crise d’adolescence qui se prolonge et devient structurante, permanente.

Un texte phagocyté

Malheureusement, si la scénographie et le décor égayent agréablement et justement le propos, la mise en scène a globalement quelque chose de gadget. On pourra citer, entre autres, cette vidéo censée faire planer la figure du père au-dessus de son fils tout aussi inutile qu’incompréhensible, l’hélicoptère télécommandé qui sort de nulle part, les maquettes d’avions exhibées régulièrement par Anne-Laure Tondu quand elle joue le rôle de la mère qui deviennent rapidement encombrantes et handicapantes… Preuve, s’il en fallait une, qu’il en va de la mise en scène comme d’un bon gâteau : un excès et l’on frise l’écœurement.

Alors, parfois, le spectateur perd le fil, égaré par cette impression de fouillis qui, dans certains cas, ne repose sur rien, pas même sur le texte. Si une adaptation ne doit pas s’obliger à être révérencieuse par rapport à une oeuvre, qu’elle peut tordre, modifier et travestir à souhait, elle ne doit pas l’oublier. Or, dans le duo que forment le metteur en scène et le texte, il semblerait que Stéphanie Cléau ait pris le pas sur la prose d’Eric Reinhardt. Au risque parfois d’en avoir la peau.

Le Moral des ménages d’Eric Reinhardt, mis en scène par Stéphanie Cléau au Théâtre de la Bastille (Paris) jusqu’au 31 octobre, puis du 3 au 20 décembre. Durée : 1h05. **

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Béatrice Dalle campe une Lucrèce Borgia amorphe

"Lucrèce Borgia" / Crédit photo : MAC Créteil.

« Lucrèce Borgia » / Crédit photo : MAC Créteil.

Au théâtre, il faut accepter de ne pas assister au même spectacle tous les soirs. À Grignan, lieu de création de ce Lucrèce Borgia à la mode David Bobée, Béatrice Dalle avait été encensée. Mais, ce soir-là, à la MAC de Créteil, elle était à côté du rôle. Fatiguée après quelques mois de tournée ? Ras-le-bol d’une comédienne plus habituée aux caméras qu’aux planches ?

Dans tous les cas de figure, Dalle a jeté ses répliques sans conviction, comme pour s’en débarrasser, si ce n’est dans quelques scènes où l’intrigue l’oblige à se reprendre. Ce soir-là, elle n’était pas dedans, pas inspirée, amorphe. Spectatrice d’un spectacle duquel elle tient pourtant le rôle principal, pierre angulaire d’une histoire qui ne peut que vaciller si le personnage de Lucrèce, avec ses complexités et ses états d’âme, n’est pas véritablement incarné.

Un drame en demi-teinte

Pourtant, autour d’elle, tout s’anime. Les jolis acrobates-comédiens déploient une belle énergie pour tenter d’assurer leur partition et Bobée voit juste avec une scénographie où l’eau qui recouvre la scène vient habilement souiller chaque comédien et faire se refléter des lumières accrocheuses. Mais, s’il y a du rythme, le tout ne s’envole jamais vraiment, plombée par une comédienne principale qui n’est pas au niveau.

L’intensité dramatique est à peine perceptible et, malgré une mise en scène souvent intelligente, Bobée vise parfois à côté comme avec le bal de la Negroni, moment orgiaque de la pièce d’Hugo, dont le metteur en scène ne fait qu’un demi-délire qui, mal adapté à l’intérieur d’une salle, s’étire en longueur. À Grignan, dans la cour du château, il en a sans doute été tout autrement mais ici, si le spectacle se laisse regarder, il ne laissera pas un souvenir impérissable.

Lucrèce Borgia de Victor Hugo, mise en scène par David Bobée, à la Maison des Arts et de la Culture de Créteil jusqu’au 18 octobre. Durée : 2h30. **

Julien Gosselin, l’alchimiste des « Particules élémentaires »

"Les Particules élémentaires" / Crédit photo : Simon Gosselin.

« Les Particules élémentaires » / Crédit photo : Simon Gosselin.

L’exercice était périlleux : reprendre quinze ans après sa parution Les Particules élémentaires, roman de cette fin de XXe siècle qui a profondément transformé l’ère moderne. Le propos de Michel Houellebecq aurait pu être daté, déjà dépassé, tant les évolutions de ces quinze dernières années sont – encore – venues bousculer l’humanité. Mais il n’en est rien. Aux Ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon, Julien Gosselin parvient à s’approprier le texte romanesque pour en faire du théâtre criant d’actualité et percutant. Pour celui qui se décrit volontiers comme un aficionado de Houellebecq, le pari est réussi et l’alchimie se fait à partir des particules du texte.

Certes, la première heure est poussive. Tout se passe comme si l’ensemble – comédiens, mise en scène, texte – avait besoin d’un tour de chauffe pour préparer les multiples claques qui suivent. Cette présentation successive des personnages, ce décor que l’on se doit de planter, ne fonctionne pas ou peu. Les ressorts pseudo-comiques utilisés par Gosselin font tous flop, exceptée cette séance de yoga surréaliste dans un club hippies des années 1970.

Sarcasme et cruauté

Petit à petit, on se surprend à craindre le pire, mais, dès l’arrivée de Christiane, tout prend du souffle et du coffre. Gosselin attaque alors le dur du propos de Houellebecq, celui qui dresse le tableau de ces hommes et de ces femmes précipités dans le suicide collectif de la société occidentale. Une société gangrenée par l’égoïsme et la dépravation et dont le salut ne viendra que par l’avènement d’une autre entité, asexuée et apaisée, cette « troisième mutation métaphysique » initiée par Michel Djerzinski.

Si le vernis provocateur – surabondance de sexe, vulgarité primaire… – utilisé par Houellebecq dans son écriture peut en rebuter plus d’un à la lecture des Particules élémentaires, Gosselin parvient à le décaper (sans le gommer) et à s’en servir pour mettre en relief la désespérance de l’homme moderne qui le conduira à sa disparition. Le jeune metteur en scène a bien compris que Michel Houellebecq n’est pas le cynique misanthrope que l’on se plait à décrire parfois mais seulement un romancier sarcastique et cruel s’attaquant davantage à la société, prise dans un tourbillon historique inéluctable, qu’aux hommes en eux-mêmes qui ne sont que les prisonniers passifs d’une machine qu’ils ne contrôlent plus et qui les broie.

La scénographie au ton rock, voire punk, et la troupe de comédiens de la compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur – notamment les deux comédiennes qui incarnent Annabelle et Christiane – viennent puissamment servir un propos qui n’est plus uniquement houellebecquien, tant Gosselin est parvenu à le faire sien. À 26 ans, digérer un tel roman pour en faire une réussite théâtrale lui promet un bel avenir.

Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, mise en scène par Julien Gosselin, aux Ateliers Berthiers du Théâtre de l’Odéon (Paris) jusqu’au 21 novembre. Durée : 3h50. ****

A l’Odéon, Bob Wilson transcende « Les Nègres »

"Les Nègres" / Crédit photo : Eric Feferberg.

« Les Nègres » / Crédit photo : Eric Feferberg.

Disons le d’emblée, au Théâtre de l’Odéon, Bob Wilson réalise une prouesse : faire sortir la lumière du sibyllin, enluminer un propos obscur, en un mot transcender un texte de Jean Genet, « Les Nègres », qui pourtant ne manque pas de faiblesse. Ce spectacle fait la démonstration, pourtant hautement improbable, qu’une mise en scène puissamment magique peut venir combler les manquements d’une pièce qui perd le spectateur.

Car la thèse de Genet est aussi emmêlée que la guirlande électrique qui trône sur la scène et la magnifie : que comprendre de ce texte où, comme tente de l’expliquer la bible de présentation du spectacle, Genet « exaspère les tensions entre un pôle rituel hautement formalisé (on y assiste à un procès qui en cache un autre) et un pôle festif, voire carnavalesque (l’auteur qualifiait son œuvre de « clownerie ») » ? Si la langue est belle, le fil conducteur est trop tortueux pour garder seul l’attention du spectateur.

Laisser Genet de côté

Mais ce serait sans compter sur le génie de Bob Wilson et de sa troupe de comédiens (avec une mention spéciale pour Gaël Kamilindi, Kayije Kagame et Armelle Abibou). Tout repose alors sur leurs épaules pour faire de ce spectacle un cabaret jazzy délirant où la musique, la scénographie, la direction de comédiens et les costumes s’imbriquent parfaitement pour créer un univers qui éblouit autant qu’il fascine. Un choc esthétique qui se produit passé le premier quart d’heure, quand le faux-mur qui trône sur la scène se lève enfin et dévoile un décor aussi enchevêtré que minimaliste, dont seul Bob Wilson a le secret.

Le public en prend alors plein la vue et les oreilles. Rapidement, le propos de Genet importe moins que le délire dans lequel Wilson embarque. Si quelques scènes – notamment finales – font émerger une langue non dénuée d’intérêt, ce n’est que parce qu’elle est sublimée par le metteur en scène américain. Il faut se laisser embarquer et séduire par cet atmosphère et laisser la complexité du texte de côté, faire abstraction des méandres sinueux du propos pour ne garder que la beauté, percevoir cette toile comme un chef d’œuvre esthétique dont on ne comprendrait pas toutes les clés. Là aussi est le prix de la magie.

Les Nègres de Jean Genet, mise en scène par Robert Wilson au Théâtre de l’Odéon (Paris), jusqu’au 21 novembre. Durée : 1h40. ****

L’Idiot utile de Vincent Macaigne

"Idiot" / Crédit photo : Samuel Rubio.

« Idiot ! parce que nous aurions dû nous aimer » / Crédit photo : Samuel Rubio.

Rarement le Théâtre de la Ville, habituellement à l’ambiance si feutrée, n’aura connu si grand chambardement. Dès le hall d’entrée, les spectateurs sont conquis ou déstabilisés par la musique dance-techno russe qui résonne alors qu’ils tentent de rejoindre la salle. A l’arrivée, le ton est donné : la musique est (très) forte, les lumières clignotantes, la fumée omniprésente, quelques spectateurs sont sur scène en train de boire de la bière pendant que le père de Nastassia, Totski (Rodolphe Poulain), se la joue chauffeur de salle en prévision de l’anniversaire de sa fille… Tout est dit : ce spectacle sera une grande fête. On se souvient de son « Au moins, j’aurais laissé un beau cadavre », version trash d’Hamlet montée au Théâtre de Chaillot il y a deux ans, cette fois, avec son « Idiot », Vincent Macaigne va encore plus loin dans la provocation.

C’est une fête triste et délirante pleine de mousse et de champagne qui s’ouvre. Celle d’une jeunesse paumée de Saint-Pétersbourg à la fin du XIXe siècle qui tente d’oublier qu’elle n’a plus de repères en se noyant dans la débauche. En s’inspirant librement de L’Idiot de Dostoïevski, Macaigne établit le parallèle avec la société d’aujourd’hui et, notamment, avec cette jeunesse qui, si elle hurle, crie, n’agit pas. Si le discours se fait jour, si la critique est omniprésente, rien n’imprime, tout part en fumée et a volo. « Vous critiquez mais ne faites rien », dira d’ailleurs en substance à la fin du spectacle Nastassia Philippovna (Servane Ducorps), femme soit-disant dévergondée et riche héritière d’un père qui ne cherche qu’à payer pour qu’elle trouve un « mari décent », alors qu’il l’a lui-même violée durant son adolescence. Chacun veut fuir à l’étranger, comme Aglaia Ivanovna (Pauline Lorillard) et son t-shirt « I love Shanghaï », ou détruire cette société, comme l’intellectuel aux mille visages Lebedev (Emmanuel Matte), dans laquelle il ne s’inscrit pas, où l’amour et la beauté n’ont plus voix au chapitre.

Une mise en scène écrasante

Macaigne se sert des mots de Dostoievski pour interpeller notre société qui n’a plus d’idéal commun, de pensée, de vision. Ou chacun ne pense plus qu’à « amasser des objets », sans autre but que l’accumulation, ou la solidarité a disparu, ou le libéralisme a triomphé mais est en train de mourir à petit feu. Dans ce tableau, seul l’Idiot, le prince Mychkine (Pascal Reneric), dispose d’un semblant de raison et fait germer l’espoir en assurant que « Oui, l’on peut renaître ». Mais il est singé par le reste de la troupe, insulté, martyrisé, trainé dans la boue, la peinture et les paillettes dorées.

Alors, oui, si Macaigne frappe encore un grand coup, ce sert de la provocation comme d’une interpellation pour choquer et rendre le public vulnérable à son message, on sent comme une peur irrépressible chez lui que les spectateurs ne s’ennuient (« ta gueule » récurrents infligés aux monologues trop longs, effets de mise en scène pour venir casser une séquence longue de discours…). Certaines séquences, pourtant belles, sont interrompues voire gâchées par cette provocation. Et, parfois, elle est si intense que le propos en est occulté. Émerge alors un porte-voix utile, mais parfois assourdi, comme pris à son propre piège, celui d’une pièce qui se veut foutraque mais où tout est sous contrôle absolu. En s’autorisant à laisser émerger la beauté sur la durée, Macaigne aurait pu signer le spectacle de ce début de saison. Il manque de peu son but.

Idiot ! parce que nous aurions dû nous aimer, d’après L’Idiot de Dostoïevski, mise en scène par Vincent Macaigne au Théâtre de la Ville (Paris) jusqu’au 12 octobre, puis du 4 au 14 novembre au Théâtre Nanterre-Amandiers. Durée : 3h30, entracte compris. ****

« Liliom », le cirque doux-amer de Jean Bellorini

 

"Liliom" / Crédit photo : Pierre Dolzani.

« Liliom » / Crédit photo : Pierre Dolzani.

Au Théâtre Gérard Philipe, tout commence avec un stand de Barbapapa qui trône dans le hall d’accueil et des bulles qui virevoltent au-dessus du tramway de Saint-Denis. Avant même que la représentation de « Liliom » ne commence, le ton est donné, et il sera poétique. Dès l’entrée en scène des comédiens, cela se confirme : en même temps que le balai des auto-tamponneuses, une atmosphère douce-amère se diffuse et ne se dissipera pas pendant les deux heures que dure le spectacle.

Pourtant, l’histoire de « Liliom » est lourde : celle de ce bonimenteur de foire (Julien Bouanich) qui renonce à son petit boulot auprès de la tenancière de manège, Madame Muscat (Delphine Cottu), pour l’amour d’une jeune bonne, Julie (Clara Mayer). Dans ce contexte d’hyper pauvreté de la banlieue de Budapest, c’est le chômage qui vient heurter de plein fouet le nouveau couple et qui poussera Liliom, futur père rêvant de l’Amérique, à commettre une erreur irréparable.

Petit bonbon acidulé

Mais plutôt que d’en faire un drame insoutenable, Jean Bellorini a décidé d’opter pour la légèreté poétique. D’abord, le metteur en scène, dans les pas de Ferenc Molnár, tient à rappeler et à souligner que, oui, nous sommes bien au théâtre, que tout ce qui se passe sous nos yeux n’est qu’une fiction, que la harpiste ne chante pas vraiment, et que même le numéro de ventriloque des deux anges-policiers – apothéose humoristique du spectacle – est un faux. Face à l’amertume et à la dureté de la situation – qui se prolonge même dans le couple où Liliom n’hésite pas à battre sa femme -, Jean Bellorini préfère s’appuyer sur ce langage franc et bourré d’expressions pour déployer un humour tout en finesse.

Alors, servi par une mise en scène intelligente, le spectacle devient un petit bonbon acidulé à l’image de son antihéros, cet homme, comme le décrit Julie, « dur et tendre à la fois ». Portée par une scénographie magique, l’ambiance à la lisère entre la fête foraine (auto-tamponneuses, grande roue…) et le cirque (comédiens volontairement blanchis, rappelant aisément les clowns…) emporte, envoûte et fait de ce « Liliom » un magnifique moment de théâtre qui signe une entrée en fanfare au Théâtre Gérard Philipe de son nouveau directeur.

Liliom ou La vie et la mort d’un vaurien de Ferenc Molnár, mise en scène de Jean Bellorini au Théâtre Gérard Philipe (Saint-Denis) jusqu’au 12 octobre, puis au Théâtre de l’Odéon du 28 mai au 28 juin 2015. Durée : 2h05. *****

« Rien de moi » dissèque les ravages de la passion amoureuse

"Rien de moi" / Crédit photo : Théâtre de la Colline.

« Rien de moi » / Crédit photo : Théâtre de la Colline.

Le théâtre a parfois quelque chose de chirurgical. Lorsqu’il réussit à sonder les arcanes du vivant, à en disséquer les rouages, à en ausculter les méandres. Et sur le (petit) plateau du Théâtre de la Colline, le duo Arne Lygre-Stéphane Braunschweig y parvient. D’un côté, elle (Chloé Réjon), de l’autre lui (Manuel Vallade). Seuls dans un appartement dépouillé, lieu d’une passion amoureuse naissante mais déjà si forte. Une histoire qui les coupe progressivement de leur passé, de leur entourage, mais aussi d’eux-mêmes. Pourtant, lui et elle passent le plus clair de leur temps à se regarder vivre cet amour : ils en discutent, l’analysent, le fantasment peut-être, et en viennent à s’isoler. Tout se passe comme si ce couple naissant ne produisait que du discours, sans laisser filer les sentiments, même si elle assure « qu’ils font toujours ce qu’ils disent ».

Avec « Rien de moi », Arne Lygre sort des sentiers battus : plus que l’habituelle destruction du couple, réduit en cendres par le feu de la passion, le dramaturge norvégein s’intéresse aux dommages collatéraux causés par cet amour exclusif et excluant – sur l’ancienne famille qu’elle avait, sur le lien maternel déjà très distendu dont il disposait – mais aussi aux ravages qu’il provoque sur l’individu, en tant qu’entité singulière qui, bien que fondue dans le couple, n’en sort pas moins transformée, et dans ce contexte anéantie.

Le scalpel et le chirurgien

Si l’écriture d’Arne Lygre, puissante et intense, résonne si fortement, ce n’est que par l’osmose que la mise en scène au cordeau de Braunschweig permet : rien n’est en trop, tout est mesuré, millimétré. Le directeur du Théâtre de la Colline s’est posé en chirurgien de la passion, dont le texte de Lygre est le scalpel aiguisé. De ce spectacle, résonneront immanquablement des images et des sensations dans l’esprit et le coeur des spectateurs. Braunschweig n’a fait que sublimer le texte en lui donnant les moyens d’exprimer sa force et son intensité, sans l’écraser.

Mais le duo ne serait rien (ou pas grand chose) sans les deux grandes comédiennes que sont Chloé Réjon et Luce Mouchel. La première, solide roc à fleur de peau, donne magnifiquement la réplique à ses trois autres partenaires ; quand la seconde vient à mi-spectacle servir une prouesse scénique en jouant successivement quatre rôles différents (les deux mères du couple, puis ses deux enfants à elle). Quant à Manuel Vallade, on le retrouve en bien meilleure posture qu’on ne l’avait laissé dans « Aglavaine et Sélysette », même si on sent comme une gêne à jouer dans certaines scènes. Compréhensible dans le cadre d’une première.

Rien de moi d’Arne Lygre, mise en scène par Stéphane Braunschweig au Théâtre de la Colline (Paris), jusqu’au 21 novembre. Durée : 1h20. ****