L’Idiot utile de Vincent Macaigne

"Idiot" / Crédit photo : Samuel Rubio.

« Idiot ! parce que nous aurions dû nous aimer » / Crédit photo : Samuel Rubio.

Rarement le Théâtre de la Ville, habituellement à l’ambiance si feutrée, n’aura connu si grand chambardement. Dès le hall d’entrée, les spectateurs sont conquis ou déstabilisés par la musique dance-techno russe qui résonne alors qu’ils tentent de rejoindre la salle. A l’arrivée, le ton est donné : la musique est (très) forte, les lumières clignotantes, la fumée omniprésente, quelques spectateurs sont sur scène en train de boire de la bière pendant que le père de Nastassia, Totski (Rodolphe Poulain), se la joue chauffeur de salle en prévision de l’anniversaire de sa fille… Tout est dit : ce spectacle sera une grande fête. On se souvient de son « Au moins, j’aurais laissé un beau cadavre », version trash d’Hamlet montée au Théâtre de Chaillot il y a deux ans, cette fois, avec son « Idiot », Vincent Macaigne va encore plus loin dans la provocation.

C’est une fête triste et délirante pleine de mousse et de champagne qui s’ouvre. Celle d’une jeunesse paumée de Saint-Pétersbourg à la fin du XIXe siècle qui tente d’oublier qu’elle n’a plus de repères en se noyant dans la débauche. En s’inspirant librement de L’Idiot de Dostoïevski, Macaigne établit le parallèle avec la société d’aujourd’hui et, notamment, avec cette jeunesse qui, si elle hurle, crie, n’agit pas. Si le discours se fait jour, si la critique est omniprésente, rien n’imprime, tout part en fumée et a volo. « Vous critiquez mais ne faites rien », dira d’ailleurs en substance à la fin du spectacle Nastassia Philippovna (Servane Ducorps), femme soit-disant dévergondée et riche héritière d’un père qui ne cherche qu’à payer pour qu’elle trouve un « mari décent », alors qu’il l’a lui-même violée durant son adolescence. Chacun veut fuir à l’étranger, comme Aglaia Ivanovna (Pauline Lorillard) et son t-shirt « I love Shanghaï », ou détruire cette société, comme l’intellectuel aux mille visages Lebedev (Emmanuel Matte), dans laquelle il ne s’inscrit pas, où l’amour et la beauté n’ont plus voix au chapitre.

Une mise en scène écrasante

Macaigne se sert des mots de Dostoievski pour interpeller notre société qui n’a plus d’idéal commun, de pensée, de vision. Ou chacun ne pense plus qu’à « amasser des objets », sans autre but que l’accumulation, ou la solidarité a disparu, ou le libéralisme a triomphé mais est en train de mourir à petit feu. Dans ce tableau, seul l’Idiot, le prince Mychkine (Pascal Reneric), dispose d’un semblant de raison et fait germer l’espoir en assurant que « Oui, l’on peut renaître ». Mais il est singé par le reste de la troupe, insulté, martyrisé, trainé dans la boue, la peinture et les paillettes dorées.

Alors, oui, si Macaigne frappe encore un grand coup, ce sert de la provocation comme d’une interpellation pour choquer et rendre le public vulnérable à son message, on sent comme une peur irrépressible chez lui que les spectateurs ne s’ennuient (« ta gueule » récurrents infligés aux monologues trop longs, effets de mise en scène pour venir casser une séquence longue de discours…). Certaines séquences, pourtant belles, sont interrompues voire gâchées par cette provocation. Et, parfois, elle est si intense que le propos en est occulté. Émerge alors un porte-voix utile, mais parfois assourdi, comme pris à son propre piège, celui d’une pièce qui se veut foutraque mais où tout est sous contrôle absolu. En s’autorisant à laisser émerger la beauté sur la durée, Macaigne aurait pu signer le spectacle de ce début de saison. Il manque de peu son but.

Idiot ! parce que nous aurions dû nous aimer, d’après L’Idiot de Dostoïevski, mise en scène par Vincent Macaigne au Théâtre de la Ville (Paris) jusqu’au 12 octobre, puis du 4 au 14 novembre au Théâtre Nanterre-Amandiers. Durée : 3h30, entracte compris. ****

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