Dans la République du vide de Martin Crimp

"Dans la République du bonheur" / Crédit photo : R. Etienne.

« Dans la République du bonheur » / Crédit photo : R. Etienne.

Le théâtre contemporain se singe parfois lui-même, caricature de tout ce que ses détracteurs les plus acharnés lui reprochent : complexe et abscons, déployant une fausse intelligence qui cache en vérité une pensée bien creuse. Si dans le public du Théâtre de Chaillot ce sont égarés certains de ces pourfendeurs, alors ils se trouveront confortés dans leur position par la plongée « Dans la République du bonheur » de Martin Crimp, archétype de ce que le théâtre contemporain sait faire de plus prétentieux.

La pièce se construit en triptyque. Tout commence par un dîner familial, le soir de Noël, où comme le veut la tradition tous les cadavres sortent du placard : la grossesse de la fille non désirée par ses parents, le grand-père accro au porno et dément mais qui ne veut pas le reconnaître, le père qui ronge son frein, la grand-mère enveloppée dans sa richesse qui refuse de vieillir et la mère qui tente de tenir à bout de bras les restes de cette famille atomisée. Puis, débarque le frère qui, arguant de se faire le porte-voix de sa femme, vient cracher à la figure de l’ensemble des présents leurs quatre vérités tout en flirtant avec les deux filles de sa soeur. Son départ imminent lui permet de mener cette politique de la terre brûlée en secouant, avec un humour grinçant et qui fait souvent mouche, cette famille trop contemporaine engluée dans tous les écueils possibles.

La Grosse Bertha

Ce départ vers la « République du bonheur » est l’objet de la deuxième partie, organisée autour de 5 commandements qui sont autant de fondations de cette nouvelle société : la liberté d’écrire le scénario de sa propre vie, la liberté d’écarter les jambes, la liberté de vivre un horrible trauma, la liberté de tourner la page et, enfin, la liberté de se sentir bien + vivre pour toujours. À travers ces différents piliers, Crimp tente de grossir les traits et les modes les plus décriés de notre société : cet individualisme forcené qui conduit à croire que l’on peut se réaliser seul, cette envie sécuritaire qui se matérialise au scanner de l’aéroport, cette quête perpétuelle du jeunisme et de vouloir tout contrôler – bien manger, bien dormir, se soigner, avoir un beau corps -, le recours outrancier à la psychanalyse… Mais, si cette « critique » voit juste dans les thèmes qu’elle aborde, elle se trouve bien vide de sens dans son développement : un texte – souvent inutilement vulgaire – toujours plus absurde se déploie et le – faible – propos croule rapidement sous une forme qui se veut faussement imperméable. S’ensuit alors une troisième et dernière partie où l’on retrouve le frère et sa femme, englués dans une « République du bonheur » qui n’a d’heureux que le nom et où une ridicule chanson fait office d’hymne nationale.

Alors, pour cacher la pauvreté du texte et avec l’aide de comédiens globalement talentueux, les deux metteurs en scène, Elise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo, sortent la Grosse Bertha : musique, danse, comédiens inutilement dénudés, parfois complètement… Tout se passe comme si il fallait détourner l’attention d’un spectateur, le divertir en somme, d’un texte qui sonne le creux. Si ce pari est en partie réussi, l’illusion ne fait pas long feu. Et quand la mise en scène se fait plus discrète – dans la liberté de vivre un horrible trauma et dans la troisième partie de la pièce, notamment -, le spectacle chancelle. Apparait alors en pleine lumière toute la faiblesse d’un texte qui n’est pas aussi mordant que Martin Crimp le voudrait.

Dans la République du bonheur de Martin Crimp, mise en scène d’Elise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo au Théâtre de Chaillot jusqu’au 30 novembre. Durée : 1h55. *

« Le Misanthrope » version 2014, de gré ou de force

"Le Misanthrope" / Crédit photo : Théâtre de la Bastille.

« Le Misanthrope » / Crédit photo : Théâtre de la Bastille.

Dans la salle du haut du Théâtre de la Bastille, dès l’arrivée, force est de constater que tout a été arrangé : l’espace de jeu se trouve au milieu des spectateurs et de la musique plus ou moins actuelle – des Pointer Sisters à Deluxe en passant par Chinese Man – comme il peut en résonner lors de soirées chez les uns ou chez les autres accueille le public en fond sonore. Marshmallows, clémentines, chips en guise d’amuse-bouches, vin rosé en cubis, vodka ou simple eau plate pour faire passer tout ça… Rien ne porte à croire que l’on vient voir Le Misanthrope – idée résumée en une phrase de lycéen « Non mais attends, c’est ça qu’elle appelle un théâtre la prof » – et pourtant tout commence sans prévenir : Alceste et Philinte débarquent et la langue de Molière résonne. Oui, Le Misanthrope a donc fait un bond de trois siècles et demi pour nous rejoindre.

Moderniser cette pièce dans sa forme tout en gardant le fond, voir comment les vers de Molière peuvent résonner, encore, quelques siècles après… L’idée initiale n’est pas mauvaise, les comédiens non plus d’ailleurs et la compagnie Kobal’t dirigée par Thibault Perrenoud dégage une énergie folle et met du cœur à l’ouvrage. Mais, dans l’exécution, quelque chose sonne un peu faux. Si certains comédiens manient particulièrement bien la langue de Molière et parviennent à s’approprier certains vers, d’autres patinent et semblent réciter et enchaîner un texte qui peine à se faire à ce climat contemporain.

Modernisme forcené

Peut-être aurait-il fallu gommer tous les relents du passé présents dans le texte plutôt que chercher à les cacher derrière des artifices modernes. Car tout se passe comme si la transposition s’était un peu arrêtée en cours de route, comme si l’actualité naturelle du propos en lui-même – que l’on avait pu constater chez un Clément Hervieu-Léger par exemple – peinait à émerger. Finalement, le modernisme va trop loin ou pas assez.

Alors, le spectacle patine et la musique sporadique, des vers parfois maladroitement remis au goût du jour, un Alceste nu, l’Absolut ou le Jack Daniel’s n’y font rien. Là où, au cinéma, Christophe Honoré avait plutôt réussi sa transposition de La Princesse de Clèves dans un lycée, Le Misanthrope ne semble pas s’adapter à ce climat de soirée moderne. Pas à celle-ci en tout cas.

Le Misanthrope de Molière, mise en scène de Thibault Perrenoud, au Théâtre de la Bastille du 18 novembre et 20 décembre. Durée : 1h55. **

Denis Lavant ressuscite Céline pour son dernier voyage

"Faire danser les alligators sur la flûte de Pan" / Crédit photo : iFou pour Le Pôle Média.

« Faire danser les alligators sur la flûte de Pan » / Crédit photo : iFou pour Le Pôle Média.

À quoi pense un écrivain au soir de sa vie ? Se félicite-t-il de toute l’œuvre accomplie ou regrette-t-il toujours de ne pas avoir accouché de son dernier chef d’œuvre ? Dans le cas de Louis-Ferdinand Céline, il semble bien que l’heure soit à une tentative d’auto-réhabilitation. Et cela en passe, dans un mélange de haine, de mépris et d’aigreur, par la destruction de tout ceux qui l’ont, selon lui, anéanti tout au long de sa vie. Les lecteurs, d’abord, bande d’ignares qui ne méritent pas ses livres, les critiques, ensuite, qui n’ont fait que se nourrir de ses œuvres pour mieux se « faire reluire », les autres auteurs enfin de Giono à Gide en passant par Proust, Colette, Sagan, Joyce ou encore Hemingway qui ne trouvent aucune grâce à ses yeux.

Car c’est bien un écrivain qui se veut au-dessus de la mêlée qu’incarne et ressuscite Denis Lavant sur la scène du Théâtre de l’Oeuvre. Partant de cette dernière lettre qu’il écrit à son éditeur Gaston Gallimard pour réclamer « 1500 francs au lieu de 1000 francs » pour son prochain manuscrit qu’il est pressé d’écrire par la NRF, Céline en profite pour dresser le portrait reluisant de son œuvre. Son chef d’œuvre : Mort à crédit. Vient ensuite Voyage au bout de la nuit que, dit-il, « les littérateurs ne [lui] ont pas pardonné » tant il est venu bouleverser les codes établis. Au détour, il défend également ses brûlots antisémites Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres ou Les Beaux Draps qu’il ne renie en rien.

Destouches prend le pas sur Céline

À mesure que le discours se construit, dans une demi-folie emplie de bons mots, Céline tente d’expliquer pourquoi, pourquoi il n’a pas constamment rencontré le succès qu’il escomptait : procès d’intention, incompréhension… Émerge alors le portrait d’un homme blessé qu’on ne perçoive pas l’ampleur de son travail (« Il m’a fallu 80000 pages de manuscrit pour sortir un livre de 800 pages », dit-il) autant que pétri de certitudes, notamment celle de créer une langue novatrice, cette fameuse transposition de l’oral à l’écrit, qui a permis, selon lui, à ses livres de vivre « ne serait-ce qu’une minute » contrairement aux œuvres d’autres auteurs figées dans le passé car fondées sur une langue issue d’un Français qui n’existe plus. Cette ambition également d’écrire avec une musicalité, tel « un opéra littéraire », qui renvoie la simple prose dans ses propres cordes.

Ce soir-là, en l’incarnant, Denis Lavant a permis à Louis-Ferdinand Destouches de donner la dernière « master class » de sa vie. Celle qui lui a permis de justifier son œuvre, de dézinguer celle des autres – sans doute le moment le plus savoureux du spectacle – et finalement, insidieusement, d’exprimer peut-être un seul regret : celui de s’être enfermé dans le personnage médiatique qu’il a créé, celui de Céline, qui a donné son ultime spectacle lors de sa dernière interview à L’Express et à Paris Match. En utilisant et en compilant habilement ses correspondances, Denis Lavant et Ivan Morane permettent à Destouches de prendre une dernière fois le pas sur Céline en adoptant la posture qu’il affectionnait le plus : celle du génie incompris.

Faire danser les alligators sur la flûte de Pan, à partir des correspondances de Louis-Ferdinand Céline, mise en scène de Ivan Morane, au Théâtre de l’Oeuvre (Paris) à partir du 20 novembre. Durée : 1h40. ****

« Comment vous racontez la partie », une apologie de la mollesse

"Comment vous racontez la partie" / Crédit photo : Pascal Victor/ArtComArt

« Comment vous racontez la partie » / Crédit photo : Pascal Victor/ArtComArt

Il n’y a rien de pire qu’un spectacle qui vous glisse dessus comme l’eau sur les plumes du canard. Comment vous racontez la partie, écrit et mis en scène par Yasmina Reza au Théâtre du Rond-Point est de ceux-là : une fois sorti de la salle, il n’en reste absolument rien.

De cette venue de Nathalie Oppenheim (Zabou Breitman) à l’espace polyvalent de Vilan-en-Volène pour présenter son livre Le Pays des lassitudes face à Rosanna Ertel-Keval (Dominique Reymond), une journaliste du cru mais devenue parisiano-parisienne – un mix de ce qu’il y a de pire dans le journalisme culturel – et un responsable culture de la ville, Roland (Romain Cottard), aussi fan que fier de recevoir cette romancière, de cette bonne idée de base, n’émerge qu’un grand ennui.

La caricature que Yasmina Reza a voulu édifier pour se moquer de l’élitisme culturel, du mépris de Paris pour la province, vise à côté. Les mêmes ressorts pseudo-comiques – questions faussement profondes, noms d’auteurs enfilés comme autant de perles sur un collier, snobisme volontairement surjoué… – sont utilisés à longueur de spectacle et, surtout, on attend désespérément que la pièce décolle enfin. Mais, une fois l’heure passée, il faut s’y faire : rien ne décollera jamais. Tout ne restera qu’à l’état d’esquisse, le spectacle par sa tiédeur ne sera que le fossoyeur de cette bonne idée initiale.

Un spectacle à secouer

Car l’absence de développement viable du propos n’est que surligné par une mise en scène elle-même complètement absente. On sent bien que Reza n’est pas et, surtout, n’a pas les capacités d’un metteur en scène. Qu’elle a repris les « trucs à la mode » ici et là – les noirs entre les scènes, la musique, les noms des chapitres écrits en fond de scène… – comme autant d’effets de manche pour faire spectacle. Mais trois éléments de mise en scène ne font pas un spectacle.

De la direction de comédiens, là aussi, il est bien peu de choses. On sent bien que la troupe – qui globalement ne démérite pas – est seule à bord, que les répétitions se sont déroulées à coup de bonnes idées, sans vision, sans visée. Sans recul aussi sur un texte sur lequel Reza n’a aucun regard. Or, pour manier le second degré, pour le faire exploser, il fallait aller plus loin dans la caricature.

Las, le spectacle reste au milieu du gué dans une torpeur et une mollesse qui finissent par agacer. Finalement, moins que l’ouvrage surestimé de Nathalie Oppenheim, moins que les questions agaçantes de la journaliste, on se trouve à vouloir secouer tout le spectacle pour qu’il en sorte quelque chose d’autre qu’un « Au théâtre ce soir » bas de gamme à la sauce 2014. Peine perdue tant la coquille semble désespérément vide.

Comment vous racontez la partie de et par Yasmina Reza au Théâtre du Rond-Point (Paris) jusqu’au 6 décembre. Durée : 1h50. °

L’impossible « Mission » de Thalheimer

"La Mission" / Crédit photo :  Elisabeth Carecchio.

« La Mission » / Crédit photo : Elisabeth Carecchio.

L’entrée en matière était plutôt alléchante. Sur le plateau du Théâtre de la Colline, tout commence par cette roue qui tourne et emporte autant qu’elle apporte les comédiens sur scène, venus d’une fosse d’où rejaillissent les morts ou les fantômes du passé de Dubuisson, ce révolutionnaire du début des années 1790 qui fantasme tout autant qu’il s’interroge sur la mort de la Révolution, sur la fin de cette mission qu’on lui avait attribuée. Mais, une fois cette entrée en matière actée, Michael Thalheimer bute rapidement sur le texte de Müller.

Le spectacle devient progressivement une mission impossible : celle de donner vie et corps à un propos qui ne manque pas d’intérêt mais est trop nébuleux dans sa construction pour laisser y pénétrer le spectateur. Réelle ou rêvée, cette mission en Jamaïque de trois révolutionnaires, qui devaient porter les valeurs de la Révolution française et abolir l’esclavage au-delà des frontières de l’Hexagone mais subissent un coup d’arrêt quand Bonaparte s’empare du pouvoir, ne prend pas.

Thalheimer piégé par Müller

Émerge de cette tentative avortée toute une série de questions : Pourquoi venir délivrer un peuple asservi qui ne le souhaite pas réellement ? Pourquoi avoir fait couler tant de sang pendant toutes ces années si cela n’aboutit qu’à retomber dans les mains du despote Napoléon ? Qui sont ces traîtres qui ont mis fin au rêve de liberté, d’égalité et de fraternité ?

Si les quatre comédiens présents se donnent du mal, ils patinent, glissant sur l’hémoglobine qui coule à flot, englués dans une mise en scène vieillotte et faussement trash, perdus dans ces instants qui frisent parfois le grotesque créés par Thalheimer. Si la scénographie est réussie, si certaines idées affleurent, on sait bien que cela ne suffit pas pour faire un bon spectacle. La mission de Thalheimer est loin d’être accomplie. Peut-être s’est-il laissé trahir par le texte de Müller qui l’a entraîné dans une mise en scène aux relents du passé.

La Mission d’Heiner Müller, mise en scène par Michael Thalheimer, au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 30 novembre. Durée : 1h30. *

« Go down, Moses », le trip mystique déroutant de Romeo Castellucci

"Go down, Moses" / Crédit photo : Guido Mencari.

« Go down, Moses » / Crédit photo : Guido Mencari.

On sort de « Go down, Moses », la nouvelle création de Romeo Castellucci qui débarque au Théâtre de la Ville, profondément dérouté. Déstabilisé par la beauté des images qui se sont succédées, étourdi par les sons, surpris par la courte durée de la pièce, étonné par le propos. Dans cette succession de tableaux, qui tente, selon la bible du spectacle, de « nouer un lien entre l’histoire des Juifs d’il y a vingt-huit siècles, celle des Afro-Américains appelant à sortir de l’esclavage et la nôtre » à travers « l’appel à Dieu », le message est aussi ambitieux que bas de plafond dans sa réalisation, créant ainsi un décalage perturbant avec la réussite esthétique quasi-totale.

Car, dans l’esthétisme qu’il propose, Castellucci remplit sa mission : il parvient à créer un univers aussi intriguant qu’inquiétant, à émouvoir avec des images et des sons qui, parfois, vont jusqu’au frisson. Mais son spectacle achoppe à l’instant où les mots (et les smileys…) entrent en scène pour tenter d’expliquer, de lier, de tisser une trame. Castellucci cherche à faire sens entre cette femme moderne qui accouche dans un bain de sang et abandonne son bébé dans lequel elle croit voir Moïse, cette turbine qui broit des chevelures comme la machine broit les hommes, cet IRM qui aspire le corps comme un four crématoire, et cette grotte, lieu de vie d’hommes préhistoriques, eux aussi confrontés à la mort d’un enfant, livrés à la déréliction et piégés par ce rideau qui sépare la scène de la salle.

Prétention agaçante

Et, si toutes ces images mises à la suite les unes des autres forment bien un tout, celui d’hommes qui, de tout temps, ont été abandonnés par Dieu, le propos développé par Castellucci est soit trop obscur pour être intelligible, soit trop bête pour être intéressant. On hésite donc entre crier au génie ou à la bêtise tant le texte proposé et sa réception ne sont pas à la hauteur des ambitions affichées par l’auteur et metteur en scène.

Tout n’est qu’évoqué, survolé sur une trop courte durée. En 1h20, Castellucci veut faire le tour d’une question qu’il ne fait qu’à peine effleurer avec une maladresse et une prétention agaçante. Finalement, il aurait mieux valu ne rien comprendre pour se concentrer sur la beauté. Délaisser le propos et faire du pur esthétisme où chacun aurait pu y trouver ce qu’il voulait. Histoire que cette complexité insipide ne vienne pas gâcher l’image et l’appréciation du spectateur.

Go down, Moses, de et par Romeo Castellucci au Théâtre de la Ville (Paris) jusqu’au 11 novembre. Durée : 1h20. **