Denis Lavant ressuscite Céline pour son dernier voyage

"Faire danser les alligators sur la flûte de Pan" / Crédit photo : iFou pour Le Pôle Média.

« Faire danser les alligators sur la flûte de Pan » / Crédit photo : iFou pour Le Pôle Média.

À quoi pense un écrivain au soir de sa vie ? Se félicite-t-il de toute l’œuvre accomplie ou regrette-t-il toujours de ne pas avoir accouché de son dernier chef d’œuvre ? Dans le cas de Louis-Ferdinand Céline, il semble bien que l’heure soit à une tentative d’auto-réhabilitation. Et cela en passe, dans un mélange de haine, de mépris et d’aigreur, par la destruction de tout ceux qui l’ont, selon lui, anéanti tout au long de sa vie. Les lecteurs, d’abord, bande d’ignares qui ne méritent pas ses livres, les critiques, ensuite, qui n’ont fait que se nourrir de ses œuvres pour mieux se « faire reluire », les autres auteurs enfin de Giono à Gide en passant par Proust, Colette, Sagan, Joyce ou encore Hemingway qui ne trouvent aucune grâce à ses yeux.

Car c’est bien un écrivain qui se veut au-dessus de la mêlée qu’incarne et ressuscite Denis Lavant sur la scène du Théâtre de l’Oeuvre. Partant de cette dernière lettre qu’il écrit à son éditeur Gaston Gallimard pour réclamer « 1500 francs au lieu de 1000 francs » pour son prochain manuscrit qu’il est pressé d’écrire par la NRF, Céline en profite pour dresser le portrait reluisant de son œuvre. Son chef d’œuvre : Mort à crédit. Vient ensuite Voyage au bout de la nuit que, dit-il, « les littérateurs ne [lui] ont pas pardonné » tant il est venu bouleverser les codes établis. Au détour, il défend également ses brûlots antisémites Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres ou Les Beaux Draps qu’il ne renie en rien.

Destouches prend le pas sur Céline

À mesure que le discours se construit, dans une demi-folie emplie de bons mots, Céline tente d’expliquer pourquoi, pourquoi il n’a pas constamment rencontré le succès qu’il escomptait : procès d’intention, incompréhension… Émerge alors le portrait d’un homme blessé qu’on ne perçoive pas l’ampleur de son travail (« Il m’a fallu 80000 pages de manuscrit pour sortir un livre de 800 pages », dit-il) autant que pétri de certitudes, notamment celle de créer une langue novatrice, cette fameuse transposition de l’oral à l’écrit, qui a permis, selon lui, à ses livres de vivre « ne serait-ce qu’une minute » contrairement aux œuvres d’autres auteurs figées dans le passé car fondées sur une langue issue d’un Français qui n’existe plus. Cette ambition également d’écrire avec une musicalité, tel « un opéra littéraire », qui renvoie la simple prose dans ses propres cordes.

Ce soir-là, en l’incarnant, Denis Lavant a permis à Louis-Ferdinand Destouches de donner la dernière « master class » de sa vie. Celle qui lui a permis de justifier son œuvre, de dézinguer celle des autres – sans doute le moment le plus savoureux du spectacle – et finalement, insidieusement, d’exprimer peut-être un seul regret : celui de s’être enfermé dans le personnage médiatique qu’il a créé, celui de Céline, qui a donné son ultime spectacle lors de sa dernière interview à L’Express et à Paris Match. En utilisant et en compilant habilement ses correspondances, Denis Lavant et Ivan Morane permettent à Destouches de prendre une dernière fois le pas sur Céline en adoptant la posture qu’il affectionnait le plus : celle du génie incompris.

Faire danser les alligators sur la flûte de Pan, à partir des correspondances de Louis-Ferdinand Céline, mise en scène de Ivan Morane, au Théâtre de l’Oeuvre (Paris) à partir du 20 novembre. Durée : 1h40. ****

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