La vraie-fausse « Ville » de Martin Crimp

"La Ville" / Crédit photo : Studio Théâtre de Vitry.

« La Ville » / Crédit photo : Studio Théâtre de Vitry.

La question est sûrement aussi vieille que la philosophie elle-même : comment être certain que nous vivons ce que nous croyons vivre ? Serait-ce grâce aux sensations et autres émotions que nous ressentons ? A moins que ce ne soit l’Autre et l’image qu’il nous renvoie ? Avec « La Ville » au Théâtre de la Colline, loin d’avoir la prétention de répondre à cette question, Martin Crimp déstabilise les certitudes en faisant émerger un univers d’interrogations qui font mouche.

Comme on avait pu le voir « Dans La République du bonheur », tout commence selon le même schéma : une scène de vie habituelle où un couple, qui n’est pas forcément au meilleur de sa forme, se raconte sa journée. Banale et futile de prime abord, la discussion pose en réalité les bases de la suite. Au loin, on voit poindre le chômage qui va bientôt toucher le mari, cadre dans une entreprise, et ces histoires de vie qui fascinent la femme, traductrice : dans cette première scène, elle raconte avoir vu une infirmière enlevée la fille de son beau-frère, écrivain, alors que celui-ci était parti lui acheté un agenda.

Le vrai du faux

Puis, progressivement, tout se désynchronise. Les conversations, les faits, les actes deviennent de moins en moins logiquement construits à mesure que la pièce avance : une voisine – infirmière – hystérique vient parler d’une « guerre secrète » pour détruire une ville « où les gens s’accrochent à la vie » dans laquelle son époux est engagé en tant que médecin ; le mari au chômage tente d’exister en sur-investissant le foyer familial alors qu’il est accusé sans preuves de battre ses enfants ; et puis il y a Mohammed, ce mystérieux écrivain dont la fille a été enlevée, qui invite la femme à Lisbonne pour un séminaire consacré à la traduction… Le flou se fait alors entre le vécu et le fantasmé : ce qui se passe sous nos yeux existe-t-il réellement ou n’est-ce qu’un songe ? Le questionnement est d’autant plus troublant que les histoires sont on-ne-peut-plus réalistes en s’inscrivant pleinement dans le contexte contemporain (guerre, précarité, violences intra-familiales…) même si rien n’est jamais nommé, que les repères spatiaux-temporels sont volontairement effacés. Crimp déploie alors un texte qui percute avec plus de réussite les thèmes sociétaux (la guerre dure et absurde, les ravages intimes du chômage…) que les rapports familiaux.

Avec une vraie lecture de la pièce, le – jeune – metteur en scène, Rémy Barché, aiguille de son côté le spectateur dans les méandres de ce texte exigeant grâce à une jolie mise en scène qui inquiète autant qu’elle fascine. Mais la scénographie est aussi dépouillée que le jeu des – bons – comédiens est inutilement surligné, à la limite souvent d’en faire trop, dirigés pour impressionner avec le risque que cela sonne parfois faux. Certains y verront une mauvaise direction d’acteurs quand d’autres pencheront pour un calcul savamment orchestré car, dans ce jeu entre le réel et le fantasmé, cela n’est-il pas juste que cette pièce sonne un peu faux ?

La Ville de Martin Crimp, mise en scène de Rémy Barché au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 20 décembre. Durée : 1h50. ****

Publicités

2 réflexions sur “La vraie-fausse « Ville » de Martin Crimp

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s