« Exhibit B », la face sombre de la colonisation

"Exhibit B" / Crédit photo : Sofie Knijff.

« Exhibit B » / Crédit photo : Sofie Knijff.

Parvenir jusqu’à Exhibit B relève du parcours du combattant. Après les échauffourées qu’elle a provoquées lors de sa venue au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, la performance de Brett Bailey se donne au 104 sous une forte surveillance policière : l’entrée de la rue Curial est condamnée par des forces de l’ordre, l’autre soumise à un strict barrage filtrant qui autorise les seuls spectateurs munis d’une place à pénétrer dans le 104, lieu culturel en théorie ouvert sur le XIXe arrondissement qui l’accueille…

Ces multiples check points sont le résultat de la vive polémique qui entoure cette performance. Ses détracteurs y voient une résurgence des « zoos humains » de la fin du XIXe siècle où des Blancs venaient voir des Noirs, livrés en pâture à leur regard. Raciste, négrophobe… Elle a été accusée de tous les maux, de tous les vices. Et pourtant, il n’en est rien. Elle est, au contraire, cruciale, intense et nécessaire. Car, de ce sombre passé colonial, le système scolaire français ne fait pas grand cas. Réduit à sa portion congrue dans les manuels d’enseignement, peu de gens ont conscience de sa réalité, de sa dureté et, disons le, de son horreur – poussant certains à encourager un enseignement des « effets positifs » de la colonisation. Alors, Exhibit B se charge de venir combler ce déficit.

Les multiples facettes de l’horreur

Après avoir patienté dans une salle d’attente où il est appelé par un simple numéro, le spectateur pénètre dans cette exposition qui va bien au-delà du simple « zoo humain ». La performance des comédiens et des amateurs qui « jouent » dans chaque tableau est dure, crue mais fascinante. Elle participe de cette claque magistrale transmise par tous ces tableaux étudiés au millimètre, par ces regards perçants qui cherchent ceux des spectateurs et leur glacent le sang.

Au-delà de cette performance, on apprend. Des horreurs le plus souvent. Ces camps de concentration allemands d’Afrique du Sud-Ouest où des Hereros étaient chargés de nettoyer les crânes de ceux que l’on venait de tuer, ces hommes qu’on empaillait pour les exposer au milieu d’animaux au Muséum d’Histoire naturelle, ces mains que l’on coupait si la cadence infernale n’était pas respectée dans les champs de caoutchouc, ces hommes et ces femmes que l’on exposait et mesurait pour nourrir une théorie nauséabonde de suprématie de la race blanche…

Un passé oublié, un présent que l’on refuse de voir

Le tout s’accompagne d’un fond sonore envoûtant qui, on ne le comprend qu’à la toute fin, provient de quatre chanteurs dont on ne voit que la tête, exposés dans « le cabinet des curiosités du Dr. Fischer » – qui, dans les camps de concentration du Sud-Ouest africain au début du XXe siècle, effectuait des expérimentations anthropologiques, médicales et génétiques sur les corps des Hereros pendus et procédait à la stérilisation des femmes. Au fur et à mesure que le spectateur avance, il plonge dans la face sombre de la colonisation qui, tout à coup, n’est plus qu’une théorie d’historien mais prend forme et vie sous ses yeux.

Parfois, ce lourd passé cède sa place à un présent qui ne l’est pas moins, à ces expulsions contemporaines, à ces hommes asphyxiés par des policiers français au cours de leur transfert dans leur pays d’origine, à ces deux inconnus réduits au simple rang d’immigrant, dont l’identité est simplement affichée sur une toise, leur redonnant ainsi un nom, un passé, une humanité en somme. Loin d’être une exposition raciste donc, Exhibit B nous replonge dans un passé que certains ont complètement oublié et nous projette l’image d’un présent que certains ne veulent pas voir. Salutaire.

Exhibit B, créé et mis en scène par Brett Bailey, au 104 (Paris) jusqu’au 12 décembre. Durée approximative : 30 minutes. *****

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