« Répétition », le cri d’alarme de Pascal Rambert

"Répétition" / Crédit photo : Pascal Victor/ArtComArt.

« Répétition » / Crédit photo : Pascal Victor/ArtComArt.

Quand vient l’heure du bilan pour toute une génération, que reste-t-il de celle qui était aux commandes ces 25 dernières années et qui se surprend aujourd’hui à avoir 50 ans ? Rien, ou si peu de choses, à en croire Pascal Rambert qui, avec « Répétition » au Théâtre de Gennevilliers, tire à boulets rouges sur cette génération – la sienne – qui a renoncé à transformer le monde.

Tout se passe dans un gymnase, au pied d’un panier de basket, où quatre comédiens – Stanislas (Nordey), Emmanuelle (Béart), Denis (Podalydès) et Audrey (Bonnet) – prennent la parole à tour de rôle dans le cadre d’une répétition autour d’un texte écrit par Denis, à partir d’une biographie de Staline. Mais, dès les toutes premières répliques, tout tourne au vinaigre. Tous fustigent, avec des sensibilités différentes et en mêlant le texte qu’ils répètent et leur histoire commune, cette « structure » en passe de s’écrouler, ce groupe qu’ils constituent et qui va disparaître, cette troupe agonisante comme métaphore d’une société atomisée qui elle-même n’est plus faite que d’individualités.

Parasites

Leurs discours respectifs embrassent aussi bien les relations intimes de chacun à l’intérieur du groupe que la place de toute leur génération au sein de la société. S’ils divergent dans les chemins intellectuels qu’ils empruntent, tous se rejoignent sur un même point : ce constat cruel d’appartenir à une génération qui n’a rien fait pour le monde. Un constat qui, une fois énoncé, devient alors insoutenable et éclate au grand jour. Et ce, même si le dialogue ne parvient jamais vraiment à s’établir entre eux : lorsqu’ils s’invectivent, ce n’est que pour mieux demander à l’autre de se taire ou de ne plus bouger, comme un nouvel appel à renoncer, alors que la parole, enfouie dans une vie intérieure qui ne s’exprime plus, est enfin libérée.

Mais, d’où vient cette implosion qui apparait soudain en pleine lumière ? Pourquoi alors que, jeune, cette génération avait des « projets plein la poitrine », se retrouve-t-elle aujourd’hui avec un bilan aussi mince ? Qu’a-t-elle fait depuis que les idéologies de la guerre froide ont disparu ? Selon Rambert, elle a profité du monde comme un ensemble de « parasites », anesthésiée par la crainte et le sentiment que l’histoire était bel et bien terminée – comme l’a théorisé Francis Fukuyama au début des années 1990. Et pourtant, tout était contenu dans la fiction, dans l’art, dans le théâtre que cette génération a refusé de voir et d’entendre.

Osmose

Partant de ce constat d’échec, Rambert en appelle alors à la jeune génération, ces « jeunes gens » qui doivent se réveiller pour éviter de répéter l’échec cuisant de leurs aînés, déjà « prêts à mourir ». Pour ce faire, il utilise une langue puissante qui édifie progressivement un véritable cri intellectuel que les quatre comédiens n’ont plus qu’à pousser.

Leur talent porte le propos et l’ensemble forme alors un tout – scénographie, jeu, texte – qui frôle l’osmose parfaite tant tout est juste, puissant, profond et résonne aux oreilles des spectateurs comme un cri d’alarme. Cette urgence qui leur intime de se « réveiller » et de « répondre » pour ne pas sombrer, se coucher, et se transmuer en « des chiens dociles qui jappent », à l’image de leurs aînés, transformés en de simples cadavres jonchant le sol d’un gymnase.

Répétition, écrit et mis en scène par Pascal Rambert, au Théâtre de Gennevilliers jusqu’au 21 décembre et du 6 au 17 janvier 2015. Durée : 2h20. *****

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