Les Possédés prennent « Platonov » à la légère

"Platonov" / Crédit phto : Jean-Louis Fernandez.

« Platonov » / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

Au théâtre, comme dans tant d’autres domaines, tout est une question de point de vue. Pas uniquement dans la critique qui peut être faite d’un spectacle, mais également dans sa réalisation, dans la teinte que le metteur en scène souhaite donner au texte qu’il choisit. En s’attaquant à Platonov au Théâtre de la Colline, les Possédés, emmenés par Rodolphe Dana, ont décidé d’aborder l’œuvre d’Anton Tchekhov comme un vaudeville. Mal leur en a pris.

Car c’est alors omettre que Tchekhov n’est pas Labiche. Or, Dana a choisi ici de résumer la trame de Platonov a une simple histoire amoureuse à plusieurs entrées qui vire au drame. Au centre de l’attention de toutes ces dames, dans la Russie décadente de cette fin du XIXe siècle où l’aristocratie s’ennuie et perd le fil de l’Histoire, se trouve un instituteur, Platonov (Rodolphe Dana), qui, invité chez Anna Petrovna Voïnitseva (Emmanuelle Devos), dite la Générale, n’en finit pas de faire tourner les têtes : celles de sa femme, Alexandra Ivanovna « Sacha » (Marie-Hélène Roig), d’une conquête de jeunesse et désormais épouse du fils de la Générale, Sofia Egorovna Voïnitseva (Katja Hunsinger), d’une étudiante en chimie dont il se joue gentiment, Marie Efimovna Grekova (Emilie Lafarge) et de la Générale elle-même. Se noue alors progressivement un drame où Platonov, âme perdue dans cette Russie qui part a volo, promet avec plus ou moins de sincérité à chacune de ses prétendantes un avenir en sa compagnie, sous le regard méfiant des hommes, maris ou frères, qui entourent chacune de ces femmes.

Négliger le poids de l’âme russe

Et c’est avec le sourire que Les Possédés ont choisi d’aborder cette intrigue : envisageant Platonov comme un simple coureur de jupons qui ne sait laquelle de ses prétendantes choisir, Rodolphe Dana a décidé de monter Tchekhov comme une histoire de mœurs légères. Mais c’est alors oublier un pan entier de la pièce qui irrigue pourtant toute l’œuvre du dramaturge russe : si Platonov doute, hésite, c’est avant tout parce qu’il ne sait pas quel avenir choisir, parce que cet instituteur ne se reconnait plus dans cette aristocratie russe dont il se moque, et au sein de laquelle la morale s’estompe pour laisser place à la dictature des corps, aux billets de banque qui s’échangent comme on troquerait des grains de riz, et où les valeurs, en somme, n’ont plus beaucoup d’importance. Or, ici, ce contexte sociétal passe au second plan et le fait que l’intrigue se passe en Russie ou ailleurs ne semble guère avoir d’importance aux yeux du collectif. Pourtant, négliger le poids de l’âme russe et de ses tourments quand on s’attaque à Tchekhov est une erreur.

De l’intensité dramatique, de sa progression qui devrait se faire toute en douceur, Rodolphe Dana a choisi de faire fi. Alors, même si la troupe a quelques réelles intentions et une belle dynamique, quand vient l’heure du drame dont on ne peut se passer, tout cela sonne faux. Le dernier acte, où l’intensité dramatique devrait être à son apogée, perd en crédibilité et la langue de Tchekhov – dans la belle traduction d’André Markowicz et de Françoise Morvan – tourne un peu à vide. Singée en un simple vaudeville, la pièce s’en trouve alors gâchée. Pour ne prendre qu’elles, les célèbres répliques « Tout est perdu » ou « Que faire Nicolas ? – Enterrer les morts et réparer les vivants » résonnent bien fadement tant la profondeur du texte est noyée dans ce fatras vaudevillesque. Dans le parti-pris que propose Dana, on ne comprend alors pas pourquoi tant de tragédie, de drame, de désespoir pour ce qui n’est devenu qu’une simple comédie de mœurs. En voulant s’affranchir de la critique sociétale faite par Tchekhov, le pari des Possédés était osé, il est dans les faits perdu.

Platonov d’Anton Tchekhov, par le collectif Les Possédés dirigé par Rodolphe Dana, au Théâtre de la Colline jusqu’au 11 février 2015. Durée : 3h30 avec entracte. *

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