Les larmes bien trop vulgaires de Petra Von Kant

"Les larmes amères de Petra Von Kant" / Crédit photo : Huma Rosentalski.

« Les larmes amères de Petra Von Kant » / Crédit photo : Huma Rosentalski.

Parfois, il faut accepter d’essuyer les plâtres. Il est de notoriété publique qu’un spectacle qui commence dans le privé n’est jamais vraiment abouti. Les premières représentations servant d’n-ième filage, pour des raisons économiques dit-on. De temps à autre, il peut arriver d’être agréablement surpris mais, avec Les larmes amères de Petra Von Kant, le Théâtre de l’Oeuvre n’échappe pas à cette immuable règle.

Pour monter son spectacle, Thierry de Peretti s’appuie sur le scénario du film de Fassbinder, sur l’histoire de Petra Von Kant (Valeria Bruni Tedeschi), cette styliste tyrannique touchée au cœur par le mal de vivre qui reprend espoir dans les bras de Karine (Zoé Schellenberg), une jeune femme orpheline qui cherche à « se faire une place » dans la société. Passons sur la qualité du pitch et des dialogues, somme toute assez aléatoire, pour aborder l’essentiel du problème : la mise en scène.

Car c’est bien là que réside le principal soucis. Un scénario de Fassbinder sans une ambiance particulière tourne un peu à vide. Or, pour cette première, plus qu’une véritable atmosphère, c’est un sentiment de flottement diffus qui règne. Dans l’utilisation de la salle, d’abord, où les comédiennes se perdent trop souvent sans que cela est un intérêt manifeste, laissant la scène régulièrement déserte pendant plusieurs minutes qui paraissent bien longues. Si le spectacle s’étale sur près de deux heures, gageons qu’il pourrait durer 20 à 30 minutes de moins, tant les passages à vide en général se multiplient. Alors, souvent, les spectateurs se regardent, interloqués, quand ils n’échangent pas quelques mots ou n’en profitent pas pour jeter un oeil à leur montre.

Un théâtre psychologisant à souhait

Mais, plus globalement, c’est bien le « parti-pris » d’une mise en scène démonstrative et vulgaire qui met à mal l’ensemble du jeu et du texte. En choisissant l’ultra-réalisme, Thierry de Peretti tombe dans les lourdeurs d’un théâtre psychologisant à souhait, relevant plutôt du téléfilm que du chef d’oeuvre artistique. Sans compter qu’il ne sait pas sur quel pied danser entre volonté de contemporanéité et nécessaire ancrage dans l’Allemagne des années 1970.

Alors, noyées dans ce fatras et malgré une piètre direction, les comédiennes essaient de s’en sortir. Malheureusement, exceptée Valeria Bruni Tedeschi qui irradie à de rares moments la scène, ainsi que Zoé Schellenberg et Lolita Chammah qui campe le rôle de la jeune Marlène, assistante muette et dévouée, les seconds rôles sont franchement à la traîne et jouent le plus souvent faussement, nous empêchant d’y croire vraiment. Alors, aux moments textuellement dramatiques, on ne peut s’empêcher de pouffer discrètement tant l’ensemble frôle le ridicule. Et l’on repart avec une seule question en tête : que s’est-il passé ?

Les larmes amères de Petra Von Kant de Rainer Werner Fassbinder, mis en scène par Thierry de Peretti au Théâtre de l’Oeuvre à partir du 12 février. Durée : 1h55. *

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Le « Retour à Reims » d’un profil dissonant

"Retour à Reims" / Crédit photo : Simon Gosselin.

« Retour à Reims » / Crédit photo : Simon Gosselin.

Revenir sur les chemins de son enfance, dans ce cocon familial qui assure dit-on sécurité et sérénité, pour se ressourcer et retrouver ses racines que l’on oublie parfois trop rapidement. Rien de tel n’est possible pour un « profil dissonant » comme l’est Didier Eribon, lorsqu’il rend visite sa mère alors qu’il a coupé les ponts avec sa famille depuis si longtemps. Ce retour, l’auteur de Réflexions sur la question gay (Fayard) l’analyse dans un essai autobiographique autant que sociologique, Retour à Reims (Fayard), auquel Laurent Hatat tente de donner vie sur le plateau de la Maison des Métallos.

Quand il arrive chez sa mère (Sylvie Debrun), Didier Eribon (Antoine Mathieu) apprend le récent décès de son père. Un épiphénomène pour celui qui n’avait pas vu son géniteur depuis de nombreuses années, depuis qu’il s’était installé à Paris, depuis qu’il avait rejoint un autre milieu social que le sien. Et pourtant, cette annonce agit comme élément déclencheur d’un retour sur son enfance, sur son milieu d’origine, sur la condition sociale actuelle et passée de ses parents, qui n’a, il faut le dire, pas beaucoup évolué.

Loin d’un mépris de classe qui aurait pu affleurer envers un milieu ouvrier dont il s’est extrait, Didier Eribon cherche plutôt à comprendre. Comprendre pourquoi ce monde ouvrier, sa famille comprise, qui votait jadis pour le « Parti » se tourne dorénavant vers le FN, pourquoi son père n’a jamais été fier de lui qu’en cachette en l’apercevant à la télévision, comment, enfin, il a pu se sortir de là alors que l’ascenseur social est irrémédiablement en panne, plombé par une école qui ne permet plus que la stricte reproduction des élites.

Une adaptation qui pose question

Au centre de ce départ, évidemment, il y a l’homosexualité de Didier Eribon, celle que l’on ne peut pas vivre au grand jour – ou difficilement – quand on habite dans ces petits quartiers de province où se trouvent encore trop souvent des personnes qui ne comprennent pas. En cela, son essai pourrait se rapprocher du livre d’Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule. Sauf que, loin de se cantonner à la « question gay », comme il avait pu le faire précédemment, Eribon cherche ici à aller au-delà de la « simple » différence de sexualité, à aller chercher – avec plus ou moins de pertinence – dans les recoins de la sociologie et de la philosophie, en invoquant notamment Sartre et Bourdieu, pour expliquer cette fracture avec son milieu familial.

A partir de cet essai politico-intimiste, Laurent Hatat crée un spectacle à la mise en scène on ne peut plus spartiate faite de quelques lumières, deux ou trois chaises et une table. De l’entourage d’Eribon, ne reste sur le plateau que sa mère, seul membre de sa famille avec qui le lien n’est pas complètement rompu. Une mère en robe à pois et en chandail que Sylvie Debrun interprète d’ailleurs avec justesse, tantôt actrice d’une vie qu’elle défend, tantôt auditrice du discours d’un fils qu’elle cherche à comprendre.

Seulement, lorsque la mise en scène se résume à une simple incarnation de ce qui est écrit, on ne peut pas s’empêcher de se demander pourquoi. Pourquoi, si le texte méritait d’être entendu, ne pas avoir choisi la simple lecture ? Car, finalement, qu’apporte la forme théâtrale à cet essai ? Bizarrement pas grand chose, ou pas de cette façon là.

Retour à Reims, d’après l’essai de Didier Eribon, mis en scène par Laurent Hatat à la Maison des Métallos (Paris) jusqu’au 22 février. Durée : 1h10. **

« Berliner Mauer » : deux spectacles pour deux Allemagnes

"Berliner mauer : vestiges" / Crédit photo : Denis Manin.

« Berliner Mauer : Vestiges » / Crédit photo : Denis Manin.

Quand vient l’heure de prendre place dans la salle Roger Blin du Théâtre Gérard Philipe, le dispositif en bi-frontal invite à choisir son camp. Nul ne se doute encore que cette décision aura une influence sur le spectacle qu’il verra. Car, pour Berliner Mauer, le Birgit Ensemble, emmené par Julie Bertin et Jade Herbulot, a fait le choix de proposer deux spectacles en parallèle : de part et d’autre d’un mur érigé au milieu de la scène, l’histoire de Berlin-Ouest, son capitalisme en bannière, et celle de Berlin-Est, sous le joug de la dictature communiste.

A partir de textes d’Heiner Müller, Frederick Taylor, Ian Kershaw, Peter Handke, Wim Wenders, Richard Reitinger, F. H. von Donnersmarck, J. F. Kennedy, William H. Gass pour ne citer qu’eux, la pièce retrace la chronologie de cette séparation allemande, de la conférence de Yalta, où Roosevelt, Churchill et Staline cherchent à s’entendre sur la partition de l’Allemagne, à la performance musicale de Mstislav Rostropovitch sur les ruines du Mur.

Dans l’entre-deux, se jouent selon les spécificités de chaque camp, des moments macro autant que microhistoriques, du célèbre discours de Kennedy au creusement d’un tunnel, en passant par une partie de Monopoly noyée dans le Coca-Cola, un concert de Nina Hagen ou un interrogatoire musclé mené par un officier de la Stasi.

Le patchwork manque de profondeur

Le tout est soutenu par une quinzaine de comédiens fraîchement sortis du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris dont la jeunesse et la fougue font émerger une très belle énergie scénique. Au-delà de la scénographie réussie, la mise en scène n’en finit pas de s’agiter et donne une tonalité souvent humaine, parfois burlesque, à un moment pourtant sombre de l’Histoire. Comme pour signifier que, malgré le Mur, la vie continue encore.

Pourtant, en dehors des moments de pure mise en scène, et malgré le talent de cette troupe, le patchwork de textes retenus a dû mal à convaincre : trop anecdotique, trop connu, pas assez intellectualisé… Exceptés les passages où Heiner Müller ressuscite, le propos manque de hauteur et ressemble parfois, dans sa linéarité, à un cours d’Histoire de terminale qu’on l’on aurait monté en saynètes. On en ressort alors sans avoir appris grand chose.

Berliner Mauer : Vestiges, ensemble de textes mis en scène par Le Birgit Ensemble (Julie Bertin et Jade Herbulot), au Théâtre Gérard Philipe (Saint-Denis) jusqu’au 14 février. Durée : 2h15 (entracte compris). ***

Au Théâtre de l’Odéon, Bondy noircit le calvaire d’Ivanov

"Ivanov" / Crédit photo : Thierry Depagne.

« Ivanov » / Crédit photo : Thierry Depagne.

Arriver à bout de souffle. A 35 ans. Non pas à cause d’une maladie mais par épuisement psychologique. L’ennui qui frappe, l’hypocrisie qui ronge, l’argent qui gangrène, comme autant de maux qui heurtent Ivanov, anti-héros de la pièce éponyme de Tchekhov, montée par Luc Bondy au Théâtre de l’Odéon.

Dans cette Russie de la fin du XIXe siècle chère au dramaturge, Ivanov (Micha Lescot) se débat avec ses démons intérieurs. Marié depuis cinq ans à Anna Petrovna (Marina Hands), une juive convertie par amour et tuée à petit feu par la tuberculose, le propriétaire terrien ruiné ne l’aime plus. Cherchant vaguement un nouveau souffle, il n’hésite pas à abandonner sa femme, au grand dam du médecin Lvov (Yannik Landrein), figure de l’honnête homme, pour se rendre chaque soir chez les Lebedev où leur fille, la jeune Sacha (Victoire du Bois), se languit de lui, plus attirée par les hommes blessés que par les âmes fortes. Mais, dans cette demeure, se réunit une aristocratie russe en déshérence : ruinés pour la plupart, plus médisants les uns que les autres, minés par ces journées qui n’en finissent pas, tous contribuent à former une société où le rejet et la calomnie sont rois, où Ivanov, critiqué en douce, ne se reconnait plus.

En attendant la mort

Et qu’il est complexe cet Ivanov, mi-salop narcissique et arriviste, mi-âme tourmentée en plein « burn out ». De ce paradoxe, qui pousserait au parti-pris radical – comme y invite le Hamlet de Shakespeare entre pure folie et extra-lucidité -, Luc Bondy choisit la nuance et la mesure, cette ligne de faille complexe à emprunter mais qu’il parvient à tenir fermement pendant toute la durée de la pièce. On ne sait plus trop alors que penser d’Ivanov, tiraillé entre l’empathie et le dégoût, entre la compréhension de ses tourments et le rejet de ses actes.

Il faut dire que pour réussir cette impeccable direction d’acteurs, le metteur en scène est servi par une excellente distribution de comédiens, de Micha Lescot à Marina Hands en passant par Ariel Garcia Valdès, Christiane Cohendy ou encore Marcel Bozonnet. Chacun joue sa partition, celle du malade d’une vie abîmée par l’appât du gain, l’antisémistisme et les mondanités, où les valeurs n’ont plus de sens et où chacun cherche à tuer le temps en attendant la mort.

Alors, évidemment, il est toujours possible de pinailler. Le dernier acte est peut-être plus décousu que le reste de la pièce, la fin plus brouillonne qu’on ne l’aurait espéré, les multiples murs du beau décor de Richard Peduzzi un peu trop massifs, voire étouffants, mais si toutes les pièces pouvaient être de cette facture, gageons que nous passerions toujours d’excellentes soirées au théâtre.

Ivanov d’Anton Tchekhov, mis en scène par Luc Bondy au Théâtre de l’Odéon (Paris) jusqu’au 1er mars, puis du 7 avril au 3 mai. Durée : 3h20 (entracte compris). ****