Sur la « Place du marché 76 », le pouvoir de la folie théâtrale de Jan Lauwers

"Place du marché 76" / Crédit photo : Wonge Bergmann.

Place du marché 76 / Crédit photo : Wonge Bergmann.

L’étranger comme responsable de tous nos maux, le multiculturalisme comme synonyme de déchéance, l’homogénéisation comme seul remède. Si cette rengaine s’insère progressivement dans les têtes de bon nombre de citoyens de nos vieilles sociétés européennes, si l’étranger constitue la cible la plus facile, il n’en est pas pour autant la plus juste. Sur la Place du marché 76 que Jan Lauwers reprend au Théâtre de Gennevilliers, les autochtones du village n’ont ainsi pas attendu l’arrivée des « oranges » pour mettre leur société à mal, pour faire « craquer la charpente », comme l’illustre justement Peter Handke dans Bienvenue au conseil d’administration.

Tout se passe ici dans un petit village, recroquevillé sur lui-même, où les quelques habitants organisent la commémoration d’un évènement dramatique arrivé un an plus tôt : une fuite de gaz, malencontreusement engendrée par la femme du boucher, a tué 24 personnes sur la place du marché, où trône une « fontaine de l’amour » vieille de 400 ans qui ne fonctionne plus depuis bien longtemps. Mais, alors que la cohésion devrait être le maître mot, tout s’enraye : chacun s’empare du micro pour raconter son propre malheur, sa propre perte, provoqués par cette tragédie. C’est le moment que choisissent le Bigleux – un étranger, habillé en orange donc – et le fils de la boulangère pour tomber du ciel. Le premier à bord de son radeau gonflable, le second de la fenêtre de sa maison. L’un comme l’autre vont être les éléments détonateurs d’une unité déjà bien mise à mal au sein de ce village.

L’allégresse devant l’horreur

Dans cet univers où tous les maux (inceste, viol, meurtre, prostitution…) s’abattent petit à petit sur la place du marché, où la vindicte populaire se taille une place de choix, Jan Lauwers et sa Needcompany déploient une folle allégresse où la richesse des formes contrebalance la dureté du fond. Danses, chansons et autres numéros viennent dissimuler des âmes devenues bien sombres, autant qu’ils en surlignent la déréliction. Et, dans cette société qui part vau-l’eau, plutôt que de se livrer à un travail d’introspection, les autochtones du village choisissent de blâmer des étrangers comme boucs émissaires tout désignés. Pourtant, s’ils ne sont pas exempts de tout mal, ils n’ont rien à envier aux natifs qui, en réalité, ont déjà fait imploser leur propre société.

En auscultant la déchéance de ce microcosme devant les yeux du spectateur, Jan Lauwers alerte les esprits égarés de nos propres sociétés. N’attendez pas de l’étranger qu’il détruise votre société, vous le faites déjà assez bien vous-même ; profitez plutôt de sa richesse pour vous réformer, voire vous transformer, semble-t-il nous dire. Un message d’alerte qu’il enrubanne dans une folie théâtrale aux mille pouvoirs.

Place du marché 76 de et par Jan Lauwers & Needcompany au Théâtre de Gennevilliers jusqu’au 8 mars. Durée : 2h15. ****

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