Handke, Françon et la minorité slovène plongés dans la tempête de l’Histoire

"Toujours la tempête" / Crédit photo : Michel Corbou.

« Toujours la tempête » / Crédit photo : Michel Corbou.

Qui n’a jamais souhaité connaître intimement les moments de son histoire qu’il n’a pas vécus ? Ceux d’un passé plus ou moins lointain dont il est l’héritier mais qu’il distingue au mieux par bribes, au pire pas du tout ? C’est le chemin que nous propose d’emprunter Peter Handke avec Toujours la tempête, mis en scène par Alain Françon au Théâtre de l’Odéon. Celui qui conduit tout droit vers ses propres ancêtres, vers cette minorité slovène qui se débat avec la seconde guerre mondiale, vers ce moment où la grande Histoire vient percuter sa propre histoire familiale.

Sur cette plaine de la Carinthie autrichienne, balayée par les vents, Peter Handke (Laurent Stocker) invoque l’esprit de ses ancêtres dont il ne parvient pas à se séparer, celui de cette minorité slovène qui n’a jamais vraiment eu de territoire attitré avant 1991, qui a dû se débattre sous le joug des Autrichiens, des Allemands et, enfin, des Yougoslaves pour garder ses spécificités culturelles, et notamment sa langue. Dans cette lande, ils débarquent comme autant de fantômes pour (ra)conter l’histoire familiale : le grand-père (Wladimir Yordanoff), la grand-mère (Nada Strancar), la mère (Dominique Reymond), sa soeur Ursula (Dominique Valadié), et ses trois frères, Valentin (Stanislas Stanic), Gregor (Gilles Privat) et Benjamin (Pierre-Félix Gravière). Tous sont là pour décrire cette tempête de l’Histoire qu’ils affrontent, ces moments pré-seconde guerre mondiale idéalisés selon certains, ce déchirement de la guerre qui vient briser leur unité, faisant passer certains membres de la « tribu » du côté « des autres », de l’ennemi, comme un séisme macro-historique qui vient fracturer la micro-histoire familiale.

Le théâtre à l’os

Pour donner corps à ce récit que Peter Handke qualifie lui-même « d’épique », parce qu’il cherche à être toujours plus proche du texte, à produire du théâtre dans ce qu’il a de plus pur et de plus brut, Alain Françon a choisi une mise en scène pour le moins épurée, sans artifices et sans superflu. Son travail se limite à ne mettre en scène que ce qui est nécessaire. Françon est là dans le théâtre à l’os, celui qui aboutit uniquement à la rencontre d’un texte et d’un spectateur, comme une passerelle dramatique. De ce choix, que d’aucuns qualifieront de vieillot et de trop aride, affleure une sensibilité dans le jeu et dans le récit. Tout repose sur les épaules d’une belle troupe de comédiens (mentions spéciales à Dominique Reymond et Gilles Privat) que le metteur en scène réussit à diriger avec finesse pour tenir cette ligne complexe, qui pourrait, si elle était mal exécutée, tourner très rapidement à la simple lecture.

Alors, tout n’est pas parfait : le décor se contente d’offrir une lande et quelques bancs en pierre qui apparaissent et disparaissent au gré des actes, les lumières ne font que traduire les mouvements solaires qui se reflètent sur un maladroit écran blanc en fond de scène. Le dernier acte, quant à lui, où Handke a cherché à ouvrir son récit, à faire émerger une réflexion plus globale sur l’Histoire, s’il fait ressortir quelques beaux passages, vient sans doute ternir un peu la magie de l’ensemble. Mais, malgré tout, l’attelage Handke-Françon, grâce à l’épure et à la sensibilité dégagée, ne peut que séduire dans le voyage intellectuel de haut vol qu’il propose.

Toujours la tempête de Peter Handke, mis en scène par Alain Françon au Théâtre de l’Odéon (Paris) jusqu’au 2 avril. Durée : 3h20 (entracte compris). ****

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