Avec « Affabulazione », Stanislas Nordey plonge dans la folie pasolinienne

"Affabulazione" / Crédit photo : Elisabeth Carecchio.

« Affabulazione » / Crédit photo : Elisabeth Carecchio.

Qu’ils sont rares ces spectacles qui bouleversent intellectuellement, renversent les certitudes, ébranlent les fondations établies. Depuis toujours, imbibé de théorie freudienne, on croyait les fils pris en tenaille dans le complexe d’Oedipe, prêts à tuer le père à la moindre occasion. Finalement, à en croire Pier Paolo Pasolini et son Affabulazione, dont Stanislas Nordey s’empare au Théâtre de la Colline, il est essentiel de renverser le schéma, d’ausculter l’attitude des pères envers leurs fils, de voir s’il ne s’agirait pas pour eux de tuer leurs progénitures, au lieu de les protéger, de les jalouser pour leur jeunesse fertile, plutôt que d’en être fiers, de les ériger en modèle, à défaut de pouvoir incarner eux-mêmes cet exemple à suivre.

Cette tragédie « qui ne commence pas mais pourtant finit » prend racine dans un jardin où le père (Stanislas Nordey), profitant d’un bain de soleil, est soudain saisi, au milieu d’un songe, par une épiphanie. A partir de ce moment, tout se dérègle dans la villa où il habite avec sa femme (Marie Cariès) et son fils (Thomas Gonzalez). L’homme heureux, taiseux et campé dans un halo de certitudes se transforme en un être empli de doutes qui ne cesse de discourir sur la relation qu’il entretient avec son fils, qu’il soupçonne même, à cause de la blondeur de ses cheveux, de ne pas être le sien. Intrigué par ce jeune homme dans lequel il croit voir une énigme à résoudre, le père se découvre père et non plus fils, comme il l’avait toujours imaginé. Dès lors, son impuissance et sa décrépitude l’assaillent à tel point que, fasciné qu’il est par la jeunesse qui se trouve en face de lui, il en vient à désirer franchir certaines limites, dont l’une relève du tabou millénaire.

Du cas particulier à l’universel

Pour monter ce texte aussi riche que complexe, Stanislas Nordey adopte une scénographie chiadée transformant progressivement cette austère villa en un musée où les gigantesques tableaux se succèdent. S’il peut en irriter certains avec ses tics de jeu omniprésents, la manière d’incarner ses personnages déployée à longueur de spectacles par le nouveau directeur du Théâtre national de Strasbourg sied particulièrement bien au rôle du père, à mi-chemin entre pure folie et extra-lucidité. Une façon de jouer qui infuse en partie auprès de Thomas Gonzalez, mais aussi d’Anaïs Muller qui campe, avec moins de réussite dans quelques rares scènes, le rôle de la petite amie. Seule ombre au tableau dans cette distribution qualitative : Véronique Nordey, l’omniprésente mère du metteur en scène, qui patine dans son éphémère rôle de Nécromancienne, malgré le soutien d’une scénographie iconoclaste et particulièrement efficace que l’on aurait d’ailleurs plaisir à revoir prochainement chez Nordey.

Mais, au-delà de la finesse de son jeu, c’est bien la lecture intelligente que Nordey fait du texte de Pasolini qui convainc réellement. Alors que la suite de monologues pourrait lasser, elle ne cesse, au contraire, de captiver. Le propos de l’écrivain et réalisateur italien se déployant progressivement pour s’extraire d’une « simple » histoire d’inceste homosexuel et devenir beaucoup plus universel, s’échapper de la tragédie familiale pour prendre les atours d’une critique sociétale et, finalement, sortir du cas particulier pour créer de la généralité. Car, comme le dit le père en guise d’épilogue, « il ne s’agit pas de l’histoire d’un seul père » mais bien de celle de tous les pères.

Affabulazione de Pier Paolo Pasolini, mis en scène par Stanislas Nordey au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 6 juin. Durée : 2h30. ****

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Entre joie et mélancolie, l’ode au multiculturalisme du « Blind Poet » de Jan Lauwers

"The Blind Poet" / Crédit photo : Maarten Vanden Abeele.

« The Blind Poet » / Crédit photo : Maarten Vanden Abeele.

Tout est parti, dit-il, d’une visite à Cordoue, cette ville d’Andalousie où, dans la seconde moitié du premier millénaire, les cultures se sont croisées et entremêlées sans jamais s’entrechoquer. S’inspirant de ce haut-lieu du multiculturalisme européen, Jan Lauwers a décidé d’édifier, en réponse aux thèses nauséabondes de l’extrême-droite qui trouvent actuellement un certain écho dans nos sociétés européennes, une ode aux mélanges des cultures et des identités avec The Blind Poet qu’il monte, pour la première fois, au Kaaitheater de Bruxelles dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts.

Plutôt qu’un n-ième spectacle théorique qui aurait manqué sans doute d’originalité tant le sujet parait – bien qu’il soit nécessaire – abondamment traité, Jan Lauwers a fait le choix du concret. Il a donc demandé à sept comédiens de sa Needcompany de monter tour à tour sur le plateau pour nous raconter leur histoire, ou plutôt, pour présenter leurs racines culturelles et générationnelles. Avec, en ligne de mire, un seul et unique but : celui de démontrer que la thèse de l’ « autochtone pur » ne tient pas, que quoi qu’en disent et en pensent certains, tout un chacun est constitué d’un millefeuille culturel qu’il a reçu en héritage. Le metteur en scène flamand s’intéressant alors, contrairement à ses précédents spectacles comme Place du marché 76 et La Chambre d’Isabella, davantage à la construction de l’individu qu’à la dynamique du groupe.

Richesse et unicité

Ainsi, Grace Ellen Barkey, la femme de Jan Lauwers, nous dévoile ses racines indonésiennes, Benoît Gob, ses stratagèmes pour voler de la nourriture chez Delaize pendant que sa mère mimait un malaise dans les rayons, Mohamed Toukabri, la fierté de ses origines tunisiennes, Jules Beckman, sa folle jeunesse américaine… Mais, loin de se contenter de sept portraits comme autant de monologues, Jan Lauwers, tout plasticien qu’il est aussi, agrémente son propos d’images, souvent fortes, de lumières, souvent belles, de musique, souvent revigorante, de folies, souvent surprenantes. Le tout dans une atmosphère toujours à la lisère entre joie et mélancolie, entre sourire et nostalgie, entre fierté et drame.

De sorte que, si certains portraits sont, il faut le dire, plus faibles que d’autres, la plupart nous emportent comme autant d’histoires qui s’entremêlent et ne nous donnent qu’une seule envie : aller fouiller, à notre tour, dans notre passé pour comprendre de quoi nous sommes faits, pour décortiquer cet assemblage de cultures qui fait de chacun d’entre nous des êtres aussi riches qu’uniques.

The Blind Poet de et par Jan Lauwers au Kaaitheater (Bruxelles) jusqu’au 15 mai. Durée : 2h20 (avec entracte). ***

« Uso umano di esseri umani », la claque de Romeo Castellucci

"Uso umano di esseri umani (Usage humain d'êtres humains" / Crédit photo : Luca Del Pia.

« Uso umano di esseri umani (Usage humain d’êtres humains) » / Crédit photo : Luca Del Pia.

Mais où s’arrêtera donc Romeo Castellucci ? Il en avait déjà déstabilisés plus d’un avec son Go down, Moses en début de saison au Théâtre de la Ville. Mais la tentative d’abstraction n’était rien comparée à ce Uso umano di esseri umani (Usage humain d’être humains), qu’il propose à la Byrrhamide de Bruxelles dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts.

L’endroit choisi par Castellucci n’est pas anodin tant il est spécial. Perdue dans le fin fond de la banlieue bruxelloise, il faut le vouloir pour trouver cette Byrrhamide et ses entrepôts où se tient un spectacle en trois manches. D’abord, il y a cette salle, avec une forte odeur de soude, qui indispose nombre de spectateurs. Là, quatre hommes en blanc et parés d’un masque à gaz manient avec la plus grande précaution un très grand disque, comparable à une table de la loi. Dessus, se superposent les quatre strates de la Generalissima, cette langue artificielle forgée en 1985 par la Societas Raffaelo Sanzio à partir des langues créoles et de l’Ars Magna de Raimond Lulle. En périphérie, 400 termes que tout un chacun peut comprendre. Puis, à mesure que l’on s’approche du centre, chaque strate se fait plus précise par un jeu de regroupement cognitif : la seconde ne compte que plus que 80 mots, la troisième 16 et la dernière 4 (Agon, Blok, Météore, Apothème), avec lesquels, selon le metteur en scène italien, il est possible de communiquer.

« Uso umano di esseri umani (Usage humain d’êtres humains) » / Crédit photo : Luca Del Pia.

« Uso umano di esseri umani (Usage humain d’êtres humains) » / Crédit photo : Luca Del Pia.

L’art de la performance

De la théorie, Castellucci passe donc à la pratique en proposant à ses spectateurs un exercice en langue Généralissime. Tout part de cet épisode connu des Évangiles, celui de la résurrection de Lazare. Sur le plateau, deux hommes en costume se font face, bientôt rejoints par une troupe de figurants comme autant de fidèles du Christ et autres membres de la famille de Lazare venus assister à la scène. L’un et l’autre débutent donc par ce dialogue, en langue classique, entre Lazare et le Christ, le second voulant redonner vie au premier qui s’y refuse. Puis, quatre exercices en langue Généralissime se succèdent, toujours plus abstraits, toujours plus théoriques, entrecoupés d’images comme seul Castellucci (ou presque) en a le secret…

Si cet exercice sur la langue pourra sembler quelque peu fumeux à certains – n’a-t-on pas entendu des « Mais c’est quoi ce charabia ? » parmi les spectateurs -, la déstabilisation qu’il provoque relève de l’expérience théâtrale dans ce qu’elle a de plus pur. Plus proche de la performance que d’un spectacle classique, Castellucci n’hésite pas à faire travailler intellectuellement ses spectateurs, en les prenant parfois aux tripes, à leur enlever leurs couches superposées comme celle d’un oignon, pour revenir aux origines culturelles, en auscultant les mythes premiers, fondateurs de la civilisation occidentale. Difficilement descriptible tant il est riche de concepts dont chacun aura sa propre interprétation, ce spectacle de Castellucci nous met une claque qu’il faut avoir la chance de prendre en vrai pour en mesurer réellement l’impact.

Uso umano di esseri umani (Usage humain d’êtres humains) de et par Romeo Castellucci, à la Byrrhamide (Bruxelles) jusqu’au 18 mai. Durée : 1h30. ****

« Un amour qui ne finit pas », le boulevard haut de gamme de Michel Fau

"Un amour qui ne finit pas" / Crédit photo : Marcel Hartmann.

« Un amour qui ne finit pas » / Crédit photo : Marcel Hartmann.

Au théâtre, il y a boulevard et boulevard. Il y a ceux, souvent impraticables, que l’on peut voir, par exemple, dans certains théâtres des Grands Boulevards. Et d’autres comme ce Un amour qui ne finit pas d’André Roussin, monté par Michel Fau au Théâtre de l’Oeuvre, où la volonté affichée par le metteur en scène de faire rire ne l’empêche pas pour autant de donner une certaine consistance au théâtre qu’il propose.

Dans l’appartement au canapé blanc et coussin noir, se trouvent Jean (Michel Fau) et Germaine (Léa Drucker) ; dans celui au canapé noir et coussin blanc, habitent Roger (Pierre Cassignard) et Juliette (Pascale Arbillot). Toute cette bande de grands bourgeois doit faire face à un problème sentimental inédit : lors d’une cure thermale à Divonne-les-Bains, Jean est tombé amoureux de Juliette. Mais, pas de cet amour classique qui attend que l’autre aime en retour, non. D’un amour unilatéral. Collectionneur de maîtresses, Jean n’en peut plus de ces amours qui finissent une fois que les hommes ont eu ce qu’ils voulaient. Il cherche dorénavant une femme à adorer, sans réciprocité. Une situation que Roger, le mari de Juliette, aura, on le comprend, toutes les peines du monde à accepter…

Une dose de rire intelligent

Plongés dans une atmosphère dissymétrique toute en noir et blanc, de la couleur des murs à l’abat-jour en passant par les friandises de la bonbonnière, habilement choisie par Michel Fau, les comédiens, tous talentueux et très bien dirigés, parviennent à faire émerger le relief comique d’un texte, qui, pourtant, dans le propos qu’il présente, manque assez cruellement d’intérêt. Mais cette faiblesse dans l’analyse – logique, diront certains, pour un boulevard -, sur un sujet qui pourtant mériterait d’être creusé, se fait, la plupart du temps, assez vite oublié tant le jeu avec la scénographie et la présence des comédiens occupent rapidement la totalité de nos esprits.

Si Michel Fau nous avait habitués, ces derniers temps, a employé et déployé toujours le même registre en « hystérisant » quelques textes classiques, il parvient cette fois-ci à faire un pas de côté en optant pour une mise en scène chic et sobre avec un grand soucis du détail. Le tout ne manquant pas de rythme, tant les comédiens parviennent par leur énergie à la mener tambour battant. Tant et si bien, qu’à la toute fin, on en reprendrait presque pour quelques minutes, histoire d’être bien sûr d’avoir fait le plein d’une bonne dose de rire intelligent.

Un amour qui ne finit pas d’André Roussin, mis en scène par Michel Fau au Théâtre de l’Oeuvre (Paris) jusqu’au 24 juillet. Durée : 1h40. ***

« Le Chagrin », ou l’amertume de cœur de Caroline Guiela Nguyen

"Le Chagrin" / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

« Le Chagrin » / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

Il n’est sans doute d’expérience plus universelle mais, en même temps, plus singulière que celle du deuil. Si, à un moment ou à un autre de sa vie tout un chacun malheureusement l’expérimente, chaque individu le fait à sa façon, parfois incomprise des autres, jusqu’à son propre entourage. Avec Le Chagrin, qui atterrit sur la scène du Théâtre de la Colline, Caroline Guiela Nguyen et sa compagnie, Les Hommes approximatifs, tentent de saisir ces moments si particuliers, juste après la mort d’un proche, où la vie est mise, pour un temps, entre parenthèses.

Dans une maison que l’on devine être celle de leur père défunt, Julie (Chloé Catrin) et Vincent (Dan Artus), accompagnés par leur tante Annie (Violette Garo-Brunel) et par leur amie Sabrina (Caroline Cano), se retrouvent en vue de l’enterrement à venir. Si le fils est resté aux côtés de son père jusque dans les derniers moments, Julie arrive, elle, après la bataille. Cette Parisienne d’adoption, qui a quitté ses terres natales du Sud pour accomplir sa carrière de danseuse au ballet de l’Opéra de Paris, se trouve rapidement mise en accusation par son frère : si une certaine complicité demeure entre eux, il lui reproche d’être partie et de ne venir leur rendre visite que maintenant alors qu’il est trop tard…

Un texte bien trop faible

Comme un clin d’œil à ce retour obligatoire à l’enfance devenue dorénavant orpheline de sa figure tutélaire, Caroline Guiela Nguyen choisit un très beau décor d’Alice Duchange à mi-chemin entre la maison de poupées et celle des horreurs, faite de jouets, peluches et autres emblèmes de l’enfance qui seraient passés à la moulinette d’un bambin un peu trop créatif qui les aurait abîmés, modifiés, transformés. Le tout s’accompagne d’un jeu constant des comédiens avec des sacs de terreau, des pistolets à bulles, de la mousse de vaisselle, de la farine pour faire du faux pain ou encore des paillettes dorées… Comme autant de symboles d’une enfance dont Alice et Vincent doivent, en même temps que de leur père, faire le deuil.

Mais, malgré cet univers si particulier et le jeu touchant et sensible des comédiens, le texte, émanant d’une écriture de plateau, est bien trop faible pour convaincre. Si l’intention, celle de parler, évidemment, de tout sauf de ce qui fâche est compréhensible et réaliste, le « small talk » qui en ressort n’est pas assez riche pour nous emporter. Reste alors les belles intentions des comédiens qui, dans les rares moments textuels et scéniques plus intenses – l’épilogue, la transformation d’Annie, l’aveu de Julie au plombier –, parviennent à nous émouvoir, voire à nous faire légèrement rougir les yeux. Symbole, s’il en fallait un, du talent de Caroline Guiela Nguyen et de cette belle troupe des Hommes approximatifs que nous aurons, malgré tout, plaisir à revoir prochainement.

Le Chagrin par la compagnie Les Hommes approximatifs, mise en scène de Caroline Guiela Nguyen, au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 6 juin. Durée : 1h20. **

« Henry VI » par Thomas Jolly : la bonne grosse dose de théâtre qui fait chanceler

"Henry VI" / Crédit photo : Nicolas Joubard.

« Henry VI » / Crédit photo : Nicolas Joubard.

On ressort de ces 18 heures de théâtre un peu hébétés, comme en légère état d’ébriété, enivrés par ces près de 50 années d’histoire de l’Angleterre que William Shakespeare s’est attelé à contenir en une seule et unique pièce, Henry VI, découpée en trois parties et en pas moins de 15 actes. Hébétés mais tenant fermement sur les deux jambes, prêts à affronter, si les cœurs des comédiens et du metteur en scène leur en disaient, la suite de cette tétralogie shakespearienne, celle qui s’intéresse au sort de Richard III. Malheureusement, ce ne sera pas pour cette fois – mais plutôt pour la saison prochaine. Alors, il faut s’y résoudre, la période de gueule de bois post-théâtrale peut commencer.

Plus de 4 siècles après sa première représentation, Thomas Jolly et sa Piccola Familia ont décidé de se lancer dans ce pari fou : monter et jouer, en intégralité (à quelques scènes près), cette fresque théâtrale du dramaturge anglais que le Théâtre de l’Odéon accueille, après une longue tournée, en ce mois de mai. Une fresque qui ne s’attache, ni plus, ni moins, qu’à suivre la vie et la mort d’un roi, Henry VI, dont les fondations bien trop pieuses crouleront sous le poids de deux guerres : celle de Cent Ans, entre les Français et les Anglais, et surtout celle des Deux Roses, entre les familles d’York (dont sont issus Edouard IV et Richard III) et de Lancastre (celle d’Henry VI et de ses aïeux). Amour, trahisons, rivalités intestines… Tout le cocktail shakespearien – souvent détonnant – est présent pour conter cette histoire que l’on suit avec davantage d’assiduité que toute la saison d’une série TV actuelle (suivez mon regard) que l’on viendrait de « binge watcher ».

Trucs et astuces

Car, la première prouesse de Thomas Jolly est bien de réussir à tenir en haleine son spectateur pour lui donner envie, après chaque entracte, de retourner sur son siège avec une joie intérieure, cette envie de connaître la suite. Certains diront que le mérite en revient au texte (il n’y est effectivement pas pour rien) mais les trucs et astuces que le jeune metteur en scène emploie et déploie n’y sont pas étrangers non plus. On pourra citer, à la volée, cette première scène de combat entre les maisons d’York et de Lancastre, ou encore, ce parallèle entre les trônes de France et d’Angleterre que Thomas Jolly choisit de montrer, non sans une certaine malice, avec une « guillotine » qui tourne sur elle-même. En 13 heures de jeu, il est difficile de compter les nombreux stratagèmes que le metteur en scène échafaude habilement pour jouer ces passages pourtant périlleux à représenter.

Le tout se fait dans une scénographie faite de bric et de broc. Plus proche d’un théâtre artisanal à la Ariane Mnouchkine que d’une super-production aux moyens financiers beaucoup plus conséquents. Toutefois, et c’est là que le bat commence à blesser, si ce théâtre artisanal, « de tréteaux », peut se justifier, il ne laisse que trop peu de place à l’esthétisme et à la beauté. On ne compte pas les scènes trop mal éclairées (du rouge au vert, en passant par les stroboscopes), ce brouillard de fumée presque omniprésent, ces quelques moments d’émotion gâchés par une scénographie un peu trop « cheap ». En cela, on constate d’ailleurs que Thomas Jolly a évolué au cours du temps, s’est perfectionné, les actes de la fin du cycle 2 étant bien plus réussis esthétiquement parlant que ceux du cycle 1.

Lieu de convivialité

D’ailleurs, si cette mise en scène que l’on peut juger humble, peut en toucher certains, le manque de parti-pris, d’interprétation du texte, peut aussi en rebuter d’autres. Le spectacle ne se borne, en fait, qu’à « raconter » cette histoire, sans jamais en tirer un quelconque angle d’attaque, si ce n’est en utilisant un humour parfois douteux – proche à certains aspects de celui de Kaamelott –, qui tranche bien faiblement avec la richesse du texte de Shakespeare. Mais ce serait sans compter sur les comédiens de la Picolia Familia, tous excellents dans l’ensemble (avec des mentions spéciales pour Eric Challier, Thomas Germaine, Jean-Marc Talbot, Flora Diguet ou encore Manon Thorel), qui parviennent à donner, individuellement, du relief à chacun des multiples personnages qu’ils incarnent au gré des différentes scènes.

Des comédiens que l’on a d’ailleurs plaisir à croiser, pendant les quelques entractes, dans l’arrière-cour du théâtre. Car, c’est là aussi une des forces de ce spectacle : il redonne au théâtre son rôle de lieu de convivialité. Comment ne pas entamer la discussion avec son voisin (ou sa voisine) quand nous avons passé 13 heures assis l’un à côté de l’autre ? Comment ne pas échanger quelques mots, boire un verre, avec certains à l’occasion des entractes ? Devenu souvent bien trop froid, le théâtre retrouve alors un peu de sa chaleur que l’aventure permet de faire émerger par sa longueur, mais aussi par le plaisir des comédiens à jouer sur scène. Comme un moment bien à part, une bulle, de laquelle il faut sortir et se désintoxiquer. Un bon gros shoot qui fait chanceler et qui rend encore un peu plus accroc à cette magnifique drogue qu’est le théâtre.

Henry VI de William Shakespeare, mise en scène de Thomas Jolly, au Théâtre de l’Odéon (les 8 et 14 mai, 9 et 10 mai et 16 et 17 mai). Durée : 18 heures (en deux cycles de 9 heures, entractes comprises). ****