« Henry VI » par Thomas Jolly : la bonne grosse dose de théâtre qui fait chanceler

"Henry VI" / Crédit photo : Nicolas Joubard.

« Henry VI » / Crédit photo : Nicolas Joubard.

On ressort de ces 18 heures de théâtre un peu hébétés, comme en légère état d’ébriété, enivrés par ces près de 50 années d’histoire de l’Angleterre que William Shakespeare s’est attelé à contenir en une seule et unique pièce, Henry VI, découpée en trois parties et en pas moins de 15 actes. Hébétés mais tenant fermement sur les deux jambes, prêts à affronter, si les cœurs des comédiens et du metteur en scène leur en disaient, la suite de cette tétralogie shakespearienne, celle qui s’intéresse au sort de Richard III. Malheureusement, ce ne sera pas pour cette fois – mais plutôt pour la saison prochaine. Alors, il faut s’y résoudre, la période de gueule de bois post-théâtrale peut commencer.

Plus de 4 siècles après sa première représentation, Thomas Jolly et sa Piccola Familia ont décidé de se lancer dans ce pari fou : monter et jouer, en intégralité (à quelques scènes près), cette fresque théâtrale du dramaturge anglais que le Théâtre de l’Odéon accueille, après une longue tournée, en ce mois de mai. Une fresque qui ne s’attache, ni plus, ni moins, qu’à suivre la vie et la mort d’un roi, Henry VI, dont les fondations bien trop pieuses crouleront sous le poids de deux guerres : celle de Cent Ans, entre les Français et les Anglais, et surtout celle des Deux Roses, entre les familles d’York (dont sont issus Edouard IV et Richard III) et de Lancastre (celle d’Henry VI et de ses aïeux). Amour, trahisons, rivalités intestines… Tout le cocktail shakespearien – souvent détonnant – est présent pour conter cette histoire que l’on suit avec davantage d’assiduité que toute la saison d’une série TV actuelle (suivez mon regard) que l’on viendrait de « binge watcher ».

Trucs et astuces

Car, la première prouesse de Thomas Jolly est bien de réussir à tenir en haleine son spectateur pour lui donner envie, après chaque entracte, de retourner sur son siège avec une joie intérieure, cette envie de connaître la suite. Certains diront que le mérite en revient au texte (il n’y est effectivement pas pour rien) mais les trucs et astuces que le jeune metteur en scène emploie et déploie n’y sont pas étrangers non plus. On pourra citer, à la volée, cette première scène de combat entre les maisons d’York et de Lancastre, ou encore, ce parallèle entre les trônes de France et d’Angleterre que Thomas Jolly choisit de montrer, non sans une certaine malice, avec une « guillotine » qui tourne sur elle-même. En 13 heures de jeu, il est difficile de compter les nombreux stratagèmes que le metteur en scène échafaude habilement pour jouer ces passages pourtant périlleux à représenter.

Le tout se fait dans une scénographie faite de bric et de broc. Plus proche d’un théâtre artisanal à la Ariane Mnouchkine que d’une super-production aux moyens financiers beaucoup plus conséquents. Toutefois, et c’est là que le bat commence à blesser, si ce théâtre artisanal, « de tréteaux », peut se justifier, il ne laisse que trop peu de place à l’esthétisme et à la beauté. On ne compte pas les scènes trop mal éclairées (du rouge au vert, en passant par les stroboscopes), ce brouillard de fumée presque omniprésent, ces quelques moments d’émotion gâchés par une scénographie un peu trop « cheap ». En cela, on constate d’ailleurs que Thomas Jolly a évolué au cours du temps, s’est perfectionné, les actes de la fin du cycle 2 étant bien plus réussis esthétiquement parlant que ceux du cycle 1.

Lieu de convivialité

D’ailleurs, si cette mise en scène que l’on peut juger humble, peut en toucher certains, le manque de parti-pris, d’interprétation du texte, peut aussi en rebuter d’autres. Le spectacle ne se borne, en fait, qu’à « raconter » cette histoire, sans jamais en tirer un quelconque angle d’attaque, si ce n’est en utilisant un humour parfois douteux – proche à certains aspects de celui de Kaamelott –, qui tranche bien faiblement avec la richesse du texte de Shakespeare. Mais ce serait sans compter sur les comédiens de la Picolia Familia, tous excellents dans l’ensemble (avec des mentions spéciales pour Eric Challier, Thomas Germaine, Jean-Marc Talbot, Flora Diguet ou encore Manon Thorel), qui parviennent à donner, individuellement, du relief à chacun des multiples personnages qu’ils incarnent au gré des différentes scènes.

Des comédiens que l’on a d’ailleurs plaisir à croiser, pendant les quelques entractes, dans l’arrière-cour du théâtre. Car, c’est là aussi une des forces de ce spectacle : il redonne au théâtre son rôle de lieu de convivialité. Comment ne pas entamer la discussion avec son voisin (ou sa voisine) quand nous avons passé 13 heures assis l’un à côté de l’autre ? Comment ne pas échanger quelques mots, boire un verre, avec certains à l’occasion des entractes ? Devenu souvent bien trop froid, le théâtre retrouve alors un peu de sa chaleur que l’aventure permet de faire émerger par sa longueur, mais aussi par le plaisir des comédiens à jouer sur scène. Comme un moment bien à part, une bulle, de laquelle il faut sortir et se désintoxiquer. Un bon gros shoot qui fait chanceler et qui rend encore un peu plus accroc à cette magnifique drogue qu’est le théâtre.

Henry VI de William Shakespeare, mise en scène de Thomas Jolly, au Théâtre de l’Odéon (les 8 et 14 mai, 9 et 10 mai et 16 et 17 mai). Durée : 18 heures (en deux cycles de 9 heures, entractes comprises). ****

 

 

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