« Maria Braun » : le mariage de raison d’Ostermeier et Fassbinder

"Le Mariage de Maria Braun" / Crédit photo : Arno Declair.

« Le Mariage de Maria Braun » / Crédit photo : Arno Declair.

On dit souvent d’un metteur en scène qu’il a une esthétique qui lui colle à la peau, « reconnaissable entre mille » pour les plus inspirés d’entre eux. Thomas Ostermeier prend le contre-pied de cet adage en transformant à chaque spectacle ses propositions scéniques. Qu’ont en commun le plateau tournant de Dämonen, le lustre délirant de Mass für Mass, le plateau couvert de boue d’Hamlet, l’arrangeur de foule d’Un ennemi du peuple ou l’ambiance très feutrée de l’Allemagne post seconde guerre mondiale qui sert de cadre au Mariage de Maria Braun de Rainer Werner Fassbinder qu’il recrée au Théâtre de la Ville ? Pas grand chose, exceptés le talent des comédiens de la Schaubühne et des astuces de mise en scène de haut niveau.

Dans ce Berlin-Ouest des années 1950, Maria Braun (Ursina Lardi) symbolise l’allégorie de cette Allemagne en perte de vitesse autant qu’en perte de repères. Après s’être acoquiné avec le pouvoir nazi jusque dans les dernières heures, comme Maria se marie avec l’officier Hermann Braun (Sebastian Schwarz) alors que Berlin croule sous les bombes, le pays doit encaisser le choc de la défaite, tout comme Maria doit accepter le départ de son nouvel époux fait prisonnier par les Alliés, deux jours seulement après la célébration de leur union. Rapidement, croyant que son mari ne reviendra jamais, la jeune femme se dégote une place d’entraineuse dans un bar réservé aux soldats américains. Elle y fait la rencontre de Bill (Moritz Gottwald) avec qui elle vit une histoire passionnelle jusqu’au jour où Hermann ressurgit et surprend sa femme dans les bras d’un autre. Prise de remords, Maria tue Bill et Hermann endosse la responsabilité de ce meurtre. L’époux repart alors en prison et sa femme décide de construire sa propre vie avec un seul but : édifier une situation confortable pour accueillir son mari le jour de son retour, quitte à se sacrifier dans cette quête.

Un manque d’audace

Pour adapter cette pièce de Fassbinder que le dramaturge allemand a directement écrite pour le cinéma sans passer par la case théâtre, Ostermeier opte pour un enchevêtrement rapide de scènes dans une sorte de fondu enchaîné où les instants rebondissent les uns par rapport aux autres. Dans ce rythme qui se crée tant bien que mal, les talentueux comédiens de la Schaubühne – à l’exception notable d’Ursina Lardi, unique Maria Braun – multiplient les rôles, masculins ou féminins, au gré des scènes en arborant tantôt une perruque blonde, tantôt une robe blanche, avec toujours la même aisance. Le tout se déploie dans une scénographie sobre mais efficace où la vidéo, utilisée avec parcimonie, occupe une place de choix, comme Ostermeier nous y a habitué.

Alors, si ce spectacle est globalement de très bonne facture, l’ensemble est peut-être un tantinet trop propre et aseptisé pour nous emporter totalement. Il manque sans doute un brin d’audace ou de folie auquel le metteur en scène nous a pourtant accoutumé au fil de ses spectacles. Si dans le référentiel d’Ostermeier, ce Mariage de Maria Braun n’occupe vraisemblablement pas le haut du tableau, l’exquise maîtrise du directeur de la Schaubühne en fait toujours un metteur en scène incontournable du théâtre contemporain.

Le Mariage de Maria Braun de Rainer Werner Fassbinder, mis en scène par Thomas Ostermeier au Théâtre de la Ville (Paris) jusqu’au 3 juillet. Durée : 1h45. ***

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Les « Trahisons » trop cérébrales de tg Stan

« Trahisons » / Crédit photo : Paul de Malsche.

Ils nous avaient habitués à les voir jouer « out of the box ». Depuis le temps qu’ils écument les planches, les membres du collectif tg Stan n’en finissaient pas de surprendre et d’émouvoir, d’être là où on ne les attendait pas, de prendre un texte à revers pour lui donner une nouvelle couleur, une autre saveur. Avec Trahisons d’Harold Pinter qu’ils montent au Théâtre de la Bastille, ils ont, il faut croire, décidé de changer de pied, en optant pour un parti-pris qui, s’il ne manque pas d’intelligence, s’enferme dans une cérébralité trop appliquée.

Trahisons se construit autour d’un triangle amoureux comme le théâtre en regorge. La pièce s’ouvre sur les retrouvailles d’Emma (Jolente De Keersmaeker) et Jerry (Robbie Cleiren) qui, alors qu’ils ne se sont pas vus depuis deux ans, décident de renouer le contact. Rapidement, on décèle leur passé commun d’anciens amants réguliers, pendant 7 longues années. Problème : le mari d’Emma, Robert (Frank Vercruyssen), n’est autre que le meilleur ami de Jerry. Pinter décide alors de remonter progressivement le cours de l’histoire jusqu’au premier baiser entre les deux amants pour comprendre et démêler les ressorts des relations qui irriguent ce trio, entre mensonges réciproques et non-dits.

Le plaisir annihilé, l’âme vampirisée

Alors que l’on s’attend à déterrer les fondations d’une passion amoureuse qui se construit au fur et à mesure que s’égrènent antéchronologiquement les années 1970, la fougue habituelle de l’amour naissant se trouve tuée dans l’œuf par le pêché originel de la trahison amicale. Tout se construit donc très froidement entre Emma, Jerry et Robert. Sont-ils vraiment amoureux ? Vraiment amis ? Il semble plutôt que tout plaisir sentimental est quasiment disparu, que le poids des mensonges soit trop lourd pour ne pas étouffer toute relation véritable, qu’elle soit amoureuse ou amicale.

Les membres du collectif flamand décident donc de prendre Pinter au pied de la lettre et, nonobstant quelques bonnes idées (intermèdes musicaux, lumière qui se tamise, verres collectés pour former le décor de la dernière scène…), jouent le texte de façon on ne peut plus sage et révérencieuse. Problème : à trop vouloir coller à cette mort de la passion et du désir, le jeu des comédiens – non dénué de qualités – manque d’intensité et l’ensemble devient terne, atone, presque sans saveur. On en vient même à se demander si les comédiens ne s’ennuient pas un peu sur le plateau, tant tout est dit sur le même ton, tant les déplacements sont poussifs, tant l’ambiance est déprimante. Si l’effet est peut-être voulu, il crée la drôle de sensation d’un spectacle qui se laisse regarder autant qu’il laisse de marbre. A croire qu’à trop vouloir respecter Pinter, tg Stan en a perdu une partie de son âme.

Trahisons d’Harold Pinter, mis en scène par tg Stan au Théâtre de la Bastille (Paris) jusqu’au 5 juillet. Durée : 1h30. **

« De mes propres mains » : Nauzyciel surfe avec brio sur le flow rambertien

"De mes propres mains" / Crédit Photo : Marc Domage.

« De mes propres mains » / Crédit Photo : Marc Domage.

Quand viennent l’heure du noir et du salut, c’est comme si Arthur Nauzyciel était, tout à coup, transfiguré. Le comédien qui, pendant 45 minutes, a revêtu les habits de l’homme fort et sûr de lui, les pieds fermement enracinés dans le sol, enchaînant avec brio la partition concoctée par Pascal Rambert, reprend ses attraits d’homme timide, touchant et à la démarche mal assurée lorsqu’il est rappelé à maintes reprises par les applaudissements des spectateurs du Théâtre des Bouffes du Nord venus assister ce soir là à la re-création de De mes propres mains. Re-création car la texte a déjà vécu. Bien avant le directeur du CDN d’Orléans, Eric Doye en 1992, Charles Berling en 1993 ou encore Kate Moran en 2007 se sont déjà frottés, en solo, à la prose de l’actuel patron du Théâtre de Gennevilliers, aussi dense que complexe à interpréter, obligeant le comédien à réaliser une performance.

Car, encore davantage que Clôture de l’amour ou Répétition, De mes propres mains n’en finit pas de bondir et de rebondir sur lui-même. Dans cette jungle d’idées, comme autant d’éléments qui s’emmêlent, se répondent et conduisent tout aussi irrémédiablement que subrepticement un homme au suicide, il est facile de se perdre. Souvenirs d’enfance, souffrances amoureuses, précédente tentative de suicide avortée par l’intervention de policiers, une halte à Alexandrie ou chez le laitier se confondent comme autant d’instants de vie qui émergent, s’agglomèrent et dont l’homme qui les compile sous nos yeux ne veut plus. A l’heure du bilan, le résultat est si négatif que les perspectives à venir ne provoquent en lui aucun instinct de survie.

Dompter la vague textuelle

Plus habitué aux coulisses qu’aux feux de la rampe, Arthur Nauzyciel réussit néanmoins à habiter totalement la scène des Bouffes du Nord qui apparait pourtant cruellement vide aux yeux du spectateur. Progressivement, il parvient à l’emplir toute entière en performant un texte dans lequel il pourrait s’empêtrer tant le débit est rapide, les faits fulgurants et l’intensité toujours plus forte. Sans décor et sans costume, tout repose donc sur les épaules du comédien, pieds nus, habillé d’un simple t-shirt et d’un jean tout ce qu’il y a de plus commun.

A la manière d’un surfeur qui saurait exactement comment prendre une vague aussi haute qu’un building, Nauzyciel prouve qu’il n’a besoin d’aucun artifice pour surfer avec brio sur le flow rambertien en le domptant et le faisant sien. L’exercice était loin d’être évident, il est tout simplement réussi.

De mes propres mains de et par Pascal Rambert au Théâtre des Bouffes du Nord (Paris) jusqu’au 18 juin 2015, au CDN d’Orléans du 6 au 15 janvier 2016 et au Théâtre de Gennevilliers du 22 au 30 janvier 2016. Durée : 45 minutes. ****

« Clôture de l’amour » : l’uppercut en plein cœur de Pascal Rambert

"Clôture de l'amour" / Crédit photo : DR.

« Clôture de l’amour » / Crédit photo : DR.

Apprendre à finir. Mettre le dernier coup de canif pour rompre le fil trop distendu d’une relation qui s’éternise, s’enlise, piétine et emporte dans l’abîme plus qu’elle n’élève. Ne pas hésiter à trancher dans le vif, quitte à « plonger dans l’horreur », à se retrouver seul face à sa vie intérieure, à se confronter à ce qui ne resteront plus que des souvenirs… Avec son Clôture de l’amour qu’il reprend au Théâtre des Bouffes du Nord dans le cadre de la rétrospective qui lui est consacrée, Pascal Rambert autopsie cet instant de la rupture, ce moment où les deux mots fatidiques « C’est fini » sont prononcés, cette phase longtemps repoussée mais qui advient comme une évidence d’un silence qu’il faut désormais briser.

Ce silence, c’est Stan(islas Norday) qui décide de le rompre. Empêtré, comme il le décrit lui-même, « au beau milieu d’un filet » tendu par Audrey (Bonnet), il cherche à s’en délivrer. S’ensuit alors un long monologue où il décide d’exposer avec « les éléments de langage de son paradigme » les raisons de cette décision que l’on comprend brutale tant les mots utilisés sont durs et sans pitié pour une femme, en face, qui si elle veut se tenir droite, en vient à courber progressivement l’échine sous le poids des coups de boutoir lexicaux de celui qui est désormais son « ex ». Mais, la charge est trop forte pour ne pas appeler de réponse. Et, loin de se retrancher dans le silence de l’acceptation, Audrey décide à son tour de se lancer dans un monologue où elle répond point par point aux saillies de son compagnon, comme un dernier affrontement, les ultimes soubresauts d’une relation qui n’est plus qu’un cadavre à la renverse.

Force de frappe théâtrale

S’il peut paraître on ne peut plus battu et rebattu, le thème de la rupture amoureuse tel que Pascal Rambert choisit de le traiter, par deux longues phrases sans ponctuation, par un flot d’idées ininterrompu, renvoie chaque spectateur à ses propres ruptures amoureuses qu’il a potentiellement dues affronter dans sa propre vie. Qui n’a jamais cherché, dans ces moments, à trouver les mots justes, à répéter avant d’exploser, à réfléchir avant d’exprimer la douleur d’une séparation ? Alors que, finalement, rien ne se passe comme prévu, que les émotions sont bien trop fortes pour être domptées, que le désir prend le pas sur la conscience submergée et enterrée par le trop-plein de sentiments. Ce moment de la rupture est rarement disséqué ainsi au théâtre, avec autant de véracité et, on peut le dire, de cruauté. Contrairement à ce que racontent les histoires des romans de gare, la rupture n’est pas belle. Elle est sombre, horrible et difficile à vivre.

Une puissance intellectuelle et textuelle qui ne serait rien sans la force de frappe théâtrale de Stanislas Nordey et d’Audrey Bonnet. Le duo, rompu à l’exercice tant le spectacle a pu vivre aux quatre coins du monde, n’en joue pas moins toujours avec la même intensité et avec, il faut le dire, un certain brio tant la scène parait authentique. Si la forme des deux monologues peut, de prime abord, paraître aride, c’est là aussi que réside toute la puissance d’un spectacle qui repose sur les seules épaules de ces deux brillants comédiens qui font résonner le texte, sans aucun artifice scénographique, dans le dénuement du Théâtre des Bouffes du Nord. Si le feu de la passion s’est éteint entre Stan et Audrey, celui du théâtre est plus que jamais irradiant entre Nordey et Bonnet. Et nous renvoie alors dans nos cordes, comme un uppercut en plein cœur qui, loin de nous sonner, fait jaillir l’essence même du théâtre.

Clôture de l’amour, de et par Pascal Rambert, au Théâtre des Bouffes du Nord (Paris) jusqu’au vendredi 20 juin. Durée : 1h50. *****