« Des arbres à abattre » : Lupa explore la forêt décimée de Thomas Bernhard

 

« Wycinka Holzfällen (Des arbres à abattre) » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

 

Au théâtre, il suffit parfois d’un petit rien pour que tout bascule, d’un micro HF qui fait des siennes pour que l’instant scénique prenne une toute autre dimension. Alors qu’il disserte sur les difficultés à incarner le rôle d’Ekdal dans Le Canard sauvage, l’acteur du Théâtre national (Jan Frycz) doit faire face à un imprévu : à chaque mouvement de tête, son micro émet un « poc » sonore qui pollue sa démonstration. D’un coup, involontairement, à la table des Auesberger où ce qui se veut être le gratin de l’intelligentsia viennoise est réuni, la forme se trouve mêlée au fond et Jan Fryzc est mis en abime à son corps défendant. Face à ce contre-temps, le public s’amuse et soutient les comédiens qui tentent tant bien que mal de ne pas mettre en péril la mécanique bien huilée de la mise en scène Des arbres à abattre de Thomas Bernhard que Krystian Lupa propose à La Fabrica d’Avignon avec finesse, élégance et justesse. Preuve de leur talent qui irrigue d’ailleurs magnifiquement l’ensemble du spectacle : ce petit « incident » est bien vite maitrisé et tout rentre très rapidement dans l’ordre.

Près de 20 ans après les avoir quittés, dans les années 1950, Thomas Bernhard  (Piotr Skiba) revient donc chez les Auesberger pour participer à un de leur « dîner artistique ». L’ambiance entre les convives est on ne peut plus lourde : Joana, une des leurs, vient de se suicider et tous reviennent de l’enterrement de celle que plus personne ne côtoyait pourtant vraiment. Là, dans l’attente de l’arrivée de l’acteur du Théâtre national, chacun y va de son anecdote sur la défunte, prétexte le plus souvent à un monologue sur sa propre condition, sur ses prétendues avancées artistiques en cours. Bernhard, qui se tient à l’écart, commente ce qui ressemble à un simulacre de café mondain et dresse un portrait au vitriol de ces intellectuels déchus qu’il a autrefois tant aimés et qu’il dit profondément haïr aujourd’hui, qui se réunissaient hier pour créer et aujourd’hui pour détruire.

Un propos délayé

Loin de se contenter d’adapter à la lettre ce long dialogue sans interruption de Thomas Bernhard, Krystian Lupa le déconstruit et le reconstruit à sa façon pour dresser, en creux, son propre réquisitoire contre l’intelligentsia actuelle, contre ces soit-disants intellectuels qui ne sont bons que pour la critique du travail des autres alors qu’ils ne parviennent même pas à l’aboutissement du leur. Pour ce faire, il déploie de belles trouvailles scénographiques et mêle théâtre et cinéma pour raconter l’enterrement de Joana (à laquelle il donne vie) et élaborer quelques apartés, notamment entre James (Michal Opaliński) et Joyce (Adam Szczyszczaj), deux jeunes auteurs insupportables, représentants d’une jeune garde bien terne. Surtout, son utilisation au décibel près des micros HF crée une ambiance faite de murmures et de soupirs, où personne ne s’écoute vraiment.

Si globalement, outre les gémissements intempestifs et peu audibles du metteur en scène polonais assis en marge du public et armé d’un micro, la mise en scène est de très bonne facture, on regrette simplement que Lupa délaie un peu trop son propos dans de longs bavardages, que l’on doit sans doute en partie à Thomas Bernhard. Après l’entracte, nonobstant deux ou trois fulgurances (la scène du dîner, la tension à son paroxysme entre les convives alcoolisés…), on en vient même à espérer, de façon surprenante, que tout cela se termine assez promptement. Ce qui pourrait être une claque magistrale se transformant alors en une simple gifle.

Wycinka Holzfällen (Des arbres à abattre), d’après Thomas Bernhard, mis en scène par Krystian Lupa à La Fabrica (Avignon) jusqu’au 8 juillet. Durée : 4h20 (entracte compris). ***

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