Braunschweig invoque les esprits de la montagne

"Les Géants de la Montagne" / Crédit photo : Elisabeth Carecchio.

« Les Géants de la Montagne » / Crédit photo : Elisabeth Carecchio.

Il est peu de dire que Stéphane Braunschweig était attendu au tournant. Sous l’œil aiguisé d’un parterre de critiques disséminés à travers le public, le directeur du Théâtre de la Colline avait la lourde tâche d’essuyer les plâtres de la rentrée 2015-2016 du théâtre public parisien en livrant ses Géants de la Montagne à des spectateurs – pour la plupart – en manque de tirades depuis la fin du Festival d’Avignon. Mission accomplie pour le metteur en scène qui, servi par une belle brochette de comédiens avec Dominique Reymond et Claude Duparfait en chefs de file, parvient à nous transporter dans les contreforts intellectuels de la langue de Luigi Pirandello.

Et pourtant qu’il est complexe ce texte, inachevé, qui conduit une troupe de comédiens en déshérence à la lisière entre deux mondes. Partis sur les routes italiennes, sous l’impulsion d’une décadente comtesse (Dominique Reymond), pour représenter La Fable de l’enfant échangé, sept comédiens qui voguent d’échec en échec débarquent dans une villa au pied d’une montagne où habitent sept marginaux, les « poissards », dont le leader aux airs de sage magicien, Cotrone (Claude Duparfait), se plait à « inventer des vérités ». D’abord effrayés par cette bande d’hurluberlus vivant reclus à l’écart de la société, les membres de « la Compagnie de la Comtesse » se trouvent, à leur corps défendant, rapidement fascinés par cette maison hantée où les esprits, la nuit, prennent le contrôle de leurs songes et les aident, malgré eux, à représenter cette pièce chorale qu’ils ne parviennent plus vraiment à jouer.

Un rectangle magique, lieu d’apparitions vaporeuses

Grâce à une scénographie – comme souvent – très convaincante, Stéphane Braunschweig réussit à rendre inquiétante autant qu’intrigante cette villa coupée du reste d’un monde devenu hostile, où le village le plus proche « dans lequel il est peut recommander de laisser ses affaires » héberge un théâtre envahi par les rats. Havre de paix pour les uns, maison des horreurs pour les autres, elle devient un refuge où, soudain, alors qu’ils étaient dans le dénuement le plus total, le champ des possibles s’ouvre à nouveau pour ces comédiens errants. Loin d’un simple trip fantastique, la langue et la poétique du désespoir de Pirandello déploient avec elles une mystique du théâtre, bien éloigné du mysticisme religieux habituel, où le pouvoir des songes prend le pas sur la réalité, où les ressources intarissables de l’âme renversent la finitude du corps et du monde des hommes.

Dans et à l’extérieur de ce « rectangle magique », lieu d’apparitions nocturnes des esprits de la villa, rendues vaporeuses par un léger voile et par les lumières au néon de Marion Hewlett, Claude Duparfait, dans un rôle de composition en maître de la maison hantée, et Dominique Reymond, comtesse-comédienne au cœur lourd et à la limite de la folie, irriguent de leur talent l’ensemble de la troupe qui nous fait découvrir, en même temps qu’elle, les pouvoirs de la création théâtrale, pour peu que l’on y croit réellement. Seul regret dans ce concert de louanges : la pièce, inachevée, nous laisse un peu sur notre faim. Le spectateur se trouve coincé dans la position des sept comédiens qui ne comprennent pas les ressorts de cette maison hantée, comme lui ne saura jamais qui sont vraiment ces Géants de la montagne. De là, naissent un peu de doute et de frustration, que Stéphane Braunschweig ne parvient pas à gommer en concluant son spectacle avec l’épilogue de La Fable de l’enfant échangé. Peut-être, pour être plus percutant, aurait-il mieux valu opter pour une fin bien plus radicale, en consacrant la dernière scène à la terrifiante arrivée des Géants de la montagne.

Les Géants de la montagne de Luigi Pirandello, mis en scène par Stéphane Braunschweig au Théâtre de la Colline jusqu’au 17 septembre, puis du 29 septembre au 16 octobre. Durée : 1h50. ***

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