Au 887 avenue Murray, Robert Lepage se souvient…

"887" / Crédit photo : Erick Labbe.

« 887 » / Crédit photo : Erick Labbe.

Il est de ces dates, de ces instants, de ces lieux dont on se souvient plus distinctement que d’autres. La faute au temps, diront certains, qui fait s’envoler les souvenirs comme le vent fait disparaître les feuilles mortes quand l’automne survient. Mais ce serait omettre la puissance de la mémoire, l’énigme de ses arcanes synaptiques, qui réussit à graver l’identité précise de ses voisins d’enfance, quand elle ne parvient pas à conserver un banal numéro de téléphone, pourtant bien actuel. C’est tout ce paradoxe que Robert Lepage exploite avec 887 au Théâtre de la Ville pour nous emporter dans ses souvenirs personnels, intimement liés à l’histoire du Québec libre.

Pour le metteur en scène québécois, tout part d’un prétexte : celui du 40e anniversaire de la Nuit de la Poésie de 1970, au cours duquel il est invité à réciter un texte qu’il ne parvient pas à mémoriser. Et pour cause, il ne s’agit pas de n’importe quel texte, mais du Speak white de Michèle Lalonde, considéré, selon Lepage, comme l’un des écrits fondateurs de la poésie contemporaine québécoise. Dès lors, au gré du récit de cet apprentissage périlleux, il en profite pour ausculter sa mémoire en convoquant les souvenirs de son enfance, et notamment ceux du 887 avenue Murray, à Québec, où sa famille composée de six personnes et de sa grand-mère atteinte de la maladie d’Alzheimer avait élu domicile. Une enfance que Robert Lepage a vécu dans une conjoncture historique peu commune, celle de la révolte du Front de Libération du Québec (FLQ) qui lutte, à coups d’attentats, pour l’indépendance de la province francophone.

Une sensibilité rare

Pour nous immerger dans son histoire personnelle et dans celle de sa patrie, le dramaturge québécois use d’un dispositif scénique, qui pourrait sembler, de prime abord, fait de bric et de broc. Mais il n’en est rien. Tout y est étudié avec un soin et une intelligence remarquables. Dans cette boîte tournante aux mille facettes – symbole d’une mémoire aux mille compartiments – apparaissent tour à tour des maquettes, que l’on pourrait trouver aisément dans une chambre d’enfant. Elles représentent tantôt son immeuble natal et les différents appartements qui le composent, tantôt la parade consécutive à la venue de Charles De Gaulle en 1967, tantôt encore la voiture de son père, chauffeur de taxi, que Lepage enfant se désespère de voir partir chaque soir.

Avec une émotion et une sensibilité rares, y compris dans l’utilisation délicate qu’il fait de la vidéo, Robert Lepage parvient à nous capter sans jamais nous lâcher grâce à un jeu d’une incomparable authenticité. Un voyage au centre de sa mémoire qui nous emporte définitivement avec les deux scènes finales où Lepage réussit à dire ce Speak white en l’incarnant bien plus qu’en le récitant, avec l’œil brillant et la rage des tripes. Comme si tout ce spectacle n’était qu’un préambule à ce message qu’il veut crier, cette fierté d’être Québécois.

887 de et par Robert Lepage au Théâtre de la Ville (Paris), dans le cadre du Festival d’automne à Paris, jusqu’au 17 septembre. Durée : 1h50. ****

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s