Le soir où je suis passé à côté du « Battlefield » de Peter Brook

"Battlefield" / Crédit photo : Simon Annand.

« Battlefield » / Crédit photo : Simon Annand.

Au théâtre, comme ailleurs, tout est affaire de rencontres. Rencontre entre un metteur en scène et une œuvre, entre des comédiens et un texte, entre des spectateurs et un spectacle. Si ce soir-là, au Théâtre des Bouffes du Nord, rendez-vous avait été pris avec Peter Brook et son Battlefield, extrait du Mahabharata et de la pièce de Jean-Claude Carrière, cette rencontre – tant attendue – n’a pas eu lieu. Pour une raison étrange, alors que l’accueil du public a, semble-t-il, été globalement très chaleureux, l’alchimie n’a pas opéré. Ce soir-là, force est de constater que je suis passé à côté de la belle sagesse du metteur en scène britannique.

Dès lors, il s’agit d’ausculter les causes potentielles de cette rencontre manquée. Le Mahabharata, d’abord, que Peter Brook avait fait découvrir au public français dans le milieu des années 1980 par une série de représentations fleuves au Festival d’Avignon, avant de l’adapter lui-même à la télévision, puis au cinéma, au tournant des années 1990. Un texte millénaire de la culture hindoue qui résonne encore, dit-on, dans notre monde d’aujourd’hui. Il y est question d’un conflit familial – « l’opposition acharnée des cent frères Kauravas, dirigés par leur frère ainé Duryodhana, contre leurs cinq cousins les Pandavas, dirigés par leur frère ainé Yudishtira », précise la bible du spectacle – qui dégénère en guerre meurtrière et provoque des millions de morts. Battlefield raconte les suites de cette boucherie, s’intéresse à la phase de règne et à la tentative de reconstruction. Malgré sa victoire sur les cent frères, Yudishtira (Jared McNeill) ne parvient pas à savourer son pouvoir retrouvé. La faute à ces millions de morts qui pèsent sur sa conscience, aux enfants de son oncle Dritarashtra (Sean O’Callaghan) qu’il a lui-même fait tuer, à cette mère (Carole Karemera) qui lui avoue qu’il a fait couler le sang de son propre frère… Avec ce lourd passif, le jeune roi va devoir apprendre à réparer et à diriger, dans la paix, tout en tentant de régler ses comptes avec lui-même.

Où cela cloche-t-il ? Nulle part

En vieux sage qu’il est, Peter Brook ne s’embarrasse plus d’artifices de mise en scène pour « faire théâtre ». Il mise, au contraire, sur l’épure la plus totale pour créer des images, en revenant à l’essence même de son art. Dans un credo complètement opposé à celui usité par un Romeo Castellucci, par exemple, il ne se sert que de quelques plaids, lourds de symboles, pour couronner roi, faire s’envoler les âmes ou faire apparaître un ver de terre. Dans ce beau dénuement scénographique, les quatre comédiens (Carole Karemera, Jared McNeill, Ery Nzarambaet et Sean O’Callaghan) s’en sortent admirablement. Leur jeu est aussi puissant que sensible et les rôles qu’ils incarnent prennent aisément vie sous nos yeux, portés par l’ambiance toute particulière créée par Brook.

Mais, direz-vous, où cela cloche-t-il ? Nulle part, pourrait-on répondre. Formellement et intellectuellement, la pièce est à la hauteur des attentes. Tout doit être une question de sensibilité personnelle, peut-être de gap culturel. Imprégné de culture hindoue, le texte n’est pas parvenu à rompre la digue intellectuelle formée par une éducation occidentale. L’universalité prétendue du propos n’a pas trouvé écho, la mangouste qui se couvre d’or n’a pas réussi à trouver refuge dans un esprit peut-être trop étriqué. Alors, insensible à ces contes d’un autre âge, et malgré les efforts déployés pour le contrer, l’ennui a commencé à poindre. Ni la sagesse du Mahabharata, ni le talent de Peter Brook et de ses comédiens ne seront parvenus à mettre à bas ce que certains qualifieront d’hermétisme d’esprit. À regret.

Battlefield, d’après le Mahabharata et la pièce de Jean-Claude Carrière, mis en scène par Peter Brook et Marie-Hélène Estienne au Théâtre des Bouffes du Nord (Paris) jusqu’au 17 octobre. Durée : 1h10. **

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