« Ce ne andiamo » redonne au « non » ses lettres de noblesse

"Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni" / Crédit photo : Gabriele Zanon.

« Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni » / Crédit photo : Gabriele Zanon.

Malgré les mises en garde émanant de toutes parts, les Grecs ont osé dire « non ». Et qu’elle était belle cette fierté retrouvée, le temps d’une soirée, après la victoire des nonistes au référendum qu’on leur soumettait, le 5 juillet dernier, pour valider les conditions de l’austérité que la Troïka continue de leur imposer. L’espace d’un instant, ils ont touché du doigt la grandeur de l’impertinence, bien vite douchée par un rude retour à la réalité. À leur manière, dans les premières pages du roman Le Justicier d’Athènes écrit par Pétros Márkaris qui contiennent cette histoire, les quatre retraitées grecques qui se sont données la mort « pour ne plus donner de soucis » aux autres ont aussi usé de ce pouvoir de dire « non ». « Non » à la vie, évidemment, « non » à cette société aussi, dans laquelle elles ne trouvaient plus aucune source d’espoir, ne serait-ce que de survie. Alors, sans jamais faire l’éloge du suicide, ni les condamner pour ce geste, Daria Deflorian et Antonio Tagliarini cherchent à comprendre la décision de ces femmes « sans enfant et sans chien » tout au long de Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni (Nous partons pour ne plus vous donner de soucis) qu’ils donnent à voir au Théâtre de la Colline.

Une troupe qui cherche à comprendre mais aussi, et surtout, à restituer les réactions que cette histoire a suscitées chez elle. Car, de ces quatre retraitées, les comédiens (Daria Deflorian, Monica Piseddu, Antonio Tagliarini et Valentino Villa) ne savent rien, ni de leur vie, ni de leur fin tragique. Dès lors, malgré leur travail, ils se disent bien impuissants à monter ce spectacle qui doit raconter leur geste et qu’ils avouent, sans peine, ne pas être capables de présenter au public présent dans la salle. S’ensuit alors un ensemble de réflexions qui, une fois faisant parler ces retraitées, une autre l’acteur lui-même, décortiquent le temps qui passe, autant que la posture du refus. Souvent vu comme péjoratif (que n’entend-t-on pas, ces derniers temps, sur les grévistes, par exemple), comme l’arme du récalcitrant, le « non » retrouve sa force et peut, bien loin de l’idée pré-conçue, porté en lui un avenir, différent certes de celui promu par les partisans du « oui », mais pertinent quand la réalité n’est plus satisfaisante. Il (re)devient le premier pas vers un autre chemin, une autre voie, alors même qu’il est souvent vilipendé, n’est presque plus toléré, ni dans la société, ni en entreprise, mais, au contraire, perçu comme un refus du progrès – mais quel progrès ? – et comme de la vaine impertinence.

Un nouveau paradigme

Même si on aurait aimé un texte parfois plus réflexif, le questionnement ouvert par les quatre comédiens italiens interrogent : sommes-nous encore capables de dire « non » ? Pouvons-nous encore saluer quelqu’un qui refuse ? Qui refuse de jouer au théâtre, qui refuse notre modèle économique, qui refuse de vivre ? Bien loin des qualificatifs au mieux d’utopiste, au pire d’idiot, qu’on lui attribue souvent, le tenant du « non » trouve ici un statut bienvenu, retrouve sa fierté et sa grandeur, est, en quelque sorte, réhabilité.

Dans un ensemble qui peut paraître parfois énigmatique, où l’on peut rapidement être désarçonné, le jeu sensible des comédiens et leur humour parviennent à détendre un sujet qui peut sembler, de prime abord, un peu trop lourd. La sobriété de la mise en scène y est aussi pour beaucoup : alors qu’ils auraient pu plonger dans le pathos, la troupe parvient à tenir sa ligne de crête de bout en bout. Et, subrepticement, à nous glisser dans la tête un nouveau paradigme que, jusqu’ici, on nous avait enjoints de ne pas considérer.

Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni (Nous partons pour ne plus vous donner de soucis), inspiré par une image du roman Le Justicier d’Athènes de Pétros Márkaris, mise en scène d’Antonio Tagliarini et Daria Deflorian, au Théâtre de La Colline (Paris), dans le cadre du Festival d’automne à Paris, jusqu’au 27 septembre. Durée : 1h. ***

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