« Home » : la maison de fous sans folie de Gérard Desarthe

"Home"

« Home »

Souvent, au théâtre, quand un spectacle n’est pas une totale réussite, on blâme les comédiens, la direction d’acteurs, voire l’ensemble de la mise en scène qui ne sont pas parvenus, dit-on, à se hisser à la hauteur du texte. Étonnamment, dans ce Home, mis en scène par Gérard Desarthe au Théâtre de l’Oeuvre, rien de tout cela ne cloche. Alors, il faut s’y résoudre, c’est bien le texte de David Storey qui n’est pas au niveau du quintette de comédiens.

Sur scène, à la recherche de chaises pour s’asseoir, se trouvent Jack (Pierre Palmade), Harry (Gérard Desarthe), Katleen (Carole Bouquet) et Marjorie (Valérie Karsenti). Dans cet environnement triste et sale où ils sont confinés, chacun raconte et philosophe sur la grandeur et les misères de son quotidien. Mais, rapidement, on sent que quelque chose ne tourne pas rond. Entre eux, le dialogue est comme parasité par un petit je-ne-sais-quoi qui les extrait des canons habituels. Intimes et étrangers, amis et rivaux, confiants et méfiants, leur discussion, banale, s’emplit progressivement de multiples paradoxes. Et pour cause : les deux duos sont, en fait, enfermés dans un asile psychiatrique. Une théorie confirmée par les incursions récurrentes d’Alfred (Vincent Deniard), un ancien catcheur à qui l’on aurait retiré un bout de cerveau selon Marjorie, qui se plait à soulever des tables et des chaises, quand il ne se martyrise pas lui-même.

Une certaine mollesse

Ni tout à fait drôle, ni suffisamment touchant, le texte de Storey ne parvient pas à trouver sa voie. Il faut dire, et c’est bien le seul reproche – mais de taille – que l’on peut faire à Gérard Desarthe, que le metteur en scène n’a peut-être pas choisi de vrai parti-pris global et tranchant pour faire basculer l’ensemble. Les répliques, qui se veulent comiques, tombant alors un peu à plat et emmenant avec elles le spectacle dans une certaine mollesse.

Pourtant, chaque rôle, de la vulgaire nymphomane au mythomane de comptoir, est appréhendé avec une grande finesse dans la direction d’acteurs que Desarthe impose à ses quatre partenaires et à lui-même. Le quintette n’a d’ailleurs pas grand chose à se reprocher car le travail qu’ils proposent, individuellement, se tient. Oui, mais voilà, force est de constater que la mayonnaise ne prend pas vraiment. Peut-être aura-t-il manqué, et c’est bien le comble, un peu de folie textuelle et scénique dans cette maison de fous.

Home de David Storey, mis en scène par Gérard Desarthe au Théâtre de l’Oeuvre (Paris) à partir du 20 octobre. Durée : 1h30. **

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« Onomatopée » : tg Stan, De Koe et consorts boivent la tasse

"Onomatopée" / Crédit photo : Théâtre de la Bastille.

« Onomatopée » / Crédit photo : Théâtre de la Bastille.

On pouvait légitimement attendre beaucoup de cet Onomatopée. Cinq comédiens (Gillis Biesheuvel, Damiaan De Schrijver, Willem de Wolf, Peter Van den Eede et Matthias de Koning) issus de quatre compagnies flamandes parmi les plus en vue du moment (tg Stan, De Koe, Dood Paard et Maatschappij Discordia) réunis au Théâtre de la Bastille dans le cadre du Festival d’automne… L’affiche était plus qu’alléchante. Malheureusement, la déception fut proportionnelle aux attentes. Amalgame d’intentions ratées, le spectacle ne parvient jamais à décoller et a, par ricochet, toutes les peines du monde à convaincre. A croire qu’au petit jeu de l’absurde, n’est pas Samuel Beckett qui veut.

Déguisés en garçons de café, les cinq comédiens prennent place, assis autour d’une petite table, sous une banderole. Dessus, une inscription regrette la disparition de la spontanéité dans la société néolibérale dans laquelle nous vivrions. Dès lors, pendant près d’une heure, les serveurs d’un soir, englués dans leur torpeur et leur inertie, dissertent sur le (faux) thé à la menthe qu’ils sont en train de boire, sur le sucre marocain qu’ils y ajoutent ou encore sur ces gens qui passent leur temps libre à courir par monts et par vaux… Le tout en repoussant toujours le début du spectacle qu’ils étaient venus pour jouer et qu’ils finiront par débuter, dans la dernière demi-heure, en brisant l’ensemble du décor avant de déplacer – inutilement – le public de l’autre côté de la salle.

De fausses bonnes idées qui tombent à l’eau

Car, chose déjà vue, les spectateurs ne sont pas installés dans leurs sièges rouges habituels. Pour l’occasion des gradins en bois ont été construits, sur la scène, et une longue palissade faite de bâches plastiques dissimule l’autre côté de la salle. Un subterfuge qui ne trouve son sens qu’à la toute fin du spectacle, donc, dans la translation que le public est invité à opérer pour rejoindre ses quartiers habituels. Un coup raté, une fausse bonne idée qui tombe à l’eau, à l’image de l’ensemble du spectacle. Outre le « moment de folie » où le décor est transpercé par des têtes d’animaux empaillées, dans une ambiance de jungle sonore, l’assemblage est poussif. Alors que les comédiens cherchent, par moments, à jouer avec le public, la barrière de l’absurde qu’ils ont édifiée entre eux et les spectateurs en a déjà fait décrocher plus d’un.

Si les cinq comédiens flamands sont loin d’être mauvais – on ne peut d’ailleurs que saluer leur performance -, le semblant de texte, à mi-chemin entre la fausse improvisation et l’écriture de plateau, recèle bien trop de faiblesses pour être convaincant. Anecdotique, vaguement drôle, il lasse très rapidement et le comique de situations, légèrement forcé, nous glisse dessus comme l’eau sur les plumes du canard. Agacés, les scènes qui pourraient être drôles, deviennent atterrantes. Alors, malgré toute l’énergie déployée dans l’épilogue, le public est définitivement perdu, étourdi par les méandres absurdes qu’il a dû emprunter pendant près d’1h30, sans véritable direction à suivre. La blague de Toto et la succession d’onomatopées finales n’y changeront rien.

Onomatopée de et par tg Stan, De Koe, Dood Paard et Maatschappij Discordia, au Théâtre de la Bastille (Paris) dans le cadre du Festival d’automne à Paris. Durée : 1h35. *

Avec « Vu du pont », Ivo van Hove se fait l’arbitre d’un superbe combat à mort

"Vu du pont" / Crédit photo : Thierry Depagne.

« Vu du pont » / Crédit photo : Thierry Depagne.

Pour une première, disons le d’emblée, c’est une véritable réussite. Si ce n’était pas la première fois qu’Ivo van Hove s’attaquait à la pièce d’Arthur Miller, Vu du pont, qu’il avait adaptée tout récemment – avec succès – de l’autre côté de la Manche, il s’agissait cette fois pour le talentueux metteur en scène belge de reprendre la même mise en scène, mais en changeant complètement de distribution et en travaillant, pour la première fois, uniquement avec des comédiens français. Exit, donc, Mark Strong, Nicola Walker et Phoebe Fox, et place à Charles Berling, Caroline Proust et Pauline Cheviller qui s’immiscent, non sans brio, dans cette superbe transposition du texte du dramaturge américain au Théâtre de l’Odéon.

Pour nous plonger dans cette Amérique des années 1950, où les dockers natifs travaillent aux côtés d’une foule d’immigrés, notamment italiens, Ivo van Hove choisit un dispositif scénique bien à part, en tri-frontal, où les spectateurs sont disposés tout autour d’un cube noir qui renferme une scène, en forme de ring, tout ce qu’il y a de plus épurée. Une forme toute particulière qui n’a rien d’un hasard car c’est bien un combat – à mort – qui va se jouer entre les différents protagonistes.

Eddie (Charles Berling), docker machiste et bourru, accepte d’héberger chez lui les cousins de sa femme, Béatrice (Caroline Proust), venus tout droit d’Italie. Les deux jeunes hommes, Rodolpho (Nicolas Avinée) et Marco (Laurent Papot), fuient la misère de la péninsule européenne et voient en l’Amérique un nouvel espoir : celui de s’y installer durablement, pour le premier, temporairement, pour le second, qui cherche davantage à aider sa famille, restée en Italie, qu’à devenir Américain. Sous la protection d’Eddie depuis la mort de sa mère, Catherine (Pauline Cheviller) est tiraillée entre ses premiers émois de jeune fille et le respect qu’elle a pour celui qu’elle considère comme son père mais qui ne parvient pas, par inquiétude et par amour, à la laisser s’émanciper. L’arrivée de Rodolpho dans la tranquille maisonnée va bouleverser les plans qu’Eddie avait échafaudés pour celle qu’il voit comme sa fille car les deux jeunes adultes deviennent bientôt deux jeunes amants. Dès lors, avec des relents xénophobes et homophobes, le docker va chercher par tous les moyens à tuer cette relation dans l’œuf.

Coup de foudre et coup de coeur

A partir d’un texte d’Arthur Miller qui n’est pas dénué de quelques faiblesses, Ivo van Hove parvient à construire un spectacle qui, gageons le, fera date. Ici, rien n’est laissé au hasard : la scénographie, les lumières de Jan Versweyveld, le grondement musical sourd et les coups de « tambour », qui agissent comme un compte à rebours, concurrent à construire une intensité rare au théâtre. Jamais le metteur en scène belge ne nous lâche dans cette tragédie familiale où, tel un Cassandre, l’avocat Alfieri (Alain Fromager) nous prévient qu’elle finira mal. On en vient alors à être captivés par une situation qui, si elle pouvait provoquer un simple coup de foudre intellectuel, réussit à se transformer en coup de cœur, tant l’émotionnel transparait derrière les atours chirurgicaux.

Mais les comédiens ne sont pas pour rien dans cette réussite. Si nous tremblions un peu, avouons le, de retrouver Charles Berling sur un plateau de théâtre, les vagues inquiétudes se sont très rapidement dissipées. Après quelques minutes « de chauffe », la machine est lancée et le comédien incarne cet homme taciturne, rongé par le désir ambigu, la responsabilité et l’honneur avec une grande véracité. De leur côté, Caroline Proust et Pauline Cheviller ne sont pas en reste et se fondent parfaitement dans leurs rôles de mère et de fille, à la fois soumises et rebelles. Tous n’en sont que meilleurs sous la direction irréprochable de Van Hove qui prouve, si cela était encore nécessaire, qu’il fait partie des metteurs en scène incontournables du théâtre européen.

Vu du pont d’Arthur Miller, mis en scène par Ivo van Hove, aux Ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon (Paris) jusqu’au 21 novembre. Durée : 1h55. *****

« Andreas » : Jonathan Châtel s’égare sur le Chemin de Damas

"Andreas" / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

« Andreas » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Andreas fait partie de ces spectacles sur le fil, qui peuvent basculer à tout moment dans une troublante beauté, comme dans une mièvrerie navrante. Présentée au Théâtre de la Commune dans le cadre du Festival d’automne à Paris après avoir fait ses premiers pas au Festival d’Avignon, la réécriture de la première partie du Chemin de Damas d’August Strindberg proposée par Jonathan Châtel laisse un peu pantois. Si l’on sent aisément, lors de quelques jolis moments, que le metteur en scène franco-norvégien en a sous le pied, l’ensemble patine trop pour convaincre réellement.

Il faut dire que le matériel textuel fourni par August Strindberg est loin d’être évident à appréhender. Tout commence par cette rencontre entre un Inconnu (Thierry Raynaud), que Jonathan Châtel prénomme Andreas, et une Dame (Nathalie Richard) que ce dernier décide d’appeler Eve, « pour se l’approprier » dit-il, mais qui, dans les faits, est plutôt désignée sous le nom d’Ingeborg par son médecin de mari (Pierre Baux) et sa fille (Pauline Acquart). La Dame, volage, est fascinée par cet Inconnu, et notamment par ses écrits. Face à elle, Andreas est en pleine crise existentielle et spirituelle : incapable d’écrire une seule ligne, il sombre dans une noirceur qui le fait douter de son utilité dans le monde, de ses croyances, de ses fondements… Une rencontre qui donne naissance à un chaos rédempteur paradoxal où chacun se détruit autant qu’il se reconstruit, « en quittant Jérusalem pour le Chemin de Damas ».

Du mauvais côté de la barrière

Si la scénographie de Gaspard Pinta et les lumières – magnifiques, comme toujours – de Marie-Christine Soma nous plongent rapidement dans les contreforts de cette bataille intérieure qui dépasse Andreas et engendre quelques victimes collatérales, la direction d’acteurs parait en complet décalage avec la belle fragilité du reste de la pièce. Alors que le texte exigerait de la retenue tant le combat que mène Andreas est intime, tant les sentiments qui circulent entre les différents personnages sont diffus, tant les propos des uns et des autres interrogent et bousculent certaines certitudes, le jeu des comédiens, et notamment celui de Thierry Raynaud, se fait au forceps et verse dans une approche psychologisante légèrement caricaturale. Dès lors, à l’exception de Pierre Baux qui, en mendiant comme en médecin, se sert du texte comme d’une arme, les autres virent dans un pathos qui agace plus qu’il ne séduit.

Loin d’être cet écrivain en quête d’un nouveau souffle spirituel, Andreas apparait alors bien davantage comme un raté qui ne sait que geindre sur sa propre existence sans jamais se prendre en main, et Ingeborg comme une groupie qui cherche un peu de frisson dans sa vie. Tout se passe comme si Jonathan Châtel avait sous-estimé la profondeur de ses personnages et n’avait pas pris la mesure des mots de Strindberg, qu’il a pourtant lui-même traduits et adaptés. C’est d’autant plus étonnant, et regrettable, que tous les ingrédients semblaient réunis pour assister à un grand spectacle. Malheureusement, cet Andreas, sur le fil, est plutôt tombé du mauvais côté de la barrière.

Andreas d’après la première partie du Chemin de Damas d’August Strindberg, mis en scène par Jonathan Châtel au Théâtre de la Commune (Aubervilliers), dans le cadre du Festival d’automne à Paris, jusqu’au 15 octobre. Durée : 1h45. **

« Sound of music », le naufrage musical de Yan Duyvendak

"Sound of music" / Crédit photo : Sébastien Monachon.

« Sound of music » / Crédit photo : Sébastien Monachon.

Sur le papier, on nous promettait le grand soir. Une comédie musicale sur la crise actuelle et à venir, digne du Broadway des années 1930 qui avait fait de la crise de 1929 un terreau fertile pour de nombreuses pièces qui ont depuis fait date. Finalement, bien loin de s’inscrire dans les pas de ses glorieuses aînées, Sound of Music, orchestrée par Yan Duyvendak au Théâtre Nanterre-Amandiers, est plus proche du spectacle de fin d’année que d’un véritable show à l’américaine, invitant à rire – nerveusement – plutôt qu’à réfléchir.

Pourtant, dans le livret signé Christophe Fiat, tout y passe : la crise climatique à venir – une danseuse alerte le public, en aparté, sur cette vie qui va « brûler » d’ici 2100 selon l’ONU, et disparaître d’ici 2040 à cause des famines, selon la FAO -, les jeunes qui se suicident, les patrons qui oppressent leurs employés, les riches qui pourront se sauver alors que les pauvres mourront… Bref, si le constat est somme toute assez juste, il en faut bien plus, aujourd’hui, pour éveiller les consciences. Le propos est trop fouillis et trop peu « grinçant », selon les propres mots de Yan Duyvendak, pour être efficace, et le parti-pris du décalage ne fonctionne pas. Car, cette situation alarmiste est décrite avec des sourires Colgate, des paillettes et des paroles qui, au lieu de nous alerter, nous atterrent tant elles dégoulinent de niaiserie.

Naufrage artistique

Mais, tout cela serait encore acceptable si, sur le plan artistique, le spectacle tenait la route. Malheureusement, il n’en est rien. La scénographie faussement disco est ringarde, la musique agaçante, répétitive et inopérante, la création chorégraphique d’Olivier Dubois plus que légère… Si bien que la trentaine de danseurs, dont une dizaine de chanteurs, présents sur scène tentent de surnager dans ce grand fatras. Si certains parviennent à tirer, bon an, mal an, leur épingle du jeu, d’autres ne sont clairement pas au niveau, en chant comme en danse. Et que dire de ces passages où toute la troupe est réunie et où, alors qu’ils devraient danser à l’unisson, un gros tiers des danseurs ne suivent pas le rythme et affichent un retard flagrant sur le tempo.

L’ensemble attriste donc plus qu’il ne fascine. D’aucuns diront que ce spectacle est à prendre au second degré, qu’il s’agissait d’une douce ironie. Mais, Yan Duyvendak lui-même les contredira en assurant que pour lui « l’ironie a toujours été une chose à éviter », se réclamant plutôt de Brecht et de sa distanciation. Sound of music serait même, selon lui, « la pièce la plus brechtienne » qu’il n’ait jamais faite. Espérons que le dramaturge et metteur en scène allemand ne l’entende pas… Il risquerait de se retourner dans sa tombe.

Sound of music, conçu par Yan Duyvendak, au Théâtre Nanterre-Amandiers jusqu’au 9 octobre. Durée : 1h. °

« Encyclopédie de la parole – Suite n°2 » : et Joris Lacoste nous fit écouter le monde

"Encyclopédie de la parole - Suite n°2" / Crédit photo : Bea Borgers.

« Encyclopédie de la parole – Suite n°2 » / Crédit photo : Bea Borgers.

Le monde nous parle, constamment. Du métro à la télévision, de l’interphone à la radio, du politicien aux collègues de bureau, chaque minute, notre cerveau est assailli par un flot de paroles, que l’on entend parfois, sans l’écouter vraiment, et dans lequel il faut nécessairement faire le tri. Après avoir travaillé sur l’apprentissage du langage dans sa Suite n°1 ABC, Joris Lacoste continue son Encyclopédie de la parole avec cette Suite n°2 au Théâtre de Gennevilliers, dans laquelle il a savamment et intelligemment choisi des franges de ces interpellations de la société qu’il nous donne à entendre et que l’on est, pour une fois, contraint d’écouter.

Sur scène, cinq comédiens (Vladimir Kudryavtsev, Emmanuelle Lafon, Nuno Lucas, Barbara Matjivec et Olivier Normand) prennent place face à autant de pupitres pour chacun leur tour, ou de concert, ou dans une joyeuse cacophonie, faire entendre leurs partitions diverses et variées. De l’entame d’un combat de boxe au discours de George W. Bush signant l’entrée en guerre des États-Unis contre l’Irak, de la candidate désespérée de Big Brother au dialogue houleux entre une cliente chilienne et son fournisseur d’accès Internet, du verdict prononcé contre l’opposant russe Mikhaïl Khodorkovski au discours improvisé d’un marginal du métro parisien, c’est bien un condensé du monde, notre monde, que ces talentueux orateurs parviennent à transmettre.

Intelligence et performance

Tendre comme ce message d’amour hésitant laissé sur un répondeur, curieux comme cette leçon de coaching personnel dispensée sur YouTube, drôle comme cette « conversation » entre deux hommes qui cherchent à se faire jouir par webcams interposées, dur comme cette crise familiale autour d’un fils homosexuel… Les multiples facettes de la société se font jour grâce au décorticage précis de Joris Lacoste. Surtout, si le procédé pourrait sembler un peu rébarbatif si les comédiens se contentaient d’ânonner le texte, il n’en est rien. Le jeu est aussi physique que musical et, non contents de s’amuser avec les mots, les cinq orateurs d’un soir jouent aussi avec les sons, avec cette musicalité du langage souvent négligée au quotidien. Le flot par le flow, en quelque sorte.

Mais, loin de se borner à la seule langue française, le spectacle nous fait voyager à travers les univers sonores de la terre entière : anglais, japonais, arabe, néerlandais, allemand, portugais, espagnol, russe, croate, lingala, chinois, danois et ourdou se côtoient. Le polymorphisme du monde n’ayant alors que d’égal le polyglottisme de ses populations. L’exercice intellectuel se transformant en une expérience sensible et sensorielle où les phrases retrouvent leur sens et les mots retrouvent leurs sons. Il n’en fallait pas plus pour nous rendre accrocs à ce flo(t)w.

Encyclopédie de la parole – Suite n°2 de et par Joris Lacoste au Théâtre de Gennevilliers (T2G) jusqu’au 11 octobre. Durée : 1h25. ****