Avec « Vu du pont », Ivo van Hove se fait l’arbitre d’un superbe combat à mort

"Vu du pont" / Crédit photo : Thierry Depagne.

« Vu du pont » / Crédit photo : Thierry Depagne.

Pour une première, disons le d’emblée, c’est une véritable réussite. Si ce n’était pas la première fois qu’Ivo van Hove s’attaquait à la pièce d’Arthur Miller, Vu du pont, qu’il avait adaptée tout récemment – avec succès – de l’autre côté de la Manche, il s’agissait cette fois pour le talentueux metteur en scène belge de reprendre la même mise en scène, mais en changeant complètement de distribution et en travaillant, pour la première fois, uniquement avec des comédiens français. Exit, donc, Mark Strong, Nicola Walker et Phoebe Fox, et place à Charles Berling, Caroline Proust et Pauline Cheviller qui s’immiscent, non sans brio, dans cette superbe transposition du texte du dramaturge américain au Théâtre de l’Odéon.

Pour nous plonger dans cette Amérique des années 1950, où les dockers natifs travaillent aux côtés d’une foule d’immigrés, notamment italiens, Ivo van Hove choisit un dispositif scénique bien à part, en tri-frontal, où les spectateurs sont disposés tout autour d’un cube noir qui renferme une scène, en forme de ring, tout ce qu’il y a de plus épurée. Une forme toute particulière qui n’a rien d’un hasard car c’est bien un combat – à mort – qui va se jouer entre les différents protagonistes.

Eddie (Charles Berling), docker machiste et bourru, accepte d’héberger chez lui les cousins de sa femme, Béatrice (Caroline Proust), venus tout droit d’Italie. Les deux jeunes hommes, Rodolpho (Nicolas Avinée) et Marco (Laurent Papot), fuient la misère de la péninsule européenne et voient en l’Amérique un nouvel espoir : celui de s’y installer durablement, pour le premier, temporairement, pour le second, qui cherche davantage à aider sa famille, restée en Italie, qu’à devenir Américain. Sous la protection d’Eddie depuis la mort de sa mère, Catherine (Pauline Cheviller) est tiraillée entre ses premiers émois de jeune fille et le respect qu’elle a pour celui qu’elle considère comme son père mais qui ne parvient pas, par inquiétude et par amour, à la laisser s’émanciper. L’arrivée de Rodolpho dans la tranquille maisonnée va bouleverser les plans qu’Eddie avait échafaudés pour celle qu’il voit comme sa fille car les deux jeunes adultes deviennent bientôt deux jeunes amants. Dès lors, avec des relents xénophobes et homophobes, le docker va chercher par tous les moyens à tuer cette relation dans l’œuf.

Coup de foudre et coup de coeur

A partir d’un texte d’Arthur Miller qui n’est pas dénué de quelques faiblesses, Ivo van Hove parvient à construire un spectacle qui, gageons le, fera date. Ici, rien n’est laissé au hasard : la scénographie, les lumières de Jan Versweyveld, le grondement musical sourd et les coups de « tambour », qui agissent comme un compte à rebours, concurrent à construire une intensité rare au théâtre. Jamais le metteur en scène belge ne nous lâche dans cette tragédie familiale où, tel un Cassandre, l’avocat Alfieri (Alain Fromager) nous prévient qu’elle finira mal. On en vient alors à être captivés par une situation qui, si elle pouvait provoquer un simple coup de foudre intellectuel, réussit à se transformer en coup de cœur, tant l’émotionnel transparait derrière les atours chirurgicaux.

Mais les comédiens ne sont pas pour rien dans cette réussite. Si nous tremblions un peu, avouons le, de retrouver Charles Berling sur un plateau de théâtre, les vagues inquiétudes se sont très rapidement dissipées. Après quelques minutes « de chauffe », la machine est lancée et le comédien incarne cet homme taciturne, rongé par le désir ambigu, la responsabilité et l’honneur avec une grande véracité. De leur côté, Caroline Proust et Pauline Cheviller ne sont pas en reste et se fondent parfaitement dans leurs rôles de mère et de fille, à la fois soumises et rebelles. Tous n’en sont que meilleurs sous la direction irréprochable de Van Hove qui prouve, si cela était encore nécessaire, qu’il fait partie des metteurs en scène incontournables du théâtre européen.

Vu du pont d’Arthur Miller, mis en scène par Ivo van Hove, aux Ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon (Paris) jusqu’au 21 novembre. Durée : 1h55. *****

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