Christophe Honoré patauge dans le cours de l’Histoire

"Fin de l'Histoire" / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

« Fin de l’Histoire » / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

Le projet de Christophe Honoré ne manquait ni d’audace, ni d’ambition. S’attaquer à la « fin de l’Histoire », cette théorie hégélienne, maintes fois réinterprétée au cours du XXe siècle par une myriade d’intellectuels, était osé. Chacun donnant sa vision d’un concept aux contours flous en s’y cassant parfois les dents. La plus connue restant celle du philosophe américain Francis Fukuyama qui consacre l’effondrement de l’URSS comme point final de l’Histoire. Une idée contredite, notamment, par Jacques Derrida dans Spectres de Marx ou par l’Académicien Bernard Bourgeois qui utilisent les évènements postérieurs au démembrement du bloc soviétique pour se détacher de cette interprétation.

Pour aborder ce concept brûlant et proposer sa propre Fin de l’Histoire au Théâtre de la Colline, le cinéaste s’appuie sur L’Histoire, ce texte inachevé de Witold Gombrowicz. Il s’en sert comme d’un point de départ auquel il adjoint de la pure écriture de plateau. Mais, si le concept théâtral n’est pas sans intérêt, le décalage entre le propos de l’écrivain polonais et la faiblesse du texte proposé par Honoré et ses comédiens est bien trop criant pour mener une démonstration à la hauteur des enjeux. Le metteur en scène s’empêtre alors dans les références ornementales, les fausses bonnes idées et les pistes hasardeuses, jusqu’à l’affaissement de toute velléité intellectuelle.

Pleurer sur ses espoirs déçus

Tout prend forme sur le parvis d’une gare polonaise en 1939. Le jeune poète Witold (Erwan Ha Kyoon Larcher) doit se rendre en Argentine. Alors que minuit sonne, sa famille, qui l’accompagne, se rend compte que la mère (Annie Mercier) s’est trompée d’horaire et qu’ils vont devoir passer la nuit à attendre le train du benjamin. Dès lors, la petite histoire se trouve mêlée à la grande. Dans un contexte de montée des tensions au cœur d’une Europe qui se prépare à la guerre, Witold est retenu par Krysia (Elise Lhomeau), une jeune communiste qui s’est amourachée de lui, et par Josek (Mathieu Saccucci), le fils du concierge aux pulsions homosexuelles inavouées. Entre les deux, Witold ne sait qui choisir, ne veut pas choisir, à l’image de cette Pologne tiraillée entre ses deux encombrants voisins, l’URSS à l’Est et l’Allemagne nazie à l’Ouest.

Le jeune homme décide donc d’opter pour une troisième voie : et s’il pouvait retourner à la source de l’Histoire pour en modifier le cours ? Pour éviter qu’à son retour, le 5 septembre 1939, l’Europe ne se trouve plongée dans un conflit meurtrier et qu’il ne lui reste plus, alors, qu’à « pleurer sur ses espoirs déçus » ? Pour l’aider, sa famille s’agite et chacun choisit un intellectuel ayant eu maille à partir avec la « fin de l’Histoire » : le père (Jean-Charles Clichet) opte pour Francis Fukuyama, la mère pour Jacques Derrida, la soeur, Rena (Marlène Saldana), pour Karl Marx, le premier frère, Janusz (Julien Honoré), pour Hegel, le second, Jerzy (Sébastien Eveno), pour Alexandre Kojève, et Josek pour Bernard Bourgeois. Devant l’impasse de cette discussion entre intellectuels, la famille se plait à inventer une réunion au sommet qui n’a jamais eu lieu, celle de Yalta 1939. Après la conférence de Munich, les futurs belligérants, Hitler, Mussolini, Chamberlain et Daladier, décident de convier Staline, Beck, le dirigeant polonais, et Benès, le Président de la République tchécoslovaque, pour éviter la guerre. Une tentative désespérée face au peu d’inclinaison au compromis de chaque nation…

La démonstration en échec

Problème : dans ce schéma tortueux et complexe, il est difficile de saisir où Christophe Honoré veut nous emmener. Sa réécriture de l’Histoire tourne court devant l’impossibilité de faire la paix et le massacre de la seconde guerre mondiale qui semble inéluctable. Quant à la justification en creux de la guerre de 39-45 apportée par la famille, elle apparait plus que douteuse. A l’aide de déductions intellectuelles hasardeuses et faibles au regard des enjeux soulevés, le conflit aux 60 millions de morts, s’il n’avait pas eu lieu, n’aurait pas pu donner naissance, selon les dires des différents protagonistes, à Primo Levi, Claude Lanzmann, Roland Barthes, André Malraux, Marie-Ange Nardi, la Cinq ou encore les MJC. Une insertion textuelle pour le moins maladroite.

Quant à la rencontre entre les intellectuels, chacun ne fait qu’y réciter sa petite théorie, sans dialogue et sans dépassement. Là encore, c’est un peu faible. Les citations n’ayant qu’un rôle ornemental et ne servant à aucun moment la démonstration d’ensemble. Tout se passe comme si Christophe Honoré agissait comme un hypokhâgneux maladroit qui, confronté au sujet « Faut-il sonner la fin de l’Histoire ? », se contenterait de convoquer les penseurs sans chercher à en dégager un sens.

Quelques réussites scéniques

Globalement, ces deux exemples ne sont que la face émergée de l’iceberg d’une écriture de plateau qui ne fait qu’étirer inutilement la pièce en longueur, délayant les propos de Gombrowicz dans un magma informe à base de Francis Cabrel et d’Amy Winehouse. A croire que le metteur en scène n’a pas su canaliser, comme Sylvain Creuzevault avait pu le faire dans Le Capital et son singe, les tentations créatrices de ses comédiens qui, à force de blagues lourdes et souvent absurdes, viennent dénaturer le propos.

Malgré tout, Marlène Saldana et Annie Mercier parviennent à emporter, dans de rares moments, la troupe de comédiens, dont Erwan Ha Kyoon Larcher se fait le puissant et touchant pivot. Quelques instants sont scéniquement et théâtralement très réussis (le dialogue autour du sens du communisme entre Krysia et Witold, la danse délirante de Rena, l’entrelacement de Krysia, Witold et Josek sur un banc, ou le bouleversant et apocalyptique épilogue) mais cela ne suffit pas à combler les manques d’un cheminement intellectuel que l’on attendait bien plus puissant.

Fin de l’Histoire, de et par Christophe Honoré d’après Witold Gombrowicz, au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 28 novembre, puis au Théâtre national de Toulouse du 11 au 17 décembre, à La Comédie de Valence les 6 et 7 janvier, au Grand T du 13 au 15 janvier, à la Maison des arts de Créteil du 28 au 30 janvier et au Théâtre national de Nice du 25 au 27 février. Durée : 2h35. **

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