Ces « Lettres de non-motivation » qui redonnent le choix au demandeur d’emploi

"Lettres de non-motivation" / Crédit photo : Vincent Pontet.

« Lettres de non-motivation » / Crédit photo : Vincent Pontet.

Dans une société où la valeur travail est sacralisée et le contexte économique sinistré, chaque offre d’emploi est considérée comme une offrande qu’un chômeur ne peut décemment pas refuser. S’il venait à le faire, il serait immédiatement pointé du doigt et taxé de tire-au-flanc par le reste du corps social. Les politiques se lamentent d’ailleurs sur ces quelques centaines de milliers de propositions qui, dit-on, ne trouveraient pas preneurs et croient avoir dégoté la parade : au bout de trois refus non-motivés, les demandeurs d’emploi sont radiés des listes de Pôle Emploi et perdent, de facto, leurs droits au chômage. Cela encouragera, se disent-ils cyniquement, la majeure partie d’entre eux à accepter le tout-venant, qu’importe la qualité du travail proposé. En forme de pied de nez, Julien Prévieux a écrit ses Lettres de non-motivation, que Vincent Thomasset se charge de mettre en scène au Théâtre de la Bastille dans le cadre du Festival d’automne à Paris.

Le principe est simple : l’artiste plasticien a, entre 2000 et 2007, répondu à diverses offres d’emploi par une lettre de… refus. Conducteur de travaux, électricien, comptable, employé d’un service financier… Toutes les propositions de poste et les formats de petites annonces sont méthodiquement étrillés par Prévieux qui, par un échange de missives aussi gonflé que percutant, explique aux employeurs, qu’ils soient DRH ou maires, pourquoi il ne rejoindra pas leurs équipes. Poussant parfois le curseur jusqu’à l’absurde, le processus appelle systématiquement une réponse, comme pour une lettre de motivation classique. Si certaines sociétés se sont prêtées au jeu, d’autres, plus stoïques, se contentent d’une lettre-type, quand les dernières, sans doute estomaquées, ne daignent même pas répondre.

Besoin de personne

Ce format annonce/lettre/réponse pourrait sembler répétitif et vain si Julien Prévieux ne parvenait pas à varier les motifs de refus. Bien au contraire, il réussit chaque fois à trouver l’angle qui fait mouche en s’attaquant tour à tour à la qualité du travail proposé, à la présentation de l’annonce, au langage trop corporate, ou encore aux promesses fallacieuses de changement de vie… Tant et si bien qu’il désacralise l’offre d’emploi socialement mystifiée en réinstaurant la possibilité du refus, et donc du choix, pour le demandeur d’emploi.

Si le principe est aussi drôle que salutaire, la mise en scène proposée par Vincent Thomasset n’arrive malheureusement pas à le transcender. Tout se passe comme si le metteur en scène se contentait d’illustrer les différentes séquences, sans jamais parvenir à réellement les dépasser. Exceptées à de rares occasions, cette transposition théâtrale n’apporte pas de couleurs nouvelles aux lettres de Prévieux. Pourtant, les cinq comédiens (David Arribe, Johann Cuny, Michèle Gurtner, François Lewyllie et Anne Stefens) mettent du cœur à cet ouvrage grâce à une expression scénique souvent touchante, alors qu’ils ne sont pas acteurs de formation – Vincent Thomasset ayant volontairement choisi des « réfractaires au plateau ». A croire que ces Lettres de non-motivation ont une force intrinsèque suffisante pour trouver leur propre dynamique et parviennent parfaitement à fonctionner en vase clos, sans passer par la case théâtre.

Lettres de non-motivation de Julien Prévieux, mis en scène par Vincent Thomasset, au Théâtre de la Bastille (Paris) dans le cadre du Festival d’automne à Paris jusqu’au 21 novembre. Durée : 1h. **

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