« 4 » : la poésie sombre et brouillonne de Rodrigo Garcia

"4" / Crédit photo : Marc Ginot.

« 4 » / Crédit photo : Marc Ginot.

Depuis qu’il a pris la tête du Centre dramatique national de Montpellier, qu’il a – joliment – rebaptisé « Humain trop humain », Rodrigo Garcia qui n’a, selon ses dires, même plus le temps de lire autant qu’il le souhaiterait, n’avait pas créé de nouveau spectacle. C’est désormais chose faite avec 4 qu’il présente au Théâtre Nanterre-Amandiers dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. S’il nous offre quelques belles images et soulève quelques bonnes idées, le dernier volet du travail du metteur en scène hispano-argentin manque de cohérence pour être aussi percutant qu’à l’accoutumée.

4 comme un hommage aux quatre comédiens (Gonzalo Cunill, Núria Lloansi, Juan Loriente et Juan Navarro) qui le suivent depuis de nombreuses années et travaillent désormais avec lui, au quotidien, à Montpellier. Cette petite troupe de fidèles est embarquée dans un tourbillon de scènes successives, difficilement reliables entre elles, qui, par leur absurdité primaire, invitent chaque spectateur à apporter son analyse. Et c’est là une des forces du spectacle : en sortant, chacun pourra, pour peu qu’il ne soit pas resté totalement insensible, trouver ses propres interprétations et tenter de raccrocher à la réalité un ensemble qui peut paraître totalement irrationnel. Des coqs en baskets à la plante verte posée sur un tourne-disque qui diffuse la 4e symphonie de Beethoven, de la galerie des glaces du Château de Versailles à une bataille animée entre Charlie le Coq et Barnyard Dawg, des vers de terre piégés par une plante carnivore à l’apparition d’un drone assorti d’un carillon… La pièce est aussi riche, et inventive, qu’une caverne d’Ali Baba.

Certains y verront un fatras créatif

Mais quelle cohérence y trouver ? Outre ses obsessions récurrentes sur le quotidien corrosif et la société de consommation qui tend à abrutir les citoyens (« J’ai lu 5 pages des Frères Karamazov »), ici – et c’est une supposition – Rodrigo Garcia nous invite, comme un fil rouge, à réfléchir à la place de la femme dans une société qui la sexualise jusqu’à en faire un objet et une martyre des pulsions masculines. Il y a cette Origine du monde de Courbet qu’on assaille de balles de tennis avec, en fond sonore, des cris de joueuses en plein effort, cette spectatrice, venue pour danser la cumbia, mais rapidement enfermée dans un duvet et dans une discussion centrée sur le doggy style (l’autre nom de la levrette), ces jeunes filles de moins de 10 ans que l’on apprête avec de hauts talons, une robe de soirée et un chignon pour venir danser langoureusement et tourner un semblant de clip vidéo… En jouant la carte de la provocation, plus fine qu’il ne peut y paraître, Rodrigo Garcia crée une ambiance malaisante et invite à s’interroger sur cette société de l’image qui n’hésite pas à jeter des petites filles, transfigurées en séductrices, en pâture sur YouTube, à transformer les femmes en poupées gonflables… Une société de l’hyper-sexualité qui, sous ses airs de ne pas y toucher, est, en sous main, bien plus perverse qu’elle ne veut se l’avouer.

Si certaines images sont fortes et lourdes de sens, appuyées par un texte avec quelques fulgurances, le collage opéré par Garcia risque de perdre bon nombre de spectateurs qui n’y verront qu’un fatras créatif, certes, mais qui frôle parfois la vulgarité par son lot de provocations. Il faut, pour aborder cela, être doté d’un solide second degré, d’un regard cynique sur la société, aussi noir que celui du dramaturge hispanique. Mais, dans cette charge très sombre, une légère éclaircie se fait, à la toute fin de la pièce, lorsque Rodrigo Garcia invite chacun à sortir de son quotidien sclérosant pour se confronter à un monde dont il apprendra, dit-il, nécessairement beaucoup. On peut choisir d’y voir le verre à moitié plein – comme ici – ou le verre à moitié vide. Dans tous les cas, le metteur en scène hispano-argentin n’a rien perdu de sa capacité à créer malaise et réflexion, même si l’on sait qu’il peut se révéler bien plus saisissant.

4 de et par Rodrigo Garcia, au Théâtre Nanterre-Amandiers dans le cadre du Festival d’automne à Paris jusqu’au 22 novembre. Durée : 1h30. **

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