« Ödipus der Tyrann » : la grand-messe d’images de Romeo Castellucci

"Ödipus der Tyrann" / Crédit photo : Arno Declair.

« Ödipus der Tyrann » / Crédit photo : Arno Declair.

Pour aborder le mythe d’Œdipe, Romeo Castellucci n’a, conformément à ses habitudes, pas emprunté le chemin le plus direct. Au lieu d’adapter Œdipe-roi de Sophocle, le metteur en scène italien s’est attaqué à Ödipus der Tyrann (Œdipe le tyran), la version revue et corrigée par l’Allemand Friedrich Hölderlin. Dans une grand-messe d’images sublimes, comme peu de scénographes en produisent, Castellucci orchestre, au Théâtre de la Ville dans le cadre du Festival d’automne à Paris, une rencontre entre les civilisations grecque et chrétienne où le talent des comédiens de la Schaubühne n’a plus qu’à s’imposer.

En guise de prologue, derrière un double voile de tulle blanc, le metteur en scène italien plonge au cœur de la vie d’un couvent. Autour d’une nonne sans doute atteinte de la tuberculose, des sœurs s’affairent tant bien que mal pour poursuivre leur quotidien. Mais, malgré tout le soin et le réconfort qu’elles lui apportent, leur consœur s’éteint des suites de sa maladie. Alors qu’elle débarrasse la chambre de la défunte, l’une d’entre elles découvre un livre qui fait office de cale lit. Il s’agit d’Ödipus der Tyrann dont elle entame la lecture. La voilà donc absorbée, au propre comme au figuré, dans le légendaire mythe de Sophocle où Hölderlin dépeint Œdipe non plus comme un simple roi mais comme un véritable tyran.

Une part de féminité essentielle

Ici, alors que tout débute, le drame s’est déjà produit : conformément à la prophétie de l’oracle de Delphes, le nouveau roi de Thèbes (Ursina Lardi) a déjà tué son père, Laïos, et épousé sa mère, Jocaste (Iris Becher). Ne lui reste plus qu’à en faire la sombre découverte alors que tous ses soupçons, quant au meurtre de Laïos, se portent sur Créon (Jule Böwe), malgré la ferme mise en garde du devin Tirésias (Bernardo Arias Porras). Dans cette intrigue toute grecque, Romeo Castellucci instille un soupçon de civilisation chrétienne. Tour à tour médiatrices dans les conflits qui opposent Œdipe à Créon et Tirésias, ou soutiens armés malgré leurs habits monastiques, les nonnes apportent, en chœur, une parole d’apaisement dans cette rivalité féminine. Car, le metteur en scène italien a choisi de confier ces rôles masculins, excepté celui de Tirésias, à des femmes, comme pour souligner cette part essentielle de féminité qui participe à la tragédie qui se noue.

Des comédiennes qui, portées par un décor somptueux et par les magnifiques lumières d’Erich Schneider, donnent de la puissance, du corps et du coeur au drame mystique voulu par Romeo Castellucci. Dès lors, d’admirables images, à l’intensité esthétique rare, se forment. S’il serait trop long et fastidieux de toutes les citer tant elles sont nombreuses, retenons, par exemple, cet Oedipe à la main dorée, ce Tirésias en transe alors qu’il fait éclater la vérité, ou encore ces nonnes qui se superposent pour créer un pont dans des escaliers encastrés. Nonobstant de rares idées discutables – la scène finale à l’interprétation primaire un peu douteuse, le gazage vidéo des yeux de Castellucci qu’il a lui-même orchestré… -, l’ensemble est un ravissement total pour les yeux, les oreilles et l’esprit comme on apprécierait d’en voir plus souvent.

Ödipus der Tyrann (Œdipe le tyran) de Friedrich Hölderlin, d’après Sophocle, mis en scène par Romeo Castellucci au Théâtre de la Ville (Paris) dans le cadre du Festival d’automne à Paris jusqu’au 24 novembre. Durée : 1h45. ****

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