« Le Metope del Partone » : l’épreuve de choc de Romeo Castellucci

"Le Metope del Partone" / Crédit photo : DR.

« Le Metope del Partone » / Crédit photo : DR.

Quand résonne la voix de Romeo Castellucci dans cette Grande Halle de la Villette, vide, tout indique que Le Metope del Partone qu’il présente dans le cadre du Festival d’automne à Paris ne sera pas un spectacle comme les autres. En guise de prologue, le metteur en scène italien tient à demander pardon. Pardon pour cette performance qui « a le malheur de contenir des images identiques à ce que les Parisiens viennent de vivre il y a seulement quelques jours », pardon pour cette action qui « a le malheur particulier d’être un miroir atroce de ce qui est arrivé dans les rues de cette ville », pardon pour ces images « difficiles à supporter, obscènes dans leur exactitude inconsciente ». A peine deux semaines après les attentats du 13 novembre, le spectacle s’annonce rude. Il le sera. D’autant que, bien au-delà d’une réplique théâtrale de ces évènements, il donne à voir des scènes de drame quotidien, de celles qu’on ne veut habituellement pas connaître et desquelles nous devenons malgré tout, et à notre initiative, les témoins « privilégiés ».

A six reprises, le même rituel se met en branle. Accident de voiture, crise cardiaque, accident du travail, œdème de Quincke, brûlures causées par des produis chimiques, jambe sectionnée… Chaque fois, l’incident, non identifié, s’est déjà produit. Ne reste que la victime, seule et désemparée, plongée dans la détresse du désespoir par le malheur qui l’assaille. Dans un dernier sursaut de vie, elle attend les secours qui débarquent, à grand renfort de sirènes, pour lui prêter assistance. En vain. Chaque fois, la mort l’emporte et, chaque fois, le corps qui, quelques minutes plus tôt, était animé se voit recouvrir d’un drap blanc. Cela pourrait être grotesque, c’est tout à fait saisissant.

Dureté du réalisme

Saisissant, d’abord, d’observer le public. Face au choc que chacun prend de plein fouet, les réactions divergent. Certains s’enfuient et quittent le spectacle, d’autres ne peuvent s’empêcher de commenter comme pour mieux rationaliser ce qu’ils sont en train de voir et de vivre, comme pour mieux s’en extraire aussi, et se protéger. Certains détournent la tête et se reculent, d’autres apparaissent complètement fascinés. Certains ont le visage marqué par la stupéfaction, d’autres rient nerveusement. Dans tous les cas, cet attroupement de spectateurs, debout et en déambulation libre, rappelle l’attitude de ces badauds qui s’amassent dans la rue, de ces curieux qui « veulent voir » quand un drame survient… A une exception près : ici, impossible d’aider la victime, ce qui entraîne frustration et effroi dans les rangs. Comme une dépossession de tous ses moyens face à une mort inéluctable.

Saisissant, aussi, dans la dureté du réalisme qu’impose Castellucci. Si les victimes sont maquillées devant les yeux du public grâce à des fluides divers et variés, une fois les assistants partis, l’image est un choc et la fiction se confond alors avec une certaine réalité. La performance de chaque comédien (Urs Bihler, Dirk Glodde, Gina Gurtner, Zoe Hutmacher, Liliana Kosarenko et Maximilian Reichert) est cruelle d’authenticité, la détresse se lit dans leurs yeux. Ils n’en font ni trop, ni trop peu. Tout comme l’équipe de secours qui, en réponse à cette situation en plein climax émotionnel, applique des process froids et rationalisés. Une froideur qui transpire aussi dans leur absence de réactions, de sentiments, à l’image de robots sans cœur. Face au bouleversement intérieur, ils sont obligés d’agir en professionnels pour garantir la plus grande efficacité.

Un spectacle supportable

Saisissant, enfin, dans la réflexion qu’il provoque. Si les plus sceptiques diront sans doute que les devinettes, rédigées par Claudia Castellucci, sont dignes de Fort Boyard, elles agissent en fait comme une réplique textuelle à la scène qui vient de se dérouler sous nos yeux. Finalement, de cet incident, nous ne savons rien, de cette victime, nous ne connaissons rien non plus. Nous ignorons qui elle est et d’où elle vient. Et pourtant, nous assistons, les bras croisés, à un des moments les plus intimes de sa vie : sa mort. Le « Qui suis-je ? », qui surplombe la scène à chaque fin de devinette, est applicable autant à l’énigme en elle-même qu’à la situation en tant que telle. Les questions se superposent aux phrases mystérieuses. Tout s’entremêle et se synchronise. Tout se brouille, aussi. Amplifiant encore l’impact du choc.

Pourtant, même s’il n’est pas à mettre en face de tous les yeux, Le Metope del Partone reste, pour la plupart des gens, un spectacle supportable. Castellucci ne cesse de rappeler que nous sommes au théâtre : à chaque fin de scène, les victimes se relèvent et viennent se présenter face public en même temps que la réponse de la devinette est dévoilée. Un amas de corps recouverts de draps blancs serait terrible… Mais Castellucci sait exactement où s’arrêter. Là encore, le metteur en scène italien délivre un message : malgré le drame, la vie reprend. À tout le moins avant qu’un autre drame ne prenne la place du précédent. Un effacement progressif des traces symbolisé, à la fin de cette performance, par un ballet d’engins de nettoyage qui viennent engloutir le monceau de fluides. Si, après le choc, le parquet de la Grande Halle de la Villette retrouve son aspect immaculé, nos esprits, eux, sont marqués au fer rouge. Pour longtemps.

Le Metope del Partone de et par Romeo Castellucci à La Villette (Paris) jusqu’au 29 novembre dans le cadre du Festival d’automne à Paris. Durée : 1h15. *****

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