Philippe Quesne nous fait de « L’Effet (de Serge) »

"L'Effet de Serge" / Crédit photo : Martin Argyroglo.

« L’Effet de Serge » / Crédit photo : Martin Argyroglo.

Depuis le début de la saison, un dimanche par mois (ou presque) se joue un drôle de spectacle, ou plutôt de drôles de spectacles, au Théâtre Nanterre-Amandiers. Comme il le fait avec ses amis, à 18 heures, Serge (Gaëtan Vourc’h) nous convie chez lui pour « des spectacles de 1 à 3 minutes » réalisés par ses soins. Aux manettes, se trouve Philippe Quesne qui tient à inscrire cet Effet de Serge, qu’il présente depuis huit ans partout à travers le monde, dans sa propre histoire scénique, juste après D’après-nature et juste avant La Mélancolie des dragons. Une lignée on ne peut plus cohérente dans les thèmes abordés, comme dans la sensation de touchante euphorie que cette série provoque.

Serge est un gentil paumé. Solitaire, il habite dans un appartement fait de bric et de broc où la moquette violette n’est pas encore fixée et où une table de ping-pong fait office de meuble à tout faire, et surtout d’entrepôt pour les multiples gadgets qu’il collectionne. Piochant dans ce magasin de farces et attrapes, il réalise de petits spectacles qu’il présente individuellement à ses amis. Des amis ? Disons plutôt des connaissances tant le lien qui semble les unir à Serge est incongru. Entre eux, pas de discussions utiles ou inutiles mais, à chaque fois, le même rituel : chacun entre par la porte de la cuisine, dépose son manteau, prend un verre d’eau, de vin ou de jus d’orange et s’installe pour contempler le spectacle offert par son hôte. Chaque fois, aussi, la même réaction, ébahie, devant tant de beauté, disent-ils, avant de repartir aussi vite qu’ils sont venus. Or, les spectacles faits-maison de Serge sont on ne peut plus simples, voire simplistes : une voiture télécommandée recouverte d’un carton qui fait le tour d’une chaise sur du Haendel, un laser vert qui s’agite sur un mur au rythme de la musique de John Cage, ou encore une voiture dont il utilise les phares et les clignotants pour scander un air de Wagner…

L’art comme liant

Entre les doigts habiles de Philippe Quesne et grâce à la poétique qu’il sait faire naître, ce qui pourrait être ridicule devient profondément touchant. A mesure que les spectacles se jouent, à l’aide d’une mise en abyme évidente, le personnage de Serge s’édifie et se complexifie. Celui qui pouvait passer, de prime abord, pour un autiste, n’est en fait qu’un artiste, au sens le plus pur du terme. Un artiste qui, certes, ne révolutionne pas l’art mais s’en sert pour communiquer avec l’autre et pour lui procurer du plaisir. Serge n’est pas de ceux qui créent des relations avec la parole, mais plutôt avec les images. On touche là à l’essence même du théâtre où le lien qui se crée entre le spectateur et l’artiste ne repose que sur l’art déployé par ce dernier.

Des liens qui se tissent, aussi, entre les spectateurs eux-mêmes que Serge décide de réunir pour un dernier numéro « un peu spécial » qui clôt la pièce de Quesne. Là, chacun y raconte son expérience passée et des connexions s’établissent progressivement à l’intérieur de ce groupe, reposant, cette fois, sur l’écho provoqué par l’art. Grâce à l’interprétation toute en finesse de Gaëtan Vourc’h, Serge devient un aimant à affection et Philippe Quesne prouve, une nouvelle fois, qu’il est l’un des metteurs en scène les plus poètes de son temps.

L’Effet de Serge de et par Philippe Quesne au Théâtre Nanterre-Amandiers les 7 février, 13 mars, 3 et 10 avril 2016. Durée : 1h15. ****

Avec « Rouge décanté », Cassiers ausculte la destruction du moi

"Rouge décanté" / Crédit photo : Pan Sok / Voorburg.

« Rouge décanté » / Crédit photo : Pan Sok / Voorburg.

Guy Cassiers fait partie de ces artistes qu’on ne voit que trop rarement dans les frontières de l’Hexagone. Et pourtant, le directeur de la Toneelhuis d’Anvers appartient à ce club très sélect des metteurs en scène européens qui comptent, comme il le prouve une nouvelle fois avec Rouge décanté qu’il présente au Théâtre de la Bastille. En adaptant le roman de Jeroen Brouwers, le flamand revient aux origines du mal, remonte les ramifications de la destruction intime d’un homme, cherche à comprendre comment l’internement dans un camp peut écorcher le moi et y inscrire des blessures qui se transformeront en autant de séquelles irrémédiables. Pour cela, Guy Cassiers n’a pas choisi de s’intéresser à la Shoah mais à un épisode de la Seconde guerre mondiale bien moins connu sous nos latitudes, celui des camps d’internement japonais dans les Indes néerlandaises.

Il s’appuie donc sur le roman de Jeroen Brouwers qui a lui-même été interné dans le camp de Tjideng, situé dans les faubourgs de l’actuelle Jakarta, en compagnie de sa mère, de sa soeur et de sa grand-mère après l’invasion de l’armée nippone en 1943. Dès les prémices de la pièce, on sent que quelque chose cloche chez ce narrateur qui prend un soin tout particulier à s’enlever la corne des pieds alors qu’un minuteur sonne pour qu’il prenne ses pilules. Rapidement, l’homme d’âge mûr replonge dans ces journées qui ont suivi le décès de sa mère. Visiblement affecté par la mort d’une femme qu’il ne voyait pourtant plus beaucoup, il remonte le fil du délitement de leur relation et analyse, parallèlement, son incapacité à être un bon père avec ses enfants, mais aussi un bon amant avec la femme qu’il aime, Katia. Comme une évidence psychologique, les trois phénomènes sont liés et se rejoignent en un seul et même traumatisme : son internement quand il était enfant dans le camp de Tjideng, où il dut enduré, en compagnie de sa famille, une série de tortures qui ont détruit ses proches, en même temps que ses facultés relationnelles.

Faire céder les digues

Pour analyser ces contreforts de l’intime, Guy Cassiers, grâce à un beau travail d’adaptation textuelle, use d’une mise en scène sensible toute entière au service du texte et de son comédien, Dirk Roofthooft. Bien qu’il ne se prive pas de créer quelques belles images, le metteur en scène flamand ne cherche jamais à écraser le substrat dont il se sert. Tous les éléments convoqués – de la vidéo à la musique en passant par les lumières – ne le sont qu’avec une extrême parcimonie et une justesse qui donnent du relief aux mots et créent une boîte crânienne scénique. Dès lors, ne reste plus qu’à y entrer pour comprendre les errements psychologiques de cet homme qui se livre tout entier. Un pari d’autant plus risqué que la frontière avec le voyeurisme ou l’hermétisme du moi n’est jamais loin dans ce genre de propositions. Mais Cassiers parvient à faire céder toutes ces digues pour captiver et émouvoir.

En cela, il est aidé par la performance de Dirk Roofthooft. Seul en scène pendant plus de 90 minutes, le comédien réussit, avec un jeu aussi subtil que puissant, à faire émerger l’ensemble des dimensions psychologiques d’un personnage pour le moins complexe. Sans tomber dans un pathos qui serait destructeur, il use juste ce qu’il faut de la force émotionnelle délivrée par le texte de Brouwers, tenant, tel un équilibriste, cette ligne de crête aigüe entre les atours physiques de l’homme fort et le champ de bataille ravagé qu’est son for intérieur. Avec une aisance remarquable, les larges épaules du comédien parviennent à supporter le poids des mots, comme la pierre angulaire d’un spectacle où sensibilité scénique, puissance dramatique et intensité émotionnelle n’auraient pas pu être plus complémentaires.

Rouge décanté d’après le roman de Jeroen Brouwers, mis en scène par Guy Cassiers, au Théâtre de la Bastille (Paris). Durée : 1h40.***

tg Stan s’égare dans « La Cerisaie »

"La Cerisaie" / Crédit photo : Koen Broos

« La Cerisaie » / Crédit photo : Koen Broos

Mais qu’est-il arrivé au tg Stan ? Volontiers décapant et volubile par le passé, le collectif flamand semblait, déjà, avoir perdu de sa superbe lors de ses précédentes créations. A ce triste constat, La Cerisaie, qu’il présente au Théâtre de la Colline dans le cadre du Festival d’automne à Paris, n’échappe pas. Malgré la complexe beauté du texte d’Anton Tchekhov, la troupe belge accouche d’un spectacle qui manque de saveur où, semble-t-il, elle n’est pas parvenue à véritablement trouver sa voie.

Pourtant, la dernière pièce du dramaturge russe regorge de facettes sur lesquelles il est possible de s’appuyer pour proposer une lecture nouvelle. Car, à elle seule, La Cerisaie est un paradoxe. Dès le commencement, le sort est scellé : la maison de Lioubov Andréïevna Ranevskaïa (Jolente de Keersmaeker) sera vendue. Ne reste plus à l’héritière ruinée qu’à faire ses adieux à cette bâtisse ambivalente, à la fois paradis perdu de son enfance, dont les cerisiers en fleurs sont le symbole, et tombeau de son propre fils. Mais, derrière cette histoire intime, se joue une furieuse lutte des classes. Face à cette aristocratie déchue, rongée qu’elle est par son oisiveté, se tient le capitalisme conquérant, tout entier incarné par Ermolaï Alexéïevitch Lopakhine (Frank Vercruyssen), nouveau bourgeois un peu rustre, qui conseille à Lioubov Andréïevna d’abattre la cerisaie pour y construire des résidences secondaires. Devant le refus de cette dernière qui « ne se vendra pas à de vulgaires estivants », et par esprit de vengeance, c’est finalement lui, fils d’anciens moujiks, qui rachètera la maison pour mener ce projet à bien.

Quand le cœur n’y est plus

Problème : le jeu, vaguement distancié, déployé par la troupe est on ne peut plus laborieux. Tout se passe comme si le collectif se trouvait engoncé dans un texte dont il ne sait que faire. Dès lors, difficile de faire ressortir toute la profondeur et la complexité des personnages dont le caractère, comme Tchekhov en est coutumier, est loin d’être univoque. S’ensuit un ensemble mou qui manque de créativité, de conviction et d’énergie. Tout comme le décor qui pourrait fourmiller de bonnes idées mais reste largement sous-exploité.

Jonglant difficilement entre drame léger et gags un peu trop lourds, les quelques morceaux d’écriture de plateau tombent à plat et n’apportent aucun relief à la pièce. Ils ne font que morceler un peu plus le texte initial, vampirisant encore sa dramaturgie. Pourtant, l’arrivée au sein du collectif de cinq jeunes acteurs – aux talents inégaux – aurait pu apporter une fraîcheur nouvelle, comme en témoigne ce beau moment de fête lors du troisième acte. Mais, dans l’ensemble, il faut croire que le cœur n’y est plus.

La Cerisaie d’Anton Tchekhov, mis en scène par tg Stan au Théâtre de la Colline, dans le cadre du Festival d’automne à Paris, jusqu’au 20 décembre. Durée : 2h20. *

Castellucci érige « L’Orestie » en musée des horreurs

"Orestie (Une comédie organique ?)" / Crédit photo : Guido Mencari.

« Orestie (Une comédie organique ?) » / Crédit photo : Guido Mencari.

Il fallait une sacrée dose d’audace à Romeo Castellucci pour remettre aujourd’hui sur le métier un ouvrage créé il y a tout juste 20 ans. D’autant qu’en remontant cette Orestie, qu’il a malicieusement sous-titré Une comédie organique ?, le metteur en scène et sa compagnie la Socìetas Raffaello Sanzio avaient plus à perdre qu’à gagner, tant l’accueil qui leur avait été réservé en 1995 ne manquait pas de chaleur.

Un retour vers le futur, organisé au Théâtre de l’Odéon dans le cadre du Festival d’automne, qui permet de mieux appréhender les racines du travail de l’Italien, d’en comprendre les contours et, surtout, d’en percevoir les évolutions et… les failles. Des failles qui, loin de gangréner la pièce, rendent ce spectacle moins lisse et plus perméable que la plupart de ses créations récentes qui, si elles ont gagné en plasticité et en maestria dans l’exécution, sont devenues, dans le même temps, plus nébuleuses dans la dramaturgie qu’elles proposent.

Des personnages au cordeau

Ici, Romeo Castellucci retrace, dans les grandes lignes, la tragédie d’Eschyle, comme fondement des violences humaine et divine. Revenu vainqueur de la guerre de Troie avec Cassandre (NicoNote), la fille de Priam, dans ses valises, Agamemnon (Loris Comandini) est attendu de pied ferme par sa femme, Clytemnestre (Marika Pugliatti), qui ne lui a pas pardonné d’avoir sacrifié leur fille Iphigénie sur l’autel de la guerre. Aidée par son amant et cousin d’Agamemnon, Egisthe (Georgios Tsiantoulas), la reine assassine son mari, ivre de sa victoire, en même temps que sa captive. Un acte qui provoque la colère des Dieux, et notamment d’Apollon (Giuseppe Farruggia) qui, en réponse, ordonne à Oreste (Marcus Fassl) de tuer sa propre mère.

Pour décrire cette fabrique de la violence à laquelle peu de metteurs en scène se sont frottés, Castellucci déploie un travail dramaturgique pertinent en édifiant un glaçant musée des horreurs. Si la présence d’hémoglobine ne surprend pas, c’est bien le façonnement extrêmement précis de chaque personnage qui saisit, chaque comédien incorporant, au sens premier du terme, le caractère principal de son personnage. Agamemnon, roi candide, est ainsi incarné par un acteur atteint de trisomie, Cassandre, Electre (Carla Giacchella) et Clytemnestre, bouffies de vengeance, par trois femmes obèses, Oreste, pantin des Dieux, par un mort-vivant clownesque et masqué, Egisthe, amant et assassin, par un bourreau sexy, et Apollon, qui se sert d’Oreste comme de son bras armé, par un comédien manchot. D’où la sensation d’étrangeté fascinante qui attrape et retient à des instants, pourtant, où le texte souffre de quelques longueurs.

Une fougue de jeunesse

Évidemment, pour accompagner cette lecture forte et accrocheuse, Castellucci n’en oublie pas moins – ce serait un comble pour lui – d’user du pouvoir des images. Pour ceux qui sont habitués à son travail plus récent, force est de constater que le scénographe à gagner en esthétisme – et en moyens financiers, ceci participant peut-être à cela. Mais, si elle est moins éblouissante dans sa réalisation, l’iconographie de cette Orestie n’en a que plus d’âme, animée qu’elle est par une fougue de jeunesse d’une touchante naïveté, en parfait reflet, d’ailleurs, avec le jeu des comédiens.

Ne reculant devant aucun affront, le metteur en scène se sert du signifiant pour mieux signifier, du bras littéralement armé d’Oreste à la boucherie finale cachée derrière un drap blanc, comme dans les vieux abattoirs, du Lapin Coryphée (Simone Toni) chef de chœur mi-infirmier mi-savant fou à Agamemnon ressuscité en bouc écorché grâce au souffle vengeur de son fils… Si d’aucuns y trouveront un côté pompier, la richesse de cette recherche ne peut être que saluée car elle bouscule et fait chanceler. En cela, Romeo Castellucci n’a pas changé.

Orestie (Une comédie organique ?) d’après Eschyle, mis en scène par Romeo Castellucci au Théâtre de l’Odéon (Paris) dans le cadre du Festival d’automne à Paris jusqu’au 20 décembre. Puis les 8 et 9 janvier 2016 à L’Apostrophe (Cergy-Pontoise), du 13 au 16 janvier à la MC2 Grenoble, du 20 au 27 janvier aux Célestins (Lyon), du 3 au 5 février à La Rose des Vents (Villeneuve d’Ascq), du 20 au 22 avril au Maillon (Strasbourg), les 26 et 27 avril à L’Hippodrome (Douai) et du 25 au 28 mai au Théâtre national de Toulouse. Durée : 3h (entracte compris). ****