Castellucci érige « L’Orestie » en musée des horreurs

"Orestie (Une comédie organique ?)" / Crédit photo : Guido Mencari.

« Orestie (Une comédie organique ?) » / Crédit photo : Guido Mencari.

Il fallait une sacrée dose d’audace à Romeo Castellucci pour remettre aujourd’hui sur le métier un ouvrage créé il y a tout juste 20 ans. D’autant qu’en remontant cette Orestie, qu’il a malicieusement sous-titré Une comédie organique ?, le metteur en scène et sa compagnie la Socìetas Raffaello Sanzio avaient plus à perdre qu’à gagner, tant l’accueil qui leur avait été réservé en 1995 ne manquait pas de chaleur.

Un retour vers le futur, organisé au Théâtre de l’Odéon dans le cadre du Festival d’automne, qui permet de mieux appréhender les racines du travail de l’Italien, d’en comprendre les contours et, surtout, d’en percevoir les évolutions et… les failles. Des failles qui, loin de gangréner la pièce, rendent ce spectacle moins lisse et plus perméable que la plupart de ses créations récentes qui, si elles ont gagné en plasticité et en maestria dans l’exécution, sont devenues, dans le même temps, plus nébuleuses dans la dramaturgie qu’elles proposent.

Des personnages au cordeau

Ici, Romeo Castellucci retrace, dans les grandes lignes, la tragédie d’Eschyle, comme fondement des violences humaine et divine. Revenu vainqueur de la guerre de Troie avec Cassandre (NicoNote), la fille de Priam, dans ses valises, Agamemnon (Loris Comandini) est attendu de pied ferme par sa femme, Clytemnestre (Marika Pugliatti), qui ne lui a pas pardonné d’avoir sacrifié leur fille Iphigénie sur l’autel de la guerre. Aidée par son amant et cousin d’Agamemnon, Egisthe (Georgios Tsiantoulas), la reine assassine son mari, ivre de sa victoire, en même temps que sa captive. Un acte qui provoque la colère des Dieux, et notamment d’Apollon (Giuseppe Farruggia) qui, en réponse, ordonne à Oreste (Marcus Fassl) de tuer sa propre mère.

Pour décrire cette fabrique de la violence à laquelle peu de metteurs en scène se sont frottés, Castellucci déploie un travail dramaturgique pertinent en édifiant un glaçant musée des horreurs. Si la présence d’hémoglobine ne surprend pas, c’est bien le façonnement extrêmement précis de chaque personnage qui saisit, chaque comédien incorporant, au sens premier du terme, le caractère principal de son personnage. Agamemnon, roi candide, est ainsi incarné par un acteur atteint de trisomie, Cassandre, Electre (Carla Giacchella) et Clytemnestre, bouffies de vengeance, par trois femmes obèses, Oreste, pantin des Dieux, par un mort-vivant clownesque et masqué, Egisthe, amant et assassin, par un bourreau sexy, et Apollon, qui se sert d’Oreste comme de son bras armé, par un comédien manchot. D’où la sensation d’étrangeté fascinante qui attrape et retient à des instants, pourtant, où le texte souffre de quelques longueurs.

Une fougue de jeunesse

Évidemment, pour accompagner cette lecture forte et accrocheuse, Castellucci n’en oublie pas moins – ce serait un comble pour lui – d’user du pouvoir des images. Pour ceux qui sont habitués à son travail plus récent, force est de constater que le scénographe à gagner en esthétisme – et en moyens financiers, ceci participant peut-être à cela. Mais, si elle est moins éblouissante dans sa réalisation, l’iconographie de cette Orestie n’en a que plus d’âme, animée qu’elle est par une fougue de jeunesse d’une touchante naïveté, en parfait reflet, d’ailleurs, avec le jeu des comédiens.

Ne reculant devant aucun affront, le metteur en scène se sert du signifiant pour mieux signifier, du bras littéralement armé d’Oreste à la boucherie finale cachée derrière un drap blanc, comme dans les vieux abattoirs, du Lapin Coryphée (Simone Toni) chef de chœur mi-infirmier mi-savant fou à Agamemnon ressuscité en bouc écorché grâce au souffle vengeur de son fils… Si d’aucuns y trouveront un côté pompier, la richesse de cette recherche ne peut être que saluée car elle bouscule et fait chanceler. En cela, Romeo Castellucci n’a pas changé.

Orestie (Une comédie organique ?) d’après Eschyle, mis en scène par Romeo Castellucci au Théâtre de l’Odéon (Paris) dans le cadre du Festival d’automne à Paris jusqu’au 20 décembre. Puis les 8 et 9 janvier 2016 à L’Apostrophe (Cergy-Pontoise), du 13 au 16 janvier à la MC2 Grenoble, du 20 au 27 janvier aux Célestins (Lyon), du 3 au 5 février à La Rose des Vents (Villeneuve d’Ascq), du 20 au 22 avril au Maillon (Strasbourg), les 26 et 27 avril à L’Hippodrome (Douai) et du 25 au 28 mai au Théâtre national de Toulouse. Durée : 3h (entracte compris). ****

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