Avec « Rouge décanté », Cassiers ausculte la destruction du moi

"Rouge décanté" / Crédit photo : Pan Sok / Voorburg.

« Rouge décanté » / Crédit photo : Pan Sok / Voorburg.

Guy Cassiers fait partie de ces artistes qu’on ne voit que trop rarement dans les frontières de l’Hexagone. Et pourtant, le directeur de la Toneelhuis d’Anvers appartient à ce club très sélect des metteurs en scène européens qui comptent, comme il le prouve une nouvelle fois avec Rouge décanté qu’il présente au Théâtre de la Bastille. En adaptant le roman de Jeroen Brouwers, le flamand revient aux origines du mal, remonte les ramifications de la destruction intime d’un homme, cherche à comprendre comment l’internement dans un camp peut écorcher le moi et y inscrire des blessures qui se transformeront en autant de séquelles irrémédiables. Pour cela, Guy Cassiers n’a pas choisi de s’intéresser à la Shoah mais à un épisode de la Seconde guerre mondiale bien moins connu sous nos latitudes, celui des camps d’internement japonais dans les Indes néerlandaises.

Il s’appuie donc sur le roman de Jeroen Brouwers qui a lui-même été interné dans le camp de Tjideng, situé dans les faubourgs de l’actuelle Jakarta, en compagnie de sa mère, de sa soeur et de sa grand-mère après l’invasion de l’armée nippone en 1943. Dès les prémices de la pièce, on sent que quelque chose cloche chez ce narrateur qui prend un soin tout particulier à s’enlever la corne des pieds alors qu’un minuteur sonne pour qu’il prenne ses pilules. Rapidement, l’homme d’âge mûr replonge dans ces journées qui ont suivi le décès de sa mère. Visiblement affecté par la mort d’une femme qu’il ne voyait pourtant plus beaucoup, il remonte le fil du délitement de leur relation et analyse, parallèlement, son incapacité à être un bon père avec ses enfants, mais aussi un bon amant avec la femme qu’il aime, Katia. Comme une évidence psychologique, les trois phénomènes sont liés et se rejoignent en un seul et même traumatisme : son internement quand il était enfant dans le camp de Tjideng, où il dut enduré, en compagnie de sa famille, une série de tortures qui ont détruit ses proches, en même temps que ses facultés relationnelles.

Faire céder les digues

Pour analyser ces contreforts de l’intime, Guy Cassiers, grâce à un beau travail d’adaptation textuelle, use d’une mise en scène sensible toute entière au service du texte et de son comédien, Dirk Roofthooft. Bien qu’il ne se prive pas de créer quelques belles images, le metteur en scène flamand ne cherche jamais à écraser le substrat dont il se sert. Tous les éléments convoqués – de la vidéo à la musique en passant par les lumières – ne le sont qu’avec une extrême parcimonie et une justesse qui donnent du relief aux mots et créent une boîte crânienne scénique. Dès lors, ne reste plus qu’à y entrer pour comprendre les errements psychologiques de cet homme qui se livre tout entier. Un pari d’autant plus risqué que la frontière avec le voyeurisme ou l’hermétisme du moi n’est jamais loin dans ce genre de propositions. Mais Cassiers parvient à faire céder toutes ces digues pour captiver et émouvoir.

En cela, il est aidé par la performance de Dirk Roofthooft. Seul en scène pendant plus de 90 minutes, le comédien réussit, avec un jeu aussi subtil que puissant, à faire émerger l’ensemble des dimensions psychologiques d’un personnage pour le moins complexe. Sans tomber dans un pathos qui serait destructeur, il use juste ce qu’il faut de la force émotionnelle délivrée par le texte de Brouwers, tenant, tel un équilibriste, cette ligne de crête aigüe entre les atours physiques de l’homme fort et le champ de bataille ravagé qu’est son for intérieur. Avec une aisance remarquable, les larges épaules du comédien parviennent à supporter le poids des mots, comme la pierre angulaire d’un spectacle où sensibilité scénique, puissance dramatique et intensité émotionnelle n’auraient pas pu être plus complémentaires.

Rouge décanté d’après le roman de Jeroen Brouwers, mis en scène par Guy Cassiers, au Théâtre de la Bastille (Paris). Durée : 1h40.***

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