« Qui a peur de Virginia Woolf ? » : Alain Françon enfante de vieux démons

"Qui a peur de Virginia Woolf ?" / Crédit photo : Dunnara Meas.

« Qui a peur de Virginia Woolf ? » / Crédit photo : Dunnara Meas.

Alain Françon est un caméléon. Aussi à l’aise dans la land carinthienne de Peter Handke que dans l’univers apocalyptique d’Edward Bond, l’ancien directeur du Théâtre de la Colline plonge cette fois, avec tout autant d’aisance, dans la pièce d’Edward Albee, Qui a peur de Virginia Woolf ?, qu’il propose au Théâtre de l’Oeuvre. D’apparence boulevardière, ce texte contemporain n’en est pas moins dramatique. Et c’est dans cette veine que le metteur en scène creuse son sillon dramaturgique tout en noirceur, aidé en cela par Dominique Valadié et Wladimir Yordanoff qui forment un puissant tandem démoniaque.

Pourtant, à première vue, Martha (Dominique Valadié) et George (Wladimir Yordanoff) semblent être un couple tout ce qu’il y a de plus respectable. La première est la fille du doyen de l’Université – une position sociale honorable dans cette Amérique des années 1960 – où travaille son mari, professeur d’Histoire de son état. Mais, dès leurs premiers échanges, à leur retour, passablement éméchés, d’un dîner mondain, on sent que leur relation n’est pas celle d’un couple idéal. Alors que les noms d’oiseaux volent à travers le salon et, qu’à cette heure tardive, George ambitionne seulement d’aller se coucher, deux jeunes tourtereaux, Honey (Julia Faure) et Nick (Pierre-François Garel), sonnent à leur porte pour venir boire un dernier verre, ignorant dans quel jeu malsain ils viennent de mettre les pieds.

Frappes chirurgicales

Déstabilisants, Alain Françon et Edward Albee le sont assurément. Dans les échanges et les relations qui se nouent entre les quatre protagonistes, difficile de démêler le vrai du faux, la réalité de la fiction, la vérité du mensonge. Chacun est, à sa façon, dans un jeu de rôle et personne ne veut jouer à découvert, disséminant simplement ça et là quelques indices, parfois factices, qui en disent plus ou moins long sur leur identité et leur passé respectifs. Les façades se lézardant toutefois progressivement, tous révèlent leurs failles et leur noirceur d’âme à des degrés divers.

S’appuyant sur les dialogues crus, qu’ils transforment en autant de frappes chirurgicales, Françon orchestre une nuit sous haute tension où les comédiens n’en finissent pas d’étonner. Dans des rôles compliqués à appréhender, Dominique Valadié et Wladimir Yordanoff, dont la réputation n’est plus à faire, excellent au rythme de la baguette du metteur en scène, alternant tour à tour la méchanceté crasse et la tendresse vacharde. Mais c’est avec Pierre-François Garel et Julia Faure que Françon réussit à prouver, si cela était encore nécessaire, qu’il est un directeur d’acteurs hors pair, capable de donner du relief à des personnages que le texte laisse pourtant davantage en retrait.

Épaulé par le décor efficace de Jacques Gabel et par les très belles lumières de Joël Hourbeigt – dont il se sert pour souligner des moments plus intenses là où la plupart des metteurs en scène auraient utiliser, par facilité, la musique -, Alain Françon parvient à faire émerger cette sensation nocturne, celle qui trouble les repères et fragilise les fondations, brise les certitudes et donne naissance au doute. Touchant ainsi du doigt cette frontière parfois poreuse entre le réel et l’imaginaire, comme une ligne de faille dangereuse où réside l’effrayant pouvoir de Virginia Woolf et consorts.

Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee, mis en scène par Alain Françon au Théâtre de l’Oeuvre (Paris) jusqu’au 3 avril. Durée : 2h. ****

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