« By Heart » : Tiago Rodrigues sonde les têtes et les cœurs

"By Heart" / Crédit photo : DR.

« By Heart » / Crédit photo : DR.

Qu’existe-t-il de plus singulier et de plus personnel que la mémoire ? Réceptacle du passé, copie plus ou moins conforme du vécu, elle constitue, par les souvenirs qu’elle emmagasine, ce qui fait de l’homme un individu original. « Nous sommes ce que nous nous souvenons », disait l’écrivain Georges Steiner dans l’un de ses entretiens où il revient sur l’importance de la mémorisation des textes capitaux pour la préservation de la civilisation. Et c’est à partir de cette analyse, qu’il a su apprendre par cœur, que Tiago Rodrigues a construit By Heart qu’il reprend au Théâtre de la Bastille.

Pour l’occasion, le metteur en scène portugais invite dix spectateurs à venir prendre place sur scène. Ces dix cobayes sont prévenus : au terme du spectacle, ils devront être capables de restituer le Sonnet 30 de William Shakespeare qu’ils auront appris au fur et à mesure de la performance. Pour leur simplifier la tâche – et éviter que le supplice ne s’éternise -, Tiago Rodrigues leur demande de retenir collectivement les quatre premiers vers et de mémoriser chacun l’un des dix vers suivants. Objectif : que ses « soldats shakespeariens » d’un soir deviennent les détenteurs d’un texte qu’ils seraient ensemble capable d’exhumer si jamais il venait à disparaître.

Replonger en enfance

Ce but, d’une beauté intellectuelle rare, entre en résonance avec deux aspects complémentaires que le metteur en scène convoque. D’un côté, l’histoire de sa grand-mère, Cándida, qui, devenant progressivement aveugle, demande à son petit-fils de choisir le dernier livre qu’elle lira et qu’elle pourra mémoriser ; de l’autre, la mémorisation des textes comme acte de résistance historique, de Boris Pasternak à Ossip et Nadejda Mandelstam qui se sont chacun servis de leurs souvenirs pour cacher des œuvres qu’on voulait leur dérober et enfouir à jamais dans les limbes de l’humanité.

Toute en sensibilité, mais non sans humour, Tiago Rodrigues orchestre avec une grande douceur ce patchwork dans ses habits de professeur-répétiteur qui replonge nécessairement le spectateur dans les scènes de sa plus tendre enfance quand lui aussi, dos au tableau noir, il devait réciter le poème qu’il avait appris la veille au soir. Au-delà de son aspect ludique, le spectacle révèle bientôt de multiples facettes faites d’érudition, d’émotions et de rires. En sondant les têtes, le metteur en scène vise en fait les cœurs et qu’il est grand ce déchirement quand, 1h30 après les premiers balbutiements, le « collectif des dix » parvient d’un seul et unique souffle à réciter ce Sonnet 30 de Shakespeare. Nous pouvons être rassurés : en cas d’autodafé, celui-ci serait bel et bien sauvegardé.

When to the sessions of sweet silent thought
I summon up remembrance of things past,
I sigh the lack of many a thing I sought,
And with old woes new wail my dear time’s waste:

Then can I drown an eye, unused to flow,
For precious friends hid in death’s dateless night,
And weep afresh love’s long since cancell’d woe,
And moan the expense of many a vanish’d sight:

Then can I grieve at grievances foregone,
And heavily from woe to woe tell o’er
The sad account of fore-bemoanèd moan,
Which I new pay as if not paid before.
But if the while I think on thee, dear friend,
All losses are restored and sorrows end.

William Shakespeare, Sonnet 30

By Heart de et par Tiago Rodrigues au Théâtre de la Bastille (Paris) jusqu’au 26 janvier. Durée : 1h30 environ. ****

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