L’Argument massue de Pascal Rambert

"Argument" / Crédit photo : Marc Domage.

« Argument » / Crédit photo : Marc Domage.

Pascal Rambert est un touche-à-tout. Metteur en scène, chorégraphe, dramaturge, le directeur du Théâtre de Gennevilliers s’est fait une spécialité d’écrire des pièces expressément pour des comédiens qu’il a préalablement triés sur le volet. Après Audrey Bonnet et Stanislas Nordey dans Clôture de l’amour, accompagnés par Emmanuelle Béart et Denis Podalydès dans Répétition, il a choisi Marie-Sophie Ferdane et Laurent Poitrenaux – dont les corps, dit-il, l’ont inspirés – pour clore, avec Argument, sa trilogie sur le couple. De ce processus créatif inhabituel, naît une rare alchimie entre la beauté de la langue, la finesse du jeu et l’élégance de la mise en scène qui semblent ici ne faire qu’un.

Réfugiés dans un petit village (imaginaire) de Normandie, alors que la Commune secoue Paris, Louis (Laurent Poitrenaux) et Annabelle (Marie-Sophie Ferdane), victime d’une angine de poitrine, se font face dans la land, comme point de contact entre la vie et la mort, sous une pluie battante. Dans leur joute verbale d’outre-tombe, qui va bien au-delà d’une scène de ménage ordinaire, plusieurs batailles embrasent le couple : sentimentale, d’abord, avec ce mari jaloux qui suspecte son épouse d’adultère à cause d’un médaillon retrouvé dans ses affaires ; idéologique, ensuite, avec ce patriarche réactionnaire qui n’en finit pas de mépriser ces « nouvelles idées socialistes » qui séduisent Annabelle ; genrée, enfin, avec cette femme qui voudrait s’émanciper du joug masculin. Loin d’être autonomes, ces différends forment un ensemble cohérent, symbole d’une époque charnière où les fondations centenaires d’une société vacillent, où les bouleversements sont si profonds qu’ils provoquent incompréhension et rejet.

L’idée comme arme létale

S’il ancre cet échange à un port d’attache historique, Pascal Rambert parvient à l’extraire de l’univers communard pour le rendre bien plus atemporel. Comme un écho aux soubresauts politiques et sociétaux actuels, le texte agit en miroir de notre propre réalité : plus de 100 ans après cet évènement, le féminisme, s’il a gagné quelques combats, n’est pas pour autant devenu caduque, la réaction et le progressisme s’affrontent toujours sur le terrain des idées et le modèle du couple est plus que jamais questionné dans son fonctionnement intrinsèque.

Dans cette lutte, en femme battante, le poing levé jusque dans la tombe, Marie-Sophie Ferdane excelle. Particulièrement mise en valeur par la scénographie – simple mais travaillée – de Daniel Jeanneteau et par les sublimes lumières d’Yves Godin, elle forme avec Laurent Poitrenaux un duo qui transcende la langue rambertienne. Empli de références politiques, celle-ci n’en reste pas moins empreinte d’une poétique qui fait mouche et vise à certains instants – citons, par exemple, le chant funèbre et l’envolée féministe d’Annabelle ou encore le discours réactionnaire de Louis – directement en pleine tête ou en plein cœur. Prouvant, dans le même assaut, que s’il est possible de mourir pour ses idées, ces dernières sont aussi capables de tuer.

Argument de et par Pascal Rambert au Théâtre de Gennevilliers jusqu’au 13 février. Durée : 1h55. ****

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