« Dans la solitude des champs de coton » : Alvaro – Bonnet, un duel au sommet

"Dans la solitude des champs de coton" / CRédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

« Dans la solitude des champs de coton » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Il y eût d’abord la déception. Celle de ne pas entendre les premières répliques de Dans la solitude des champs de coton échangées aux abords du métro aérien qui passe juste au-dessus du quartier parisien de la Chapelle – Barbès. Cela aurait eu du sens dans ces ruelles réputées pour leurs trafics en tous genres, cela aurait permis, aussi, au théâtre de se réapproprier l’espace public… Mais le plan Vigipirate en a décidé autrement. Roland Auzet, qui se charge de la mise en scène de l’une des plus belles pièces de Bernard-Marie Koltès, s’est donc rabattu sur le balcon du Théâtre des Bouffes du Nord, qu’il transforme, l’espace d’une dizaine de minutes, en lieu de rencontre pour le Client (Audrey Bonnet) et le Dealer (Anne Alvaro). Armés de casques, les spectateurs se trouvent au cœur de l’espace de jeu habituel d’où ils peuvent commencer à contempler, avec une certaine dose d’inquiétude, ce duel au sommet.

La rencontre est fortuite. Voyant le Client entrer dans sa zone de chalandise, le Dealer l’interpelle, comme le ferait un vendeur dans les allées d’un magasin. Tous deux savent, en théorie, pourquoi ils sont ici et imaginent déjà, soupçonne-t-on, que leur brève discussion se terminera par une simple transaction. Mais le Client n’est pas tout à fait comme les autres. Lui se défend d’avoir besoin de quoi que ce soit, ou à tout le moins de quelque chose que le Dealer serait en mesure de lui fournir. S’engage alors une lutte verbale entre deux êtres, entre deux solitudes et, surtout, entre deux mondes qui, loin de chercher à se comprendre, optent pour le face-à-face. La transaction se fera bel et bien mais il ne s’agira ni de drogue, ni d’argent.

« Il y a au moins trois personnes en elle »

Prouvant que ce duel n’a rien de particulièrement masculin, Roland Auzet a choisi deux femmes, Anne Alvaro et Audrey Bonnet, pour s’affronter. Taillées pour le ring, les deux comédiennes brillent d’intensité et de nuances dans un corps-à-corps puissant bien plus compliqué à appréhender qu’il n’y parait. Car la relation dominant-dominé qui se noue n’est pas à sens unique, le Dealer et le Client prenant chacun leur tour l’ascendant sur l’autre en le poussant dans ses retranchements, en le mettant face à ses propres contradictions et en instillant le doute dans ses certitudes pour mieux l’affaiblir. Plongée dans ces méandres psychologiques, Audrey Bonnet est – comme à chaque fois – stupéfiante. En écho à sa prestation, un lycéen présent dans la salle dira d’elle qu’elle « a au moins trois personnes en elle ». C’est un parfait résumé de la situation.

Pour laisser le plus de champ possible à ces deux talents, Roland Auzet a choisi une mise en scène minimaliste qui vient soutenir juste ce qu’il faut la performance des deux comédiennes. On notera la forte influence de la musique, créée par La Muse en Circuit, qui se contente d’orienter le spectateur dans des ressorts textuels parfois complexes en soulignant les bascules successives dans le rapport de forces qui s’instaure. Discrète mais essentielle, elle prend d’autant plus de relief grâce à la diffusion au casque qui participe à l’immersion totale dans ce combat. Chuchotements, respirations, bruit de pas… Tout est capté et ausculté dans une scénographie sonore qui recrée l’atmosphère de ces quais où Bernard-Marie Koltès avait pris ses habitudes. Il s’en est fallu de peu pour qu’on en vienne à imaginer la brume.

Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, mis en scène par Roland Auzet, au Théâtre des Bouffes du Nord (Paris) jusqu’au 20 février. Durée : 1h15. ****

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s