« What if they went to Moscow ? » : Christiane Jatahy, créatrice de symboles

"What if they went to Moscow ?" / Crédit photo : DR.

« What if they went to Moscow ? » / Crédit photo : DR.

Étymologiquement, « symbole » vient du grec ancien sumbolon, dérivant lui-même du verbe sumballein qui signifie littéralement « jeter ensemble ». Avec What if they want to Moscow ? qu’elle reprend au Théâtre de la Colline, Christiane Jatahy s’appuie sur Les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov pour en créer une foultitude et dévoiler la complémentarité d’univers perçus pourtant, de prime abord, comme différents. Mais, bien davantage qu’au tout, la metteur en scène brésilienne s’attache à sonder la zone de contact, forcément instable, où s’édifient les ponts qui permettent l’union, à scruter les forces attractives et répulsives qui lui donnent sa cohérence, à l’image de ces trois sœurs dont les relations soulignent les ressemblances autant que les divergences.

Et c’est bien un tout que Christiane Jatahy scinde en deux parties dès le début du spectacle. Formant un ensemble habituellement informe, le public, venu initialement assister à la même œuvre, est arbitrairement réparti dans deux salles différentes : d’un côté, le camp orange qui verra la pièce façon théâtre ; de l’autre, le camp bleu, regroupé devant un écran de cinéma, qui ne pourra contempler l’action qu’à travers le prisme des caméras présentes sur le plateau et au gré du montage que la metteur en scène réalise en direct. Deux groupes qui inverseront leurs rôles à mi-temps, histoire que chaque spectateur puisse apprécier le point de vue de son homologue.

Si le spectacle est loin de reprendre in extenso la trame édictée par Tchekhov, il en extrait la substanfique moelle. Olga (Isabel Teixeira), Maria (Stella Rabello) et Irina (Julia Bernat) sont réunies pour les 20 ans de la petite dernière alors que leur père est mort subitement un an plus tôt. Chacune à leur échelle, elles sont perdues dans leur vie et ont soif d’un changement qui n’advient pas. Olga a, bien malgré elle, en tant qu’aînée, pris la place de la mère protectrice, quand Irina patine dans sa fin d’adolescence, pendant que Maria s’enferre dans un mariage sans amour et s’égare dans des errements volages avec Alexandre Verchinine (Paulo Camacho). Mais, si les trois sœurs rêvent toujours de se rendre à Moscou, Christiane Jatahy les transporte dans le Brésil contemporain où le gouvernement de droite, nous dit-on, veut fermer des écoles publiques et où le petit ami (virtuel ?) d’Irina l’encourage à l’auto-mutilation. Entre la Russie des Tsars et le pays de Dilma Rousseff, subsistent la mélancolie des trois femmes et leur aspiration au changement. Voilà pour le premier pont.

Détonnante richesse

Le second s’érige, évidemment, entre le passé et le futur. Le premier est tout aussi solide et empli de regrets que le second est vaporeux et fait d’espoirs. Au centre, se situe le présent, ce moment par essence insaisissable, champ des possibles d’où peut naître le changement. Et c’est cette zone de turbulences que Christiane Jatahy tente de saisir au vol, en imprimant un décalage, aussi infime soit-il, entre ce qui se passe sur le plateau et ce qui est montré à l’écran. Car, le troisième pont, et c’est le plus évident, se construit entre le théâtre et le cinéma. Si l’idée n’est pas nouvelle, le concept employé, lui, est novateur et remet en perspective les reliefs de chaque art. Le théâtre apparait alors plus authentique qu’un cinéma forcément plus travaillé et le second plus détaillé que le premier qui ne peut pas tout montrer. En cela, la metteur en scène brésilienne réussit son pari. L’un et l’autre apparaissent comme les faces complémentaires d’un même ensemble. Le théâtre ne se résume pas aux coulisses du film, et le film à la captation vidéo de la pièce. Malgré quelques instants de flottement, les angles y sont travaillés et le rendu remarquable.

Mais rien de tout cela ne serait possible sans le trio de comédiennes exceptionnelles mobilisées par Christiane Jatahy. Chacune dans leur style, alors qu’elles auraient pu complètement s’en affranchir, elles parviennent à conserver l’âme des femmes tchekhoviennes. Brésiliennes francophones, elles se font russes en quelques tirades. En alternant jeu d’improvisation avec le public et jeu textuel plus traditionnel, elles démontrent l’étendue de leur talent, aidées en cela par les plans du caméraman Paulo Camacho qui a pris les traits d’Alexandre Verchinine. Et, si les trois sœurs ne peuvent que constater leur incapacité à changer à la toute fin de la pièce, le spectateur, lui, en sort beaucoup plus riche qu’il n’y est entré, surpris et comblé par le travail intellectuel rare qui lui a été proposé.

What if they went to Moscow ? d’après Les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov, mis en scène par Christiane Jatahy au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 12 mars. Durée : 4h (entracte compris). ****

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s