À la Comédie-Française, Alain Françon dompte « La Mer »

"La Mer" / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

« La Mer » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Depuis le temps qu’ils se pratiquent, Edward Bond et Alain Françon forment désormais un vieux couple théâtral. Après s’être intéressé aux textes les plus récents du dramaturge britannique (Pièces de guerre, Café, Naître, Le Crime du XXIe siècle, Les Gens…) imprégnés de radicalité et de violence parfois décriées, le metteur en scène français fait entrer La Mer au répertoire de la Comédie-Française, une pièce écrite dans les années 1970 en apparence plus classique et plus apaisée. Mais ce serait sans compter sur l’expertise bondienne de Françon qui, tel un capitaine ayant affronté moult tempêtes, connait les moindres recoins dramaturgiques de l’écriture du Britannique et parvient à en révéler, grâce à une mise en scène toute en justesse, les reliefs cruels.

Dans cette petite ville côtière du Suffolk, alors que la Première guerre mondiale approche à grands pas, Louise Rafi (Cécile Brune) fait sa loi. Grande bourgeoise de son état, elle mène à la baguette toute la petite communauté qui y vit, recluse, et tient même la dragée haute aux hommes, dont Hatch (Hervé Pierre), un marchand de tissus, qui dépend pour survivre de ses commandes aléatoires. Quand soudain, survient un drame. Une nuit de tempête, Colin, à qui la nièce de Madame Rafi, Rose (Adeline d’Hermy) était promise, est emporté par la mer. Son comparse d’infortune, Willy (Jérémy Lopez), s’en sort miraculeusement et est recraché sur le plage où il croise Evens (Laurent Stocker), trop aviné pour l’aider, et Hatch, garde-côte à ses heures perdues, qui le prend pour un extra-terrestre et refuse de lui porter secours. Pour déterminer les causes de la mort de Colin, une enquête est diligentée. Mais, en exacerbant les tensions sous-jacentes, elle va venir bouleverser l’ordre établi.

Un lot de scènes qui font mouche

Débutant par une scène dramatique, la pièce gagne au fur et à mesure qu’elle se déploie en consistance. En maniant très finement l’humour sur un fond toujours tragique, Bond parvient – pour une fois – à alléger, sans le diluer, son propos grâce à une vraie maîtrise de ce mélange des genres. Dans cet atmosphère complexe, Alain Françon s’insère avec une extrême justesse en parvenant à décoder le « message » du Britannique. Servi par une magnifique scénographie – et notamment le front de mer – signée Jacques Gabel, il réussit à s’approprier cet univers pour en sortir un lot de scènes qui font mouche. Parmi elles, la livraison de la tenture bleue à Madame Rafi, l’enterrement de Colin et le dialogue final entre Willy et Evans font partie des meilleures, de celles où la toute-puissance de la bourgeoisie est mise à mal, de celles où la folie des hommes se fait jour, de celles où l’avenir fait peur.

En ancrant résolument sa pièce dans l’histoire, Françon choisit de faire jouer ses comédiens en costumes. Le pari était risqué tant on aurait pu penser qu’il « daterait » la pièce en lui donnant un petit côté vieillot. Mais le metteur en scène se rattrape en optant pour une direction d’acteurs qui vient gommer ces réticences premières tant elle apparait fine et on ne peut plus moderne. Dans la vingtaine d’acteurs présents sur scène, Cécile Brune et Hervé Pierre, dans leurs deux rôles principaux, sortent nécessairement du lot et manient avec brio des personnages qui pourraient prêter le flanc à la caricature. Mais Laurent Stocker, Jérémy Lopez et Elsa Lepoivre ne sont pas en reste et se révèlent, notamment, dans la seconde partie de la pièce. Seul regret : les multiples changements de décor sont, de façon surprenante, assez mal maîtrisés par Françon, qui se voit obligé de tirer à maintes reprise le rideau pendant quelques – longues – dizaines de secondes. Brisant ainsi le rythme qui peine parfois à s’installer et nous empêchant d’être totalement emportés par les flots.

La Mer d’Edward Bond, mis en scène par Alain Françon à la Comédie-Française (Paris) jusqu’au 15 juin. Durée : 2h15. ***

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