« Phèdre(s) » : Warlikowski en maître du texte, Huppert en sous-régime

"Phèdre(s)" / Crédit photo : Pascal Victor.

« Phèdre(s) » / Crédit photo : Pascal Victor.

L’intense décalage entre l’une des premières et l’une des dernières images qui resteront de ce Phèdre(s) est saisissant. D’un côté, Isabelle Huppert, perruque blonde, manteau en fourrure et guêpière, fendant le plateau du Théâtre de l’Odéon dans le divin rôle d’Aphrodite qui lui sied comme un gant, avec, en fond de scène, son reflet vidéo sur lequel Krzysztof Warlikowski, qui s’occupe de la mise en scène, inscrit le mot « Beauté » en lettres capitales ; de l’autre, la même Huppert, trois heures plus tard, en tailleur noir et visiblement mal à l’aise, venant saluer le public avec une froideur – commune à l’ensemble de la troupe – qui contraste avec l’accueil plutôt chaleureux qui lui est réservé et nous fait dire que quelque chose cloche.

Entre temps, l’actrice aura été mise à rude épreuve par le metteur en scène polonais : pas moins de quatre rôles incarnés et une présence quasi systématique sur scène. Un pivot, donc, qui en ce soir de première aura chancelé. Jamais franchement convaincue, et donc convaincante, toujours ou presque en deçà de l’intensité induite par le personnage de Phèdre, Isabelle Huppert ne semblait pas tout à fait prête à affronter ce spectacle riche et complexe qui associe trois textes différents en une seule et même soirée.

Une Phèdre plurielle

Car, pour mettre Phèdre au pluriel, Krzysztof Warlikowski, aidé par son dramaturge Piotr Gruszczyński, s’est appuyé sur la récente réécriture par Wajdi Mouawad du mythe forgé par Euripide intitulé Une chienne, sur L’Amour de Phèdre de Sarah Kane, et sur Elizabeth Costello, l’une de ses muses fictives – que l’on avait déjà pu voir dans La Fin ou (A)pollonia – créée par J.M. Coetzee. Tranchant avec ses habitudes, le metteur en scène n’a cette fois par cherché à les entremêler mais les a simplement superposés, laissant le soin au spectateur d’édifier les parallèles pour les faire se répondre les uns aux autres.

À chaque fois, l’impossible désir féminin prend toute son ampleur, même s’il revêt différentes facettes. Ado attardé chez Kane, homosexuel patent chez Mouawad, Hippolyte, le beau-fils de Phèdre, est l’objet d’une passion que la reine ne parvient pas à réfréner et à laquelle elle succombe, contrairement à la version de Racine. Mais, loin d’apaiser ses ardeurs, la consommation de ce désir la conduit au désespoir et à la même issue : sa mort, ici par pendaison. Dans ce collage, la présence d’Elizabeth Costello pourrait sembler incongrue. Mais Warlikowski se sert intelligemment d’une de ses conférences – fictives – pour mettre en relief les propos de Mouawad et de Kane, et en fait, au passage, une « troisième Phèdre » qui s’approprie quelques alexandrins raciniens.

Hauts et bas

Si l’association est prometteuse, l’exécution se révèle plus chaotique. Dans aucune des trois parties, les planètes ne sont parfaitement alignées pour accéder à l’excellence théâtrale. Si la relecture contemporaine de Mouawad est pertinente, Huppert, cocasse en Aphrodite, incarne une Phèdre bien éteinte au contact de l’excellent Gaël Kamilindi, Hippolyte sacrifié en plein orgasme ; aidée par son partenariat avec Andrzej Chyra, beau-fils ingrat et répugnant, la comédienne, dans un jeu distancé, se montre plus persuasive en belle-mère aimante et trahie dans la version de Sarah Kane, mais le texte, outrageant jusqu’à en devenir glauque, fait office de repoussoir ; enfin, lestée par son duo avec Andrzej Chyra, bien moins à l’aise en maître de conférences qu’en Hippolyte, Huppert ne parvient pas à se dépasser pour donner une dimension particulière à Elizabeth Costello. Seule constante réussite : la scénographie, déjà vue, mais efficace de Warlikowski où l’assemblage de la vidéo, des costumes, des lumières et des décors vitrés donne naissance à une atmosphère toute particulière, marque de fabrique du metteur en scène polonais.

Alors, compte tenu du talent intrinsèque d’Isabelle Huppert, que s’est-il passé ? A-t-elle été sous ou mal dirigée par Warlikowski ? N’est-elle pas parvenue à s’emparer de l’impressionnante Phèdre, à y apporter sa patte ? Manque-t-elle tout simplement de travail et/ou de préparation pour ce rôle ambitieux et exigeant ? Dans tous les cas, les prochains jours et les prochaines semaines seront décisifs pour dire si oui ou non, ce spectacle peut, en se rodant, gommer ses multiples imperfections pour se transformer en l’œuvre aboutie que chacun, avec de tels ingrédients de base, pouvait être en droit d’espérer. Gageons qu’il en sera capable.

Phèdre(s) d’après Une chienne de Wajdi Mouawad, L’Amour de Phèdre de Sarah Kane et Elizabeth Costello de J.M. Coetzee, mis en scène par Krzysztof Warlikowski au Théâtre de l’Odéon (Paris) jusqu’au 13 mai, puis du 27 au 29 mai à la Comédie de Clermont-Ferrand, du 9 au 18 juin au Barbican Centre (Londres), les 26 et 27 novembre au Grand Théâtre de Luxembourg, du 9 au 11 décembre au Théâtre de Liège et du 20 au 22 décembre à l’Onassis Cultural Center (Athènes). Durée : 3h20 (entracte compris). **

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s