« Bovary » : Emma et Gustave sur le banc des accusés

"Bovary" / Crédit photo : Pierre Grosbois.

« Bovary » / Crédit photo : Pierre Grosbois.

Tiago Rodrigues a vu grand, très grand. Pour sa nouvelle création au Théâtre de la Bastille, le metteur en scène portugais, dont on avait déjà pu apprécier le travail il y a quelques mois avec By Heart, s’est attaqué à l’héroïne par excellence du roman français : Emma Bovary. Mais, non content de s’atteler à la seule œuvre de Gustave Flaubert, il a également décidé de rejouer son procès, celui-là même qui lui avait été intenté en 1857 – la même année que Baudelaire – pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs » après la parution de son livre.

Sur le banc des accusés, se tiennent donc côte à côte, Gustave Flaubert (Jacques Bonnaffé), Emma (Alma Palacios) et Charles Bovary (Grégoire Monsaingeon), défendus par leur avocat Maitre Sénart (David Geselson). En face, Ernest Pinard, le redoutable procureur, s’est transformé en femme, sous les traits de Ruth Vega Fernandez. Les spectateurs, eux, font office de jurés tout désignés pour statuer sur la culpabilité, ou non, d’Emma et de Gustave, qui ont, pour la petite histoire, été acquittés.

Emma, l’éternelle

Dès lors, comment faire pour jouer ce spectacle sans en passer par la redite d’un vulgaire commentaire littéraire déjà maintes fois lu et entendu ? Tiago Rodrigues décide de ne pas faire de sa pièce un théâtre d’initiés, nécessitant de connaître l’œuvre sur le bout des doigts pour en comprendre les ressorts. Le metteur en scène choisit donc de réaliser un résumé en accéléré au tout début du spectacle afin de mettre tous les membres de son public sur un même pied d’égalité. Prouvant que le théâtre peut aussi se mettre au niveau du spectateur lambda qui ne lit pas Flaubert chaque soir.

Néanmoins, son exigence intellectuelle ne s’en trouve pas gangrénée. Au cours d’un jeu de pistes inquisiteur, il n’hésite pas à explorer les moindres recoins du roman pour dénicher les arguments qui feraient d’Emma cette femme contrevenant à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs, sous la plume d’un Flaubert, dont les correspondances sont également passées à la loupe et dont on cherche à prouver le caractère nuisible pour la société.

Alors, évidemment, tout y passe, parfois avec quelques longueurs : la scène du fiacre qui vient clore le spectacle, la rencontre entre Charles et Emma autour d’une cravache, le bal – fondateur – de la Vaubyessard… La langue juridique des avocats se mêlant à la prose littéraire et aux élucubrations épistolaires pour trancher de grandes questions épistémologiques : l’auteur peut-il être dissocié de son oeuvre ? L’art doit-il être moral ? Emma est-elle un pur produit de la société qui en passe par l’infidélité pour se révolter ? À la fin, ne subsiste qu’une seule certitude après les plaidoiries des deux parties issues de cet ensemble collaboratif : Emma a réussi son pari puisqu’elle est devenue éternelle. N’en déplaise à la morale religieuse du XIXe siècle.

Bovary de et par Tiago Rodrigues, d’après Madame Bovary de Gustave Flaubert et le procès de Flaubert, au Théâtre de la Bastille du 11 au 17 avril, puis du 3 au 26 mai. Durée : 2h20. ***

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La Ménagerie de rêve de Daniel Jeanneteau

"La Ménagerie de verre" / Crédit photo : Elisabeth Carecchio.

« La Ménagerie de verre » / Crédit photo : Elisabeth Carecchio.

Pour donner vie à sa Ménagerie de verre, Daniel Jeanneteau aurait pu opter pour la plus stricte réalité. Mais, bien au contraire, c’est dans l’univers du songe et du rêve – un peu effrayant – qu’il nous transporte au Théâtre de La Colline pour nous conter l’histoire de Laura (Solène Arbel), Jim (Pierrick Plathier), Amanda (Dominique Reymond) et Tom (Olivier Werner). À l’aide d’un double voile de tulle blanc dont il maîtrise les effets à la perfection, le scénographe régulier de Régy, Rambert ou Sivadier magnifie l’univers déployé par Tennessee Williams. Lesté par un texte qui peut parfois frôler le boulevard, Jeanneteau parvient à en gommer le pathos grâce à l’environnement vaporeux dans lequel il embarque ses comédiens et, par la même occasion, son public.

La famille Wingfield est en partie décapitée. Dans la mémoire de Tom, le fils, se rejoue un passé qui le hante où sa mère, Amanda, ne se remet pas de l’abandon de son mari et où sa sœur, Laura, timide maladive et légèrement handicapée, préfère se réfugier dans sa ménagerie de verre plutôt que d’affronter le monde réel. Alors qu’elle raconte une n-ième fois l’histoire de Blue Mountain et de cette cohorte de 17 galants qui cherchaient à obtenir ses faveurs, Amanda fait un amer constat : sa fille ne va plus à l’école et risque de finir seule, sans travail ni mari. Elle décide donc de convoquer un galant afin de la caser en sécurité. Chargé de trouver le prétendant idéal, Tom invite Jim O’Connor, un collègue de son entrepôt, à dîner. Mais le jeune homme est en fait le seul garçon que Laura ait jamais aimé alors qu’elle était encore au lycée… Trouvera-t-elle les ressources nécessaires pour faire face à ce fantôme du passé ?

La catharsis des passions à plein régime

Psychologisante, la pièce de Tennessee Williams, tout comme Un tramway nommé désir, l’est assurément. Difficile dès lors pour Daniel Jeanneteau de diriger ses comédiens vers un jeu distancié où tout sentiment serait remisé à la marge, où l’intention serait éthérée. Sur ce plateau superbement éclairé par les lumières de Pauline Guyonnet et de Marie-Christine Soma, les comédiens évoluent dans un univers gracieux et inquiétant. Dissimulés derrière les voiles de tulle blanc, leurs ombres et leurs reflets existent davantage que leur chair, ce sont eux qui portent leurs voix venues d’outre-tombe, d’un passé si lointain qu’il les désincarne instantanément. Pour autant, le jeu, notamment de Dominique Reymond, prend aux tripes. À intervalles réguliers, quelques larmes viennent humidifier les yeux, de cette scène où Jim tente d’apprivoiser Laura à celle où Amanda se souvient des jonquilles qu’elle cueillait avant de rencontrer son mari. La catharsis des passions fonctionnant alors à plein régime.

Grâce au système scénique qu’il organise et à la discrète musique choisie par Isabelle Surel, Daniel Jeanneteau se situe à la bonne distance de la pièce du dramaturge américain. Tout juste pourrait-on lui reprocher de s’enfermer dans un espace monolithique pouvant sembler rigide, et donc sclérosant. Mais, ce serait sans compter sur l’énergie des quatre comédiens qui font sauter les murs et transmettent leurs émotions bien au-delà de leur environnement de jeu. S’appuyant sur quelques tirades (« Sans sa corne, cette licorne devient un cheval comme les autres ») qu’ils font claquer au bon moment, ils progressent sans jamais lâcher le spectateur d’un pouce. Si bien que, si elle pouvait apparaître datée, la pièce version Jeanneteau irradie par sa belle modernité.

La Ménagerie de verre de Tennessee Williams, mis en scène par Daniel Jeanneteau au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 28 avril. Durée : 2h05. ****