La Mouette d’Ostermeier prise entre des vents contraires

"La Mouette" / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

« La Mouette » / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

La Mouette de Thomas Ostermeier est un oiseau rieur, d’un rire jaune qui a fait sourire mais aussi grincer quelques dents au Théâtre de l’Odéon. Lorsque, en guise d’ouverture, Macha (Bénédicte Cerutti) et Sémion Sémionovitch Medvedenko (Cédric Eeckhout) s’avancent, au devant de la scène, pour discuter du sort de la Syrie, et notamment de l’histoire d’un réfugié syrien devenu chauffeur de taxi, l’on entend hurler dans les travées : « Mais ce n’est pas du Tchekhov ça ! On est où là ? ». Et, effectivement, cette entrée en matière a de quoi dérouté ceux qui s’attendaient à voir, comme le prévoit le texte d’Anton Tchekhov, Nina (Mélodie Richard) aux prises avec la mise en scène et le texte de Konstantin (Matthieu Sampeur). En forme d’inutile provocation – « On n’a pas envie d’entendre ça dans le VIe arrondissement de Paris, c’est ça ? », pourra-t-on entendre dans ce dialogue hasardeux -, la démarche est symptomatique d’une Mouette qu’à trop vouloir triturer, Thomas Ostermeier a en partie déformée.

Toutefois, malgré les nombreuses – et parfois regrettables – coupes franches dont elle fait l’objet, la substantifique moelle de la pièce du dramaturge russe demeure. Konstantin cherche donc toujours à présenter son travail théâtral « d’avant-garde » à ceux qu’il considère comme ses proches. En mettant en scène la jeune Nina, dont il est amoureux, il s’expose aux regards aiguisés de sa comédienne de mère, Irina (Valérie Dréville), accompagnée par le célèbre écrivain Trigorine (François Loriquet) qui partage sa vie. À leurs côtés, se trouvent Macha, qui aime Konstantin, Sémion Sémionovitch, qui aime Macha, Sorine (Jean-Pierre Gos), le frère d’Irina, et Evgueny Sergueïevitch Dorn (Sébastien Pouderoux de la Comédie-Française), l’inamovible médecin que l’on retrouve dans toutes les pièces de Tchekhov. Si ces derniers sont plutôt cléments avec la démarche artistique de Konstantin, Irina, toute auréolée de son statut de star de la scène russe classique, s’en moque frontalement, ce qui provoque l’ire de son fils. Mais le jeune homme n’est pas au bout de ses peines… Fascinée par la gloire de l’écrivain Trigorine, Nina en tombe amoureuse et délaisse peu à peu son prétendant.

Deux pêchés originels

Alors que dans cette histoire qui mêle art et amour la politique n’a pas sa place, Thomas Ostermeier cherche à la faire rentrer au forceps. Peut-être agacé par la critique implicite que Stanislas Nordey lui adressait dans Je suis Fassbinder, le patron de la Schaubühne, alors qu’il n’a rien à prouver en la matière, a voulu démontrer qu’il jouait, lui aussi, dans la cour du théâtre politique. Mais, si cette réponse du berger à la bergère aurait pu fonctionner avec d’autres textes de Tchekhov comme Oncle Vania ou La Cerisaie, elle se fracasse cruellement sur la réalité intrinsèque de La Mouette à qui l’on ne peut faire avaler un dialogue sur la Syrie ou une allusion au 49.3 sans que cela paraisse incongru et déplacé. Voilà pour la première faute de jeu.

La seconde lui est immédiatement consécutive. À trop vouloir s’attaquer au théâtre actuel soit-disant d’avant-garde, comme Tchekhov l’a fait en son temps, en se servant de la pièce de Konstantin, Thomas Ostermeier frôle le ridicule. À grands renforts d’explication inutiles, et d’effets pompiers, il va chercher des noises à ceux qui écorchent les boucs (Romeo Castellucci ?), utilisent un trop-plein de vidéo, jouent dans un cube blanc pour seul décor, déshabillent complètement leurs comédiens ou insèrent dans un texte classique des fragments qu’ils ont eux-mêmes écrits. Bien conscient de faire partie de cette veine, que d’aucuns décrivent comme celle du « théâtre public subventionné », le metteur en scène sombre dans le petit entre-soi, l’excès et la lourdeur, et, par effet domino, saccage la représentation de Nina. Si celle-ci se doit d’être ratée pour la cohérence de l’ensemble du texte, nul besoin de la transformer en un tel fatras.

Cyniquement dramatique

Heureusement, une fois cette crise passée, les mots de Tchekhov et le talent habituel d’Ostermeier reprennent progressivement leurs droits. Emmenée par Valérie Dréville, qui n’a jamais autant fait sourire, et par Mélodie Richard, parfaite en Nina, la petite troupe, qui ne s’était pas franchement montré convaincante, il y a quelques années, dans Les Revenants, s’empare de la dynamique traduction d’Olivier Cadiot pour diffuser une atmosphère cyniquement dramatique. Le metteur en scène excelle dans une direction d’acteurs toute en finesse qui transforme la plupart des duos en de jolis moments de grâce, même si, quelques fois, en forme de rançon de la gloire, les truchements grinçants viennent balayer des instants à la beauté pourtant naturelle.

C’est finalement dans la simplicité que Thomas Ostermeier convainc, quand il s’efface derrière de bons acteurs de Bénédicte Cerutti à Matthieu Sampeur, en passant par Sébastien Pouderoux et François Loriquet qui donne à Trigorine une dimension séductrice qu’on lui voit rarement, quand il ne fait que tirer des ficelles à peine décelables, quand il ne cherche pas à faire avaler telle ou telle grosse couleuvre. Se servir de la pièce de Tchekhov comme d’une arme à visée personnelle était une très mauvaise idée, d’autant plus dommageable que cette Mouette, si elle ne s’était pas faite ainsi plomber, aurait pu atteindre des sommets.

La Mouette d’Anton Tchekhov, adaptée et mise en scène par Thomas Ostermeier, au Théâtre de l’Odéon (Paris) jusqu’au 25 juin. Durée : 2h30. **

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À l’Odéon, Séverine Chavrier croque Thomas Bernhard à pleines dents

"Nous sommes repus mais pas repentis" / Crédit photo : Samuel Rubio.

« Nous sommes repus mais pas repentis » / Crédit photo : Samuel Rubio.

Au cours des premières (dizaines de) minutes de Nous sommes repus mais pas repentis, confessons-le, nous avons eu peur. Peur que Séverine Chavrier, en s’inspirant du Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard, ne transforme la scène des Ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon en un espace où règnerait un théâtre plus proche du Vincent Macaigne raté que de Krystian Lupa. Et puis, chemin faisant, l’extrême richesse et l’intelligence de ce spectacle se sont révélées. La jeune metteuse en scène faisant ressortir les traits dramatiques du texte du dramaturge autrichien, cachés sous un vernis comique, en parvenant à le triturer tout en en conservant l’esprit corrosif.

Car, comme souvent chez Thomas Bernhard, l’aigreur et la misanthropie sont au menu. Voss (Laurent Papot) sort de l’hôpital psychiatrique viennois de Steinhof pour revenir habiter avec ses deux sœurs, Ritter (Séverine Chavrier) et Dene (Marie Bos), dans la maison familiale. Ces dernières sont divisées sur l’opportunité d’un tel retour : si Dene s’y est particulièrement employée, Ritter, elle, a freiné des quatre fers ne voulant pas que ce frère prétendument fou vienne troubler sa tranquillité quotidienne. Les domestiques renvoyés, la fratrie se réunit tout de même pour partager ce qui devrait être un bon repas. Mais, d’emblée, tout se dérègle. Pris dans ses délires pseudo-philosophiques, Voss se heurte à l’intransigeance de Ritter et au rôle de « maman parfaite » que déroule Dene, transformant ce déjeuner en un moment de folie à trois.

Trouver une issue

C’est donc tambour battant que Séverine Chavrier entame son spectacle. Ça tape, ça brise, ça crisse, jusqu’à atteindre une certaine gêne et un ensemble qui frise le foutraque. Tout porte à croire que celle qui a également signé, avec Benjamin Hautin, l’élégante scénographie cherche, en le percutant violemment, à rendre vulnérable son spectateur afin de briser ses certitudes, tout en prenant le risque d’effrayer ceux qui étaient venus voir du Thomas Bernhard pur jus. Mais du dramaturge autrichien, Séverine Chavrier ne fait pas table rase. À défaut du texte in extenso, elle conserve tout son univers, ce qui, au fond, fait le particularisme de cet auteur. Bien plus qu’à l’aspect comique de la situation, la metteuse en scène s’attache à la souffrance des personnages.

Et c’est dans la seconde partie du spectacle, plus posée, qu’elle dévoile l’étendue de sa compréhension de Bernhard, celle de personnages malheureux, engoncés dans un monde intellectuel (musical, théâtral, pictural) qui les fascine autant que lui le hait – tout à la fois en le méprisant et en se sentant incompris par lui -, et dans une enfance que l’Autrichien perçoit toujours comme une période désastreuse dont il faut à tout prix se départir.

Pour les sortir de là, Thomas Bernhard ne voit que la folie comme issue – « Seuls les fous sont heureux », peut-on entendre de la bouche de Voss – car elle seule est capable de faire chanceler ce milieu d’intellectuels contre lequel il est en guerre, tout en détruisant cette enfance qu’il abhorre. Ce leitmotiv, Séverine Chavrier le fait sien et l’applique stricto sensu, en s’appuyant sur deux comédiens – en plus d’elle-même – qui confinent à l’étrangeté. D’apparence indigeste, le spectacle prend alors tout son sens et tout s’assemble comme les pièces d’un puzzle qu’elle a contribué à éparpiller. Une audace d’esprit qui fait dire que ce « nouveau » talent, un tantinet plus maîtrisé, s’avère on ne peut plus prometteur pour l’avenir des scènes françaises et européennes.

Nous sommes repus mais pas repentis, d’après Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard, mis en scène par Séverine Chavrier au Théâtre de l’Odéon (Paris) jusqu’au 29 mai. Durée : 2h35 (entracte compris). ***

Avec « Nécessaire et urgent », Hubert Colas et Annie Zadek laissent de marbre

"Nécessaire et urgent" / Crédit photo : Hervé Bellamy.

« Nécessaire et urgent » / Crédit photo : Hervé Bellamy.

Y aurait-il tromperie sur la marchandise ? Avec un tel titre, on attendait de Nécessaire et urgent, écrit par Annie Zadek et repris par Hubert Colas au Théâtre de la Colline, une certaine intensité dans le texte, comme dans le jeu. Il n’en est rien. Trop froid, trop cérébral, trop académique tel qu’il est mis en scène par le talentueux scénographe français, le questionnement intime proposé par cette fille de juifs et communistes polonais arrivés en France en 1937 tombe à plat. Laissant de marbre alors qu’il devrait toucher, se faisant glaçant alors qu’il devrait émouvoir.

Au total, 524 questions sont posées par deux enfants (Bénédicte Le Lamer et Thierry Raynaud), devenus adultes, à leurs parents, au destin tragique. Comme autant de lettres mortes laissées sans réponse, elles s’adressent à ces fantômes, dont le parcours, et la triste fin, ont dû être tus après la Seconde Guerre mondiale, au nom de la réconciliation nationale. Mais se construire avec un héritage aussi lourd n’est pas chose aisée. Comme un exorcisme, se délester de ce flot de questions, de la plus futile à la plus cruciale, permet de reconstituer un portrait en creux de ceux qui ont disparu, et de pouvoir envisager sa propre reconstruction.

Rester à quai

Problème : au lieu de mettre en valeur ce texte, d’en sonder les arcanes pour en faire éclater l’éventuelle beauté, Hubert Colas l’étouffe avec son travail scénographique. S’il est très esthétique, le cube de plexiglas qui trône au milieu de la scène finit par devenir la véritable star de la soirée. Souvent joliment éclairé, empli de fumée ou de lumière diffractée, il est générateur d’ombres et de souvenirs, mais surtout d’un poids qui écrasent les épaules un peu trop frêles des deux comédiens qui gravitent autour de lui. Tout se passe comme si Hubert Colas, dont on connait les talents de scénographe, s’était concentré sur cette forme épurée, laissant ses acteurs se débrouiller avec cette enfilade de questions pour le moins complexe à gérer.

Le tout manque alors cruellement d’incarnation. À jouer la distance, le metteur en scène et ses comédiens placent tout le monde à l’écart. Pourtant déclamées face public, les questions n’atteignent pas leur cible. Pourtant, le thème, crucial et essentiel, pourrait résonner efficacement. Mais Annie Zadek s’égare et, sans point de chute clairement identifié, le décrochage est rapide. Ce Nécessaire et urgent nous aura donc laissés sur le quai, en marge de ce voyage intérieur à la recherche des fantômes du passé qui hantent encore le présent.

Nécessaire et urgent d’Annie Zadek, mis en scène par Hubert Colas au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 4 juin. Durée : 1h. *

« Je suis Fassbinder » : Nordey et Richter tirent la sonnette d’alarme européenne

"Je suis Fassbinder" / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

« Je suis Fassbinder » / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

« Ce qu’on est incapable de changer, il faut au moins le décrire ». Par ces mots, Rainer Werner Fassbinder entendait dépeindre la situation complexe de la société allemande, en proie au doute et aux attaques, de la fin des années 1970. C’est en s’inspirant de ce même état d’esprit, par une subtile analogie, que Falk Richter et Stanislas Nordey veulent, avec Je suis Fassbinder au Théâtre de la Colline, brosser le portrait d’une Europe et d’Européens en pleine déréliction, chancelant sur leurs bases y compris les plus intimes. Du théâtre politique à l’état pur, nécessaire et urgent.

En guise de point d’ancrage, le dramaturge allemand et le metteur en scène français choisissent de rejouer la scène finale de l’Allemagne en automne dans laquelle Fassbinder pousse sa propre mère dans ses retranchements en l’assaillant de mille et une questions politiques qui lui feront dire que le pays a besoin, plutôt que de démocratie, d’un « maître autoritaire qui serait très bon, gentil et juste ». Pour cela, Stanislas Nordey et Laurent Sauvage se mettent en scène : le premier interprétera le rôle de Fassbinder et le second celui de la mère, sous l’œil aiguisé d’une caméra. Ensemble, ils débattront, en préambule, de la situation des réfugiés et notamment de « l’affaire de Cologne » où des hordes de migrants auraient agressé sexuellement des femmes allemandes. Mais les frontières entre les deux hommes et leur rôle respectif sont floues et rapidement les comédiens se mettent à échanger en tant qu’eux-mêmes.

Un « modèle européen » en plein délitement

Pourquoi avoir choisi de se mettre ainsi en scène ? Tout simplement car la ressemblance entre la situation actuelle et celle de l’Allemagne de la fin des années 1970 dans laquelle vit Fassbinder est frappante. État d’urgence, attaques terroristes, tentation d’un gouvernement autoritaire comme la Hongrie d’Orbán, la Pologne de Kaczyński et quelques autres pays d’Europe en ont fait le choix… Tous ces ingrédients présents hier remontent à la surface aujourd’hui, faisant craindre pour l’avenir de l’Europe et des Européens.

Grâce à son écriture acérée et sans concessions, Falk Richter fait mouche. Épaulé par la mise en scène très dynamique de Nordey et par l’extrême qualité de l’ensemble des cinq comédiens – ne reste plus qu’à citer Thomas Gonzalez, Judith Henry et Éloïse Mignon -, il parvient à décocher un uppercut ravageur qui frappe en pleine conscience. En dressant un tableau aussi noir du « modèle européen » qui, prévient-il, est sur le point de se déliter, l’artiste veut tirer la sonnette d’alarme et souhaite, à la manière de Fassbinder, décrire une situation à laquelle, avoue-t-il humblement, il n’a aucune solution.

Poser les questions, chercher les réponses

Car, ce théâtre politique ne tombe pas dans l’écueil propagandiste. Si certains pourront lui trouver un petit côté « populiste de gauche » et se demanderont si Nordey n’est pas un peu mégalo dans sa comparaison avec l’immense réalisateur allemand, la plupart y dénicheront des mots à mettre sur un mal qu’ils ressentent, et trouveront les bonnes questions (La lutte religieuse n’est-elle pas finalement une lutte de classes ? Pourquoi tout le monde n’est-il pas Charlie ou en terrasse ? Existe-t-il un meilleur système que la démocratie ?…), à défaut des réponses qu’ils sont invités à chercher.

Mais il y a plus. En agglomérant des extraits de films de Fassbinder – de Prenez garde à la Sainte Putain à La Troisième génération en passant par Les larmes amères de Petra Von Kant – le duo sonde aussi le mal-être plus individuel des Européens, dans leur vie citoyenne mais aussi dans leurs contreforts les plus intimes. Devenus trop individualistes, incapables de s’épanouir dans une relation amoureuse sans tomber dans une relation dominant-dominé – inlassablement décrite par Fassbinder – les hommes et les femmes du Vieux Continent sont au bord du précipice, prêts à s’effondrer parce qu’ils se sentent en insécurité totale, à céder aux sirènes du repli et, ce faisant, à l’auto-destruction. Grâce à ce type de spectacles, nous ne pourrons pas dire, quand nos enfants nous demanderont des comptes, que nous ne savions pas. Une fois ce tableau dressé, il est plus que l’heure de se réveiller.

Je suis Fassbinder de Falk Richter, mis en scène par Stanislas Nordey et Falk Richter au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 4 juin. Durée : 1h55. *****

Braunschweig donne un coup de jeune à « Britannicus »

"Britannicus" / Crédit photo : DR.

« Britannicus » / Crédit photo : DR.

C’est tambour battant que Stéphane Braunschweig a choisi d’exécuter Britannicus. Évitant soigneusement tous les écueils du théâtre classique, dont les vers ont déjà été maintes fois entendus, le désormais directeur du Théâtre de l’Odéon parvient à créer une certaine alchimie entre sa constante modernité et les talents de la troupe de la Comédie-Française où il s’est invité. À l’aide d’une scénographie très épurée, le metteur en scène revitalise efficacement la pièce de Racine qui, comme la plupart des grands classiques, dispose pourtant de tous les ingrédients pour paraître surannée.

Malgré tout, conformément au texte, on replonge dans les affres de l’Empire romain. Néron (Laurent Stocker) n’en est alors qu’aux prémices de son règne. Porté au pouvoir par sa mère Agrippine (Dominique Blanc) qui a réussi à le faire désigner empereur au détriment de Britannicus (Stéphane Varupenne), le fils du défunt Claude, il est célébré par tout Rome qui perçoit en lui la régénérescence du pouvoir politique tant attendue. Mais, soudainement, tout s’enraye. Amoureux de Junie (Georgia Scalliet), il décide de la faire enlever, au beau milieu de la nuit, afin de lui proposer de devenir son épouse. Problème : outre le procédé peu cavalier, la jeune femme n’a d’yeux que pour son rival, Britannicus, qui l’aime en retour. Un désir contrariant qui irrite également Agrippine. Elle préfèrerait que son fils garde sa femme actuelle, Octavie, pour conserver le plus d’influence possible sur lui. C’est donc une alliance contre-nature qui va progressivement se nouer entre les deux parties lésées afin de faire avorter le projet impérial.

La modernité retrouvée

Une fois l’oreille habituée aux tirades versifiées, la pièce de Racine, façon Braunschweig, apparait d’une éclatante modernité. D’abord, par l’univers qui l’entoure. Exit les habits d’époque que l’on aurait pu craindre dans cet écrin de la Comédie-Française, les comédiens sont parés de costumes sombres, qu’aucun(e) homme ou femme d’affaires du XXIe siècle ne renierait. Quant aux meubles Louis XIV, ils ont cédé leur place à une imposante table de réunion aux contours on ne peut plus contemporains, ainsi qu’à un ensemble de portes dissimulées derrière un fin voile noir. Parce qu’il apporte toujours un soin particulier, en premier lieu, à sa scénographie, le metteur en scène dévoile son intention : ce Britannicus sera actuel ou ne sera pas.

Un mantra qui se retrouve aisément dans les intentions de jeu. Sans jamais dévoyer la magnifique langue de Racine, Stéphane Braunschweig dirige subtilement ses comédiens qui, de Dominique Blanc à Laurent Stocker, en passant par Stéphane Varupenne, disent les vers à la façon de la prose, sans jamais chercher à les déclamer, leur conférant alors une nouvelle résonance qui trahit la fine compréhension du texte de cet ensemble d’artistes. Il faut dire que le metteur en scène dispose là de quelques-uns des éléments de la fine fleur du théâtre français qu’il réussit à exploiter pleinement. Qu’on aimerait voir du Racine aussi bien monté plus souvent…

Britannicus de Racine, mis en scène par Stéphane Braunschweig à la Comédie-Française jusqu’au 23 juillet. Durée : 2h05. ****

« Und » : Nathalie Dessay brise la glace

"Und" / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

« Und » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

On aurait pu craindre un caprice de diva de la part de celle qui, pendant longtemps, fut l’une des figures de proue de l’art lyrique français. Il n’en est rien. En retrait officiel des scènes d’opéra depuis fin 2013, Nathalie Dessay a choisi le théâtre – dont elle a toujours rêvé – pour entamer sa reconversion et, pour cette première expérience, n’a pas opté pour la configuration scénique la plus évidente. Seule – ou presque – sur la scène du Théâtre des Abbesses, aux prises avec un monologue d’Howard Barker, Und, dont la limpidité n’est pas l’avantage premier, l’ancienne soprano, menacée par une scénographie de Jacques Vincey aussi majestueuse que surprenante, s’est imposé un véritable défi. Une prise de risques qui, nonobstant quelques tirades toutes en longueurs, s’avère on ne peut plus payante.

De cette femme on ignore tout, jusqu’à son nom. Trônant dans une magnifique robe rouge, accompagnée par une horde de domestiques invisibles, elle semble attendre la venue d’un homme, dont on ne sait pas s’il est un ami, un amant ou un simple prétendant. Régulièrement interrompue par le son d’une cloche, telle l’ancêtre de la sonnette, cette « juive aristocrate », comme elle se définit elle-même, divague au gré d’éléments de vie qu’elle distille avec la plus grande parcimonie. Mais difficile de savoir dans quelle catégorie ranger ses dires. Sont-ce des souvenirs, des espoirs, des regrets ou bien seulement des rêveries ? Seule certitude : à mesure qu’elle avance, cette femme se dévoile et chacun pourra trouver dans ses mots vaporeux la résonance qui lui convient.

Complète maîtrise

Sous la direction de Jacques Vincey, Nathalie Dessay, en alternant subtilement les niveaux de jeu, parvient à briser l’épaisse couche de glace qui entoure son personnage singulier. À l’instar de ces glaçons géants qui planent au-dessus d’elle – une belle idée signée Mathieu Lorry-Dupuy et sublimée par les lumières de Marie-Christine Soma -, cette femme voit sa carapace fondre et se briser, en même temps que ses ardents désirs.

Complexe au premier abord, le texte d’Howard Barker gagne en puissance à mesure que la néo-comédienne fait montre de sa complète maîtrise. Sans jamais parvenir à pleinement convaincre, il bénéficie toutefois du fin talent du duo Vincey-Dessay qui en tire un classieux univers. Nous donnant le doux espoir que cette reconversion humble et réussie de l’ancienne soprano ne reste pas l’histoire d’un soir.

Und d’Howard Barker, mis en scène par Jacques Vincey, au Théâtre de la Ville (Paris) jusqu’au 14 mai. Durée : 1h10. ***