« Je suis Fassbinder » : Nordey et Richter tirent la sonnette d’alarme européenne

"Je suis Fassbinder" / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

« Je suis Fassbinder » / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

« Ce qu’on est incapable de changer, il faut au moins le décrire ». Par ces mots, Rainer Werner Fassbinder entendait dépeindre la situation complexe de la société allemande, en proie au doute et aux attaques, de la fin des années 1970. C’est en s’inspirant de ce même état d’esprit, par une subtile analogie, que Falk Richter et Stanislas Nordey veulent, avec Je suis Fassbinder au Théâtre de la Colline, brosser le portrait d’une Europe et d’Européens en pleine déréliction, chancelant sur leurs bases y compris les plus intimes. Du théâtre politique à l’état pur, nécessaire et urgent.

En guise de point d’ancrage, le dramaturge allemand et le metteur en scène français choisissent de rejouer la scène finale de l’Allemagne en automne dans laquelle Fassbinder pousse sa propre mère dans ses retranchements en l’assaillant de mille et une questions politiques qui lui feront dire que le pays a besoin, plutôt que de démocratie, d’un « maître autoritaire qui serait très bon, gentil et juste ». Pour cela, Stanislas Nordey et Laurent Sauvage se mettent en scène : le premier interprétera le rôle de Fassbinder et le second celui de la mère, sous l’œil aiguisé d’une caméra. Ensemble, ils débattront, en préambule, de la situation des réfugiés et notamment de « l’affaire de Cologne » où des hordes de migrants auraient agressé sexuellement des femmes allemandes. Mais les frontières entre les deux hommes et leur rôle respectif sont floues et rapidement les comédiens se mettent à échanger en tant qu’eux-mêmes.

Un « modèle européen » en plein délitement

Pourquoi avoir choisi de se mettre ainsi en scène ? Tout simplement car la ressemblance entre la situation actuelle et celle de l’Allemagne de la fin des années 1970 dans laquelle vit Fassbinder est frappante. État d’urgence, attaques terroristes, tentation d’un gouvernement autoritaire comme la Hongrie d’Orbán, la Pologne de Kaczyński et quelques autres pays d’Europe en ont fait le choix… Tous ces ingrédients présents hier remontent à la surface aujourd’hui, faisant craindre pour l’avenir de l’Europe et des Européens.

Grâce à son écriture acérée et sans concessions, Falk Richter fait mouche. Épaulé par la mise en scène très dynamique de Nordey et par l’extrême qualité de l’ensemble des cinq comédiens – ne reste plus qu’à citer Thomas Gonzalez, Judith Henry et Éloïse Mignon -, il parvient à décocher un uppercut ravageur qui frappe en pleine conscience. En dressant un tableau aussi noir du « modèle européen » qui, prévient-il, est sur le point de se déliter, l’artiste veut tirer la sonnette d’alarme et souhaite, à la manière de Fassbinder, décrire une situation à laquelle, avoue-t-il humblement, il n’a aucune solution.

Poser les questions, chercher les réponses

Car, ce théâtre politique ne tombe pas dans l’écueil propagandiste. Si certains pourront lui trouver un petit côté « populiste de gauche » et se demanderont si Nordey n’est pas un peu mégalo dans sa comparaison avec l’immense réalisateur allemand, la plupart y dénicheront des mots à mettre sur un mal qu’ils ressentent, et trouveront les bonnes questions (La lutte religieuse n’est-elle pas finalement une lutte de classes ? Pourquoi tout le monde n’est-il pas Charlie ou en terrasse ? Existe-t-il un meilleur système que la démocratie ?…), à défaut des réponses qu’ils sont invités à chercher.

Mais il y a plus. En agglomérant des extraits de films de Fassbinder – de Prenez garde à la Sainte Putain à La Troisième génération en passant par Les larmes amères de Petra Von Kant – le duo sonde aussi le mal-être plus individuel des Européens, dans leur vie citoyenne mais aussi dans leurs contreforts les plus intimes. Devenus trop individualistes, incapables de s’épanouir dans une relation amoureuse sans tomber dans une relation dominant-dominé – inlassablement décrite par Fassbinder – les hommes et les femmes du Vieux Continent sont au bord du précipice, prêts à s’effondrer parce qu’ils se sentent en insécurité totale, à céder aux sirènes du repli et, ce faisant, à l’auto-destruction. Grâce à ce type de spectacles, nous ne pourrons pas dire, quand nos enfants nous demanderont des comptes, que nous ne savions pas. Une fois ce tableau dressé, il est plus que l’heure de se réveiller.

Je suis Fassbinder de Falk Richter, mis en scène par Stanislas Nordey et Falk Richter au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 4 juin. Durée : 1h55. *****

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