À l’Odéon, Séverine Chavrier croque Thomas Bernhard à pleines dents

"Nous sommes repus mais pas repentis" / Crédit photo : Samuel Rubio.

« Nous sommes repus mais pas repentis » / Crédit photo : Samuel Rubio.

Au cours des premières (dizaines de) minutes de Nous sommes repus mais pas repentis, confessons-le, nous avons eu peur. Peur que Séverine Chavrier, en s’inspirant du Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard, ne transforme la scène des Ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon en un espace où règnerait un théâtre plus proche du Vincent Macaigne raté que de Krystian Lupa. Et puis, chemin faisant, l’extrême richesse et l’intelligence de ce spectacle se sont révélées. La jeune metteuse en scène faisant ressortir les traits dramatiques du texte du dramaturge autrichien, cachés sous un vernis comique, en parvenant à le triturer tout en en conservant l’esprit corrosif.

Car, comme souvent chez Thomas Bernhard, l’aigreur et la misanthropie sont au menu. Voss (Laurent Papot) sort de l’hôpital psychiatrique viennois de Steinhof pour revenir habiter avec ses deux sœurs, Ritter (Séverine Chavrier) et Dene (Marie Bos), dans la maison familiale. Ces dernières sont divisées sur l’opportunité d’un tel retour : si Dene s’y est particulièrement employée, Ritter, elle, a freiné des quatre fers ne voulant pas que ce frère prétendument fou vienne troubler sa tranquillité quotidienne. Les domestiques renvoyés, la fratrie se réunit tout de même pour partager ce qui devrait être un bon repas. Mais, d’emblée, tout se dérègle. Pris dans ses délires pseudo-philosophiques, Voss se heurte à l’intransigeance de Ritter et au rôle de « maman parfaite » que déroule Dene, transformant ce déjeuner en un moment de folie à trois.

Trouver une issue

C’est donc tambour battant que Séverine Chavrier entame son spectacle. Ça tape, ça brise, ça crisse, jusqu’à atteindre une certaine gêne et un ensemble qui frise le foutraque. Tout porte à croire que celle qui a également signé, avec Benjamin Hautin, l’élégante scénographie cherche, en le percutant violemment, à rendre vulnérable son spectateur afin de briser ses certitudes, tout en prenant le risque d’effrayer ceux qui étaient venus voir du Thomas Bernhard pur jus. Mais du dramaturge autrichien, Séverine Chavrier ne fait pas table rase. À défaut du texte in extenso, elle conserve tout son univers, ce qui, au fond, fait le particularisme de cet auteur. Bien plus qu’à l’aspect comique de la situation, la metteuse en scène s’attache à la souffrance des personnages.

Et c’est dans la seconde partie du spectacle, plus posée, qu’elle dévoile l’étendue de sa compréhension de Bernhard, celle de personnages malheureux, engoncés dans un monde intellectuel (musical, théâtral, pictural) qui les fascine autant que lui le hait – tout à la fois en le méprisant et en se sentant incompris par lui -, et dans une enfance que l’Autrichien perçoit toujours comme une période désastreuse dont il faut à tout prix se départir.

Pour les sortir de là, Thomas Bernhard ne voit que la folie comme issue – « Seuls les fous sont heureux », peut-on entendre de la bouche de Voss – car elle seule est capable de faire chanceler ce milieu d’intellectuels contre lequel il est en guerre, tout en détruisant cette enfance qu’il abhorre. Ce leitmotiv, Séverine Chavrier le fait sien et l’applique stricto sensu, en s’appuyant sur deux comédiens – en plus d’elle-même – qui confinent à l’étrangeté. D’apparence indigeste, le spectacle prend alors tout son sens et tout s’assemble comme les pièces d’un puzzle qu’elle a contribué à éparpiller. Une audace d’esprit qui fait dire que ce « nouveau » talent, un tantinet plus maîtrisé, s’avère on ne peut plus prometteur pour l’avenir des scènes françaises et européennes.

Nous sommes repus mais pas repentis, d’après Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard, mis en scène par Séverine Chavrier au Théâtre de l’Odéon (Paris) jusqu’au 29 mai. Durée : 2h35 (entracte compris). ***

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