Les 26000 couverts comme autant de drôles de poupées russes

"À bien y réfléchir, et puisque vous soulevez la question, il faudra trouver un titre plus percutant" / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

« À bien y réfléchir, et puisque vous soulevez la question, il faudra quand même trouver un titre un peu plus percutant » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

En ce mois de mai, qui n’a pas grand chose de joli, voici un spectacle qui fait du bien, duquel on ressort avec un franc sourire, heureux d’avoir ri, intelligemment, pendant près de deux heures. Pourtant, comme avec son Idéal Club, la troupe des 26000 couverts avec À bien y réfléchir, et puisque vous soulevez la question, il faudra quand même trouver un titre un peu plus percutant, qu’elle donne à voir à La Villette, ne fait pas dans le gros divertissement qui tâche. Emmenée cette fois par Philippe Nicolle, elle opte plutôt pour la réplique incisive, celle à laquelle tout le monde pense sans oser la dire, celle qui relève plus du trait d’esprit que de la vulgaire blague potache, et celle qui, alignée avec les autres, crée, in fine, un spectacle aux mille facettes plus complexe qu’on ne le perçoit d’emblée.

Car, tout juste sortie de deux semaines de résidence, la troupe avoue sans mal qu’elle n’a pas grand chose à montrer. Tout au plus quatre ou cinq scènes d’un futur spectacle de rue – comme un clin d’œil à leur passé de compagnie d’arts de la rue – encore en préparation et dont on apprend, grâce à la note d’intention du metteur en scène, qu’il tournera autour de la mort. Mais, rapidement, cette démonstration en forme de work in progress se dérègle et on comprend qu’il existe dans ce spectacle, un autre spectacle, qui cache un autre spectacle, dissimulant un autre spectacle…

Une cascade d’acidité

Les 26000 couverts cherchent en fait à ausculter le théâtre en lui-même et le monde dans lequel il évolue. À l’occasion de cette étape de travail, les comédiens n’hésitent pas à faire quelques commentaires sur leur propre réalisation et celles de leurs petits camarades. Le musicien mexicain qu’ils ont recruté et qui ne parle pas un mot de français ? La note d’intention alambiquée ? La présence de Françoise, membre de l’association Recyclowns, qui filme leurs répétitions ? Rien à voir avec la diversité culturelle, une meilleure compréhension du public ou un atelier pédagogique à destination des enfants : il s’agit de simples leviers à subvention. À chaque fois, le regard est acerbe, se moquant tour à tour de l’ego des comédiens, de celui du metteur en scène, des réalisations scéniques mégalo-foireuses, des rivalités intestines au sein de la troupe, des éternels débats en bord plateau, ou encore de ces spectacles de sensibilisation ridicules que l’on fait endurer aux enfants. Le tout en s’appuyant sur des situations réelles qui, en les caricaturant un peu, provoquent presque automatiquement le rire de tout un chacun.

Mais la compagnie ne s’arrête pas là. En se frottant à l’exercice périlleux du théâtre dans le théâtre dans le théâtre dans le théâtre (et ainsi de suite), comme autant de poupées russes, et en s’appuyant sur les talents dont elle regorge (Kamel Abdessadok, Christophe Arnulf, Aymeric Descharrières, Servane Deschamps, Pierre Dumur, Olivier Dureuil, Anne-Gaëlle Jourdain, Erwan Laurent, Michel Mugnier, Florence Nicolle et Laurence Rossignol), elle parvient à déstabiliser son public qui ne sait plus déceler le vrai du faux spectacle, les vrais des faux comédiens, les vraies des fausses répliques, jouant ainsi sur un enchevêtrement qui fait tourner en bourrique. Si une ou deux poupées russes sont peut-être de trop, le tout ne manque jamais de rythme et concrétise, en forme de thérapie collective, le plaisir d’être au théâtre.

À bien y réfléchir, et puisque vous soulevez la question, il faudra quand même trouver un titre un peu plus percutant des 26000 couverts, mis en scène par Philippe Nicolle, à La Villette (Paris) jusqu’au 9 juin. Durée : 1h50. ****

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