« 20 November » : Sofia Jupither révèle l’humain à l’intérieur du monstre

« 20 November » / Crédit photo : AFP.

Il est de ces moments où le théâtre et l’actualité se percutent, de plein fouet. Ce 14 juillet 2016, à 15 heures, rien ne laissait présager du drame qui allait se jouer à Nice le soir-même. Et pourtant, au cœur du Théâtre Benoît-XII, un jeune homme de 18 ans préparait lui aussi un massacre, celui qui a eu lieu, il y a maintenant dix ans, dans son lycée d’Emstetten en Westphalie et dont Lars Norén s’est emparé pour écrire 20 November. Dans le cadre du Festival d’Avignon, Sofia Jupither s’intéresse à ce monologue glaçant où l’adolescent expose ses motivations pour justifier les assassinats qu’il s’apprête à commettre. En compulsant le journal intime du meurtrier, ses publications sur les réseaux sociaux, et en visionnant la vidéo qu’il avait tournée avant de passer à l’acte, le dramaturge suédois tente de répondre à ce « Pourquoi ? » qui brûle toutes les lèvres quand le drame survient.

Mais, bien davantage qu’à un procès en règle du « monstre », et c’est là toute sa force, Sofia Jupither cherche à sonder le cœur, et l’esprit, de ce garçon qui a l’apparence des autres. Jamais complaisante, sans verser dans l’excuse, la metteuse en scène scandinave veut révéler la part d’humain qui subsiste, malgré tout, à l’intérieur du tueur. À l’aide d’un dispositif scénique minimaliste, elle nous offre une vision clinique de cette phase préparatoire psychologique : seul face à sa caméra, l’adolescent égrène un testament macabre à l’attention de ceux qui souhaiteront comprendre les motivations de son terrible geste.

« Reste avec nous »

Et, fort loin de l’individu sans cœur que l’on pourrait croire capable d’un tel acte, on découvre un être profondément blessé. Heurté par son passé d’enfant souffre-douleur, désabusé par un avenir qui s’annonce peu prometteur, abandonné par une société qu’il rejette en bloc, il tente d’élaborer un semblant de théorie politique pour donner plus de sens au drame à venir. Convaincu de l’inutilité sociale de son seul suicide, il se pose donc, en emportant avec lui le plus de personnes possible, en martyr d’une époque cruelle qui aurait, selon lui, donné naissance à une cohorte de monstrueux humains, sans âme, et qu’il cherche, par son geste, à secouer et brusquer pour mieux les réveiller de leur vie trop endormie.

Dans ce rôle délicat, David Fukamachi Regnfors se révèle subjuguant. Avec juste ce qu’il faut de froideur, il tient en équilibre sur cette corde raide qui relie la part de lumière, qui se fait, et celle de mystère, qui subsiste. Surtout, il incarne les contradictions et ambivalences d’un jeune homme qui, s’il semble déterminé, agit parfois comme s’il voulait être retenu, entendre ce « Reste avec nous » qu’une personne pourrait prononcer. Mais en est-il seulement encore capable ?

20 November de Lars Norén, mis en scène par Sofia Jupither au Théâtre Benoît-XII (Avignon) jusqu’au 17 juillet. Durée : 1h. ****

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Jean Bellorini fait mordre la poussière aux « Karamazov »

"Karamazov" / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

« Karamazov » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Pour le retour du Festival d’Avignon dans la Carrière de Boulbon, on attendait un spectacle à la mesure de ce lieu magnifique situé à la périphérie de la Cité des Papes. Malheureusement, ce ne sera pas pour cette fois. Certes, le pari était ambitieux, et, en choisissant d’adapter Les Frères Karamazov de Fiodor Dostoeïvski, Jean Bellorini était très attendu, mais la déception après presque six heures de jeu fut à la hauteur de cette attente. Terne, sans véritable ligne directrice, le patron du Théâtre Gérard Philipe signe, dans les faits, un spectacle désuet qui manque cruellement de rythme et d’idées neuves.

Et pourtant, il avait de la matière – trop peut-être ? – pour remplir ce défi. Monument littéraire s’il en est, Les Frères Karamazov compte l’histoire d’Ivan (Geoffroy Rondeau), Mitia (Jean-Christophe Folly), Aliocha (François Deblock) et Smerdiakov (Marc Plas), fils illégitime de leur père à tous, Fiodor Pavlovitch Karamazov (Jacques Hadjaje). Alcoolique au dernier degré, le patriarche n’a d’yeux que pour son benjamin, le pieux et dévoué Alexeï, seul élément de la fratrie à prêcher pour la bonne entente de tous. Démonétisé auprès d’Ivan, Fiodor est également dans le viseur de Dimitri, dit Mitia, qui veut récupérer la part d’héritage laissé par sa mère et indûment conservé par son père. Se noue alors une intrigue complexe, qui conduira au parricide, où les rancœurs et l’argent prennent progressivement la place de l’amour et, surtout, de Dieu.

De répétition en répétition

Dans son adaptation, qu’il a co-réalisée avec Camille de La Guillonnière – qui interprète également le rôle de Khokhlakova -, Jean Bellorini manque cruellement d’un fil conducteur qui augurait d’un certain point de vue sur le roman, pourtant très riche, de l’écrivain russe. Las, les scènes s’enchaînent avec un rythme en dents de scie sans que l’on en voit vraiment ni la cohérence globale, ni le bout. Les monologues interminables succédant aux dialogues, pour la plupart, inefficaces font sombrer l’ensemble dans une mauvaise dynamique où le texte n’accroche plus et s’étiole en bavardages. Sûrement conscient de cet écueil, Bellorini tente d’instiller une dose de fantaisie en transformant – comme il en a l’habitude – ses comédiens en musiciens et/ou chanteurs d’un soir. Mais ces moments, parfois jolis, donnent le sentiment d’être plus décoratifs que véritablement constructifs.

Dès lors, on en vient à se contre-faire de l’histoire qui se déroule sous nos yeux, portée par une scénographie qui, si elle est astucieuse avec ses voies de chemin de fer, fleure, dans l’ensemble, bon le réchauffé et s’avère, à l’usage, sans aucun lien avec la Carrière de Boulbon et extrêmement répétitive. Répétitif aussi, le jeu des comédiens. Hurlant quasiment constamment, tout se passe comme si la troupe avait confondu intensité et cri, flirtant, du même coup, avec la fausseté. Régulièrement mal dirigés, ils sont peu nombreux sur scène à donner une teinte intéressante aux personnages qu’ils incarnent – on peut citer Clara Mayer (Grouchenka et Smourov) en forme d’exception – et quelques-uns se révèlent même agaçants – Geoffroy Rondeau, par exemple, suit cette règle.

Volontairement artisanale, faussement authentique, la proposition théâtrale de Bellorini parait bien poussiéreuse à côté de celles de bon nombre de ses petits camarades metteurs en scène. Monochrome en utilisant constamment les mêmes lumières, monocorde en usant toujours des mêmes ficelles, son spectacle est dénué de toute surprise et ne donne pas au texte de Dostoïevski toute la splendeur requise.

Karamazov, d’après Les Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski, adapté et mis en scène par Jean Bellorini à la Carrière de Boulbon jusqu’au 22 juillet, puis du 18 au 27 novembre à La Criée (Marseille), les 3 et 4 décembre au Théâtre Louis Aragon (Tremblay-en-France), le 9 décembre au Préau (Vire), du 14 au 16 décembre au Théâtre de Caen, du 5 au 29 janvier 2017 au Théâtre Gérard Philipe (Saint-Denis), les 2 et 3 février au Théâtre de Bayonne, les 9 et 10 février au Théâtre national de Nice, les 17 et 18 février aux Treize Arches (Brive), du 23 au 25 février à la MAC Créteil, du 1er au 5 mars au Théâtre Firmin Gémier (Châtenay-Malabry), les 10 et 11 mars au Grand R (La Roche-sur-Yon), les 14 et 15 mars à la Maison de la Culture d’Amiens, du 22 au 25 mars au TNT, du 30 mars au 7 avril aux Célestins (Lyon), le 20 avril au Domaine d’O (Montpellier), les 27 et 28 avril à la Scène nationale de Sète, le 12 mai à l’Espace Jean Legendre (Compiègne), les 19 et 20 mai à la Comédie de Clermont-Ferrand, et les 31 mai et 1er juin au Théâtre de Cornouaille (Quimper). Durée : 5h40. *

Au « Pays de Nod », les FC Bergman s’enferrent dans le conceptuel

"Het Land Nod (Le Pays de Nod)" / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

« Het Land Nod (Le Pays de Nod) » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Les FC Bergman sont coutumiers de la démesure. Dans 300 el x 50 el x 30 el, le collectif anversois, associé au Toneelhuis, avait construit, sur scène, un village entier ; pour Terminator Trilogy, il avait choisi d’investir un terrain vague dans le port de la ville flamande, avant de se lancer, deux ans plus tard, dans la création d’un opéra monumental intitulé Van den vos. Cette fois, avec Het Land Nod (Le Pays de Nod), ces six Belges un peu fous ont reconstitué, grandeur nature, la salle Rubens du Musée Royal des Beaux-Arts d’Anvers, où le public est invité à s’installer. Un décor qui, s’il est remarquable, ne donne malheureusement pas lieu à un spectacle de son envergure.

Dans cette pièce, emblématique du musée anversois, ne subsiste qu’une seule et unique toile du grand maître de la peinture baroque : Le Coup de lance. Mais, en voulant la déplacer afin de la protéger des travaux de rénovation qui vont avoir lieu, les conservateurs se rendent compte qu’à cause de sa taille trop imposante elle ne pourra pas passer l’encablure de la porte. Dès lors, ils vont se mettre à phosphorer pour trouver une solution tandis que le lieu se transforme progressivement en un hall où la réalité cède sa place à l’absurde…

Une toute petite souris scénique

Si elle est inspirée, au départ, de faits réels – le musée est effectivement fermé jusqu’en 2018 et la salle Rubbens a dû être en partie démolie pour permettre à une quinzaine d’œuvres d’en être extirpées -, « l’histoire » perd rapidement de sa substance. Une « histoire » entre guillemets car les FC Bergman donnent plutôt à voir un ensemble de saynètes qui n’ont souvent ni grand sens, ni lien absolument fondamental entre elles, si ce n’est l’endroit où elles se déroulent. On y voit, par exemple, un homme nu se balader, des asiatiques se prendre en selfie devant le tableau à déplacer, trois visiteurs qui rejouent une scène de Bande à part, le film de Jean-Luc Godard, ou encore un homme et une femme en train de mimer un crawl au milieu de vêtements étendus sur le parquet.

Rien d’absolument transcendant, donc, dans ce théâtre d’atmosphère dénué de toute paroles où les personnages en déshérence – le conservateur ne parvient pas à accomplir sa tâche, les gardiens n’ont plus rien à garder… – n’effleurent quasiment jamais le registre poétique. Sans être tout à fait désagréable, et en se faisant parfois drôle, la pièce ennuie malgré tout bien davantage qu’elle ne fascine. Nous faisant dire, cruellement, que cette grosse débauche de moyens scénographiques accouche finalement d’une toute petite souris scénique qui, si elle est gentiment absurde, ne réussit pas réellement à émouvoir.

Het Land Nod (Le Pays de Nod) de et par les FC Bergman au Parc des expositions d’Avignon jusqu’au 23 juillet, puis du 16 au 20 mai 2017 à La Villette (Paris). Durée : 1h15. *

« 2666 » : l’hypnotisant spectacle-monde de Julien Gosselin

« 2666 » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Julien Gosselin prenait le risque de se faire écraser. Écraser par le poids de 2666, le roman-fleuve de Roberto Bolaño, qu’il a choisi d’adapter dans le cadre du Festival d’Avignon. Mais, bien au contraire, le jeune metteur en scène, qui s’était déjà emparé, avec succès, des Particules élémentaires de Michel Houellebecq, maîtrise l’immense œuvre du romancier chilien de bout en bout avec un spectacle – forcément – marathon qui dépasse les 11 heures. Maître des rythmes qu’il manie avec une aisance déconcertante, Gosselin jongle aussi avec les styles scénographiques, divinement matérialisés par Hubert Colas, comme les comédiens de sa compagnie « Si vous pouviez lécher mon cœur » le font avec les rôles. Renversante d’intensité, son odyssée dégage un doux parfum de solidité et d’apparente facilité qui prouve, plus que jamais, sa grande intelligence théâtrale.

Et pourtant, elle n’était pas aisée cette adaptation du millier de pages que compte le roman de Bolaño. Scindé en cinq parties plus ou moins autonomes (celles des critiques, d’Amalfitano, de Fate, des crimes, et d’Archimboldi), il conduit aux quatre coins du monde, de Stuttgart à Paris, en passant par New York et la ville mexicaine de Santa Teresa (qui n’est autre, en réalité, que Ciudad Juárez) où les différentes histoires se télescopent. Dans ce lieu de toutes les perversions, se mêle une population hétéroclite faite de professeurs d’universités, de journalistes, de policiers, d’écrivains, de poètes, de narcotrafiquants et, surtout, de victimes en série, des femmes plus ou moins jeunes que l’on assassine froidement après les avoir sauvagement violées. Dans ces années 1990-2000, tous sont pris au cœur d’investigations profondes, qui se confondent subtilement : les uns à la recherche d’un mystérieux écrivain connu sous le nom de Benno Von Archimboldi, les autres à la poursuite de meurtriers, et les derniers en quête d’eux-mêmes, sur fond de passions amoureuses et philosophico-littéraires, comme autant d’échappatoires.

Fluidité et limpidité

En conservant son identité visuelle si particulière dont il se sert comme fil rouge, Julien Gosselin orchestre ces cinq moments en optant pour des concepts scénographiques singuliers et très marqués. Hypnotisant, notamment grâce à la musique entêtante et omniprésente de Guillaume Bachelé et Rémi Alexandre, ainsi qu’aux sublimes lumières de Nicolas Joubert, le spectacle, et c’est une prouesse au vu de la durée, ne perd quasiment jamais en intensité. De l’ambiance boîte de nuit à celle plus intime d’un salon ou d’une chambre à coucher, à deux ou à dix, l’atmosphère est toujours des plus (up)percutantes, et souvent des plus oppressantes, comme pour dire l’horreur de cette mort qui irrigue, plus ou moins directement, la pièce de façon constante. Se servant de l’espace scénique comme d’un atout, Gosselin n’hésite pas à multiplier les changements de décors et de registres avec une remarquable fluidité, à l’image de ce texte que l’on entend toujours avec une limpidité absolue. Limpide, l’utilisation de la vidéo l’est également. Jamais accessoire, toujours justifié, le regard cinématographique nous rapproche encore davantage de l’ensemble des personnages, tout en sublimant le travail des comédiens.

Car, sans eux, évidemment, la pièce ne serait rien. La totalité des membres de la compagnie « Si vous pouviez lécher mon cœur » atteignent régulièrement des sommets dans leur jeu multifacette, avec une mention spéciale – mais elle n’est pas la seule – pour Caroline Mounier tout bonnement subjuguante dans les deux dernières parties du spectacle. Donnant parfois jusqu’au tournis, ce shoot théâtral hors normes prouve que la démesure peut, à grands renforts de moyens techniques, se révéler captivante, même (et surtout) lorsqu’elle dure plus de 11 heures.

2666 de Roberto Bolaño, adapté et mis en scène par Julien Gosselin à la FabricA (Avignon) jusqu’au 16 juillet, puis du 10 septembre au 16 octobre au Théâtre de l’Odéon (Paris), du 26 novembre au 8 décembre au Théâtre national de Toulouse, le 7 janvier 2017 au Quartz (Brest), les 14 et 15 janvier à la MC2 de Grenoble, du 11 au 26 mars au Maillon (Strasbourg) et le 6 mai à la Filature (Mulhouse). Durée : 11h (entractes compris) *****

« Alors que j’attendais » : Omar Abusaada décrit le coma syrien, au quotidien

"Alors que j'attendais" / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

« Alors que j’attendais » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Depuis de nombreux mois, chaque fois que le mot « Syrie » est prononcé, ce n’est que pour mieux lui accoler les noms « terrorisme », « islamisme », « Daech » de façon irrémédiablement et immanquablement conséquente. Il est loin le temps où la « crise syrienne », comme il est désormais convenue de l’appeler, était décrite comme une nouvelle révolution du Printemps arabe, capable, peut-être, de déboulonner Bachar el-Assad. À ces prémices, avec Alors que j’attendais qu’ils présentent au Festival d’Avignon, Omar Abusaada et Mohammad Al Attar – qui s’était déjà intéressé aux conséquences du soulèvement égyptien – reviennent pour mieux en décrypter les implications quotidiennes dans ces rues et chez ces gens de Damas qui semblent avoir été, paradoxalement, les grands oubliés de l’Histoire.

Pour décrire cette souffrance, les deux artistes syriens se sont associés en imaginant l’histoire de Taym. Élégant trentenaire, le jeune homme, comme tant d’autres, s’est fortement impliqué dès les premières manifestations visant à renverser le régime. S’interrogeant sur le tournant religieux opéré par le mouvement, comme sur l’utilisation des armes pour répondre à la répression policière, il se met en tête de réaliser un film à partir de fragments vidéos afin que personne n’oublie, dit-il, ce qu’était ce soulèvement, empli d’espoir, à ces débuts. Mais, en 2015, alors qu’il est assailli par le doute provoqué par l’enlisement de la situation, il est brutalement battu à un check-point et est admis à l’hôpital, plongé dans un profond coma. Dans sa chambre, il observe sa famille attendre son réveil, en même temps qu’une éventuelle sortie de la léthargie désespérante dans laquelle est plongé leur pays.

Trouver une issue

Sans angélisme, ni naïveté, le duo Abusaada-Al Attar s’échine à représenter les différentes réactions individuelles que fait naître le traumatisme. Il y a cette mère qui plonge dans une religiosité dogmatique, cette sœur qui en a profité pour s’émanciper et a choisi de fuir pour Beyrouth, ou cet ami, en quête de sens, qui se livre corps et âme au Front al-Nosra avant de rejoindre l’État islamique où il découvre, avec stupeur, que les pratiques ressemblent de très près à celles qui ont cours dans les geôles de Bachar el-Assad. Perdue, sonnée par le drame qui l’accable, la famille essaie pour autant, tant que faire se peut, de se débattre avec cette situation, de trouver une voie pour, à défaut de sauver ce qu’il reste de son pays, se sauver elle-même, en même temps que Taym.

Extrêmement documentée, régulièrement bouleversante, la pièce se nourrit des récits qu’Omar Abusaada est allé recueillir auprès des proches et médecins frappés par le drame du coma. Irriguée par une certaine luminosité, elle concrétise et donne à voir, sans jamais tomber dans le voyeurisme, ces moments qui restent trop souvent dans l’alcôve du cercle familial. Surtout, la maîtrise des différentes grilles de lecture possible est frappante : le drame intime et le marasme politique s’interpénètrent avec brio, aidé en cela par la scénographie à deux étages réalisée par Bissane Al Charif. C’est ainsi que l’on prend conscience que la situation syrienne est loin d’être binaire, comme nous pourrions le croire avec notre regard biaisé d’Occidentaux qui ne voyons cette situation que par rapport à nous-mêmes, en nous concentrant sur ces réfugiés qui quittent leur pays ou sur ces enjeux géopolitiques qui, avouons-le, nous dépassent. Oubliant alors que le drame syrien est avant tout une tragédie humaine.

Alors que j’attendais de Mohammad Al Attar, mis en scène par Omar Abusaada au Gymnase Paul Giéra (Avignon) jusqu’au 14 juillet, puis du 12 au 15 octobre au Tarmac (Paris), les 18 et 19 novembre au Festival « Les Bancs Publics » (Marseille) et du 24 au 26 novembre au Théâtre du Nord (Lille). Durée : 1h40. ***

Avec « Ludwig, un roi sur la lune », Madeleine Louarn fait rimer différence et exigence

« Ludwig, un roi sur la lune » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

En présentant un spectacle avec des comédiens membres d’un ESAT, Madeleine Louarn prenait le risque de donner à voir une pièce de « théâtre adapté », de celles où le handicap moteur prend une place très importante sur scène jusqu’à faire du jeu théâtral un prétexte. Mais, ce serait bien mal connaître la metteuse en scène que d’envisager une telle hypothèse. Depuis plus de 20 ans, elle les pratique, ces comédiens singuliers, au sein de l’atelier Catalyse de l’établissement des Genêts d’Or de Morlaix qu’elle a entièrement créé, et sait en tirer le meilleur avec toute l’exigence requise. Cette année, elle leur donne la chance de se produire dans le cadre du Festival d’Avignon avec le texte de Frédéric Vossier, Ludwig, un roi sur la lune. Un spectacle particulier qui ne laisse de marbre aucun festivalier.

Ludwig, c’est Louis II de Bavière. Ce Roi devenu monarque bien trop jeune, sans le vouloir, plus attiré par le romantisme de la nature que par l’exercice de pouvoir. Frédéric Vossier choisit ici d’en dresser le portrait, de sa jeunesse à sa vieillesse, et surtout d’explorer les ressorts de sa complexe psyché qui faisait dire à ce roi particulier qu’il voulait « demeurer pour [lui] comme pour les autres une éternelle énigme ». Un monarque soumis à la (mauvaise) influence de sa cour qui cherche à abuser de sa présumée faiblesse, tout comme à celle de Richard Wagner qui tente d’en faire sa marionnette.

Intensité et sincérité

Pour pénétrer dans l’univers de ce personnage hors du commun, Madeleine Louarn opte pour un spectacle pluriel. Aussi musical que théâtral, il fait également la part belle aux élans chorégraphiques concoctés par Ludovic Touzé et Agnieszka Ryszkiewicz. Dans une mise en scène délicate, portée par les belles lumières de Michel Bertrand, les comédiens doivent donc se faire danseurs et interprètes. Une ambition qui leur demande une implication totale, à la fois corporelle et intellectuelle, qu’ils remplissent avec une sincérité et une intensité qui subjuguent. Dans cet ensemble où le regard condescendant n’a pas sa place, le jeune Guillaume Drouadaine tire notamment son épingle du jeu en maîtrisant de bout en bout son rôle de Ludwig jeune et en aidant certains de ses camarades parfois plus en difficulté.

Toutefois, c’est le prix de l’exigence et on le comprend aisément, le texte est parfois un brin malmené par quelques acteurs et la compréhension n’est alors pas toujours aisée. Il recèle néanmoins en lui-même des faiblesses intrinsèques qui, si elles peuvent être pardonnées, n’en sont pas moins présentes et expliquent les décrochages. Malgré tout, grâce aux talents des musiciens Rodolphe Burger et Julien Perraudeau, les moments d’émotion se succèdent les uns aux autres, tout comme les jolis instants scéniques qui font dire qu’il s’agit bien là d’un moment de théâtre (presque) comme les autres.

Ludwig, un roi sur la lune de Frédéric Vossier, mis en scène par Madeleine Louarn à l’Autre Scène du Grand Avignon (Vedène) jusqu’au 13 juillet, puis du 3 au 12 décembre au Théâtre Gérard Philipe (Saint-Denis), le 9 février 2017 à l’Archipel (Fouesnant-Les-Glénan), du 2 au 4 mars au CDN d’Orléans, du 4 au 6 avril au CDN de Besançon, les 9 et 10 avril au Théâtre du Pays de Morlaix et du 3 au 5 mai à la MC2 de Grenoble. Durée : 1h40. ***

« Tristesses » et misères du populisme

« Tristesses » / Crédit photo : Phile Deprez.

Depuis de nombreux mois, on entend certains politiques, intellectuels ou médias sonner l’alarme devant la montée des nationalismes et autres populismes à travers toute l’Europe. En France, évidemment, mais aussi en Autriche, en Hongrie, en Pologne, et même dans ces pays scandinaves dont on a longtemps cru qu’ils pourraient échapper à ce qui se matérialise de plus en plus comme une vague, difficilement endiguable. Avec Tristesses qu’elle a écrit, conçu et mis en scène, et qu’elle donne à voir au Gymnase du Lycée Aubanel dans le cadre du Festival d’Avignon, Anne-Cécile Vandalem concrétise cette sensation, celle qui fait dire que l’extrême-droite se nourrit de la misère qu’elle sème, répand et attise au sein des populations.

Cette fable politique, à laquelle elle tient à donner tous les atours du réel, la dramaturge belge la situe sur une île danoise, la bien nommée Tristesse. Là, survit une maigre population de huit habitants, comme autant de vestiges d’une prospérité désormais révolue. Auparavant, à l’époque où les abattoirs de Muspelheim fonctionnaient encore à plein régime, ils étaient plus de 800 insulaires à habiter sur ces rivages. Depuis leur fermeture, la population a fui sur le continent ne laissant derrière elle que des ruines. À la mi-novembre 2015, s’est produit un drame sur Tristesse : la vieille Olga s’est pendue au mât où flottait le drapeau danois. Un suicide inexpliqué d’autant plus retentissant que la défunte n’est autre que la mère de Martha Heiger, la patronne du Parti du Réveil Populaire, qu’on décrit déjà comme la prochaine Premier ministre du Danemark. Alors qu’elle a quitté les lieux depuis bien longtemps, la dirigeante d’extrême-droite doit donc retourner sur son île natale pour venir chercher le corps de sa mère. Mais elle va profiter de l’occasion pour essaimer son discours populiste qui va diviser la petite communauté.

Désolation et manipulation

L’habilité d’Anne-Cécile Vandalem réside dans sa façon d’aborder une thématique qui, sans être réfléchie, peut rapidement sombrer dans le café du commerce. Artiste totale, elle choisit de dénoncer les ravages du populisme non pas en montrant l’absurdité du discours mais en en disséquant les effets concrets. Désolation, manipulation et infinie tristesse contaminent ainsi volontairement les cœurs et les esprits auxquels est ensuite imprimé un discours fait de haine et de rejet de l’autre qui a le champ entièrement libre pour prospérer. En instillant une narration à mi-chemin entre le polar et le thriller, mais aussi quelques soupçons d’humour noir bien senti, la metteuse en scène parvient à capter un public qui pourrait se révéler hermétique à un théâtre plus strictement et directement politique.

Un vrai succès dramaturgique donc qui se double d’une réalisation formellement convaincante. À l’aide d’un dispositif musical et surtout vidéo dont elle se sert pour révéler – avec un beau travail sur la photographie – la rude intimité quotidienne des insulaires, Anne-Cécile Vandalem souligne la tragédie humaine qui se joue en individualisant le malaise collectif et en utilisant les gros plans comme un outil de détection des perversions. Dirigée au millimètre, la jolie troupe de comédiens de la Das Fräulein Kompanie donne juste ce qu’il faut de densité et de mystère aux personnages qu’ils incarnent, bouclant un ensemble qui nous fait dire qu’Anne-Cécile Vandalem est résolument une artiste à suivre dans les mois et les années à venir.

Tristesses de et par Anne-Cécile Vandalem au Gymnase du Lycée Aubanel (Avignon) jusqu’au 14 juillet, puis les 7 et 8 octobre à l’Onde (Vélizy-Villacoublay), les 8 et 9 novembre au Volcan (Le Havre), du 15 au 17 mars 2017 à la MC2 de Grenoble, les 21 et 22 mars à Bonlieu (Annecy) et les 7 et 8 novembre à la Maison de la Culture d’Amiens. Durée : 2h15. ****