« ¿Qué haré yo con esta espada? » : et Angélica Liddell reprit du poil de la bête

« ¿Qué haré yo con esta espada? » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Depuis quelques spectacles, déjà, Angélica Liddell apparaissait asséchée, enfermée dans de vaines provocations qui ne recelaient plus la puissance de ces premières pièces. Mais, avec ¿Qué haré yo con esta espada? (Que ferai-je, moi, de cette épée ?) qu’elle donne à voir à la nuit tombée au Festival d’Avignon, la performeuse espagnole prouve qu’il faut encore compter avec elle et que, si ses outrances n’ont pas disparu – elles constituent, quand même, son fond de commerce -, elle est encore capable de donner matière à penser, au-delà de ses tropismes habituels, en faisant chanceler les spectateurs sur leurs bases.

Pourtant, rien ne semblait gagné dans la première partie de ce triptyque. Profondément fascinée par la violence d’Issei Sagawa, cet étudiant japonais qui a tué puis mangé l’une de ses camarades étudiantes, Liddell se vautre, d’entrée de jeu, dans un ensemble d’outrages pulsionnels pour dire la violence. Les corps nus d’un ensemble de nymphes « jeunes, belles et blondes », dans des postures plus pornographiques qu’érotiques, les poulpes morts qui servent tantôt de fouets, tantôt d’objets sexuels et les descriptions de scènes de cannibalisme se succèdent jusqu’à provoquer un certain écœurement – et quelques rires étouffés – devant tant d’absurdités. On se dit alors que les démons récents de Liddell sont de retour et que nous avons définitivement perdu l’Angélica d’antan. Mais, en fait, tout cela se révèlera être un sas préparatoire habilement pensé.

Bousculer les certitudes

Car lorsqu’elle livre, dans la seconde partie, son traumatisme dû aux attentats parisiens du 13 novembre 2015 dont elle prétend être l’une des architectes à cause d’un texte écrit trois jours auparavant, la performance scénique de la comédienne hispanique subjugue et détonne. L’avalanche de provocations est alors rangée au placard et le théâtre poético-mystique auquel elle nous avait habitué refait surface. Quelque peu logorrhéique et alimenté par des bouffées délirantes, son propos percute néanmoins et prouve qu’elle n’a pas perdu de sa perméabilité au monde, en questionnant notamment l’embastillement des désirs par la Loi (divine et morale). Sur une magnifique bande son issue de Didon et Énée, elle exorcise alors l’ampleur de son carnage intime – qu’elle lie aussi à son enfance entourée « d’attardés » – avec une force et une rage poignantes qui l’emportent dans une posture réflexive qu’elle semblait avoir égarée. Las, Angélica est donc encore en mesure de nous faire chavirer quand elle se met à nu, repousse les limites physiques d’un de ses comédiens encerclé par une belle scénographie et questionne l’effet individuel d’un traumatisme collectif.

Ainsi déstabilisé, ayant repoussé au forceps les frontières de ce qu’il peut communément accepter, le spectateur est donc mûr pour l’ultime escarmouche de la gourou espagnole. Dans son costume de Madame Loyale squelettique, Liddell s’adresse directement au public pour le vilipender. Dans un élan verbalement et violemment provocateur, elle harangue cette foule qui s’est convertie au raisonnable, ne pense plus qu’à ce temps libre qu’elle gâche, a troqué tout le sel de sa vie pour acheter une tranquillité sclérosante. Sans pour autant se faire politique – un domaine qu’elle fusille, y compris, à l’attention d’Olivier Py, quand il sert de présumé substrat à un Festival -, elle fait appel au mystique et à l’amour véritable – celui qui met en danger – pour en faire sa planche de salut. Nonobstant les quelques errements scéniques auxquels elle s’adonne encore une fois, en forme de bouquet final, Liddell adresse un uppercut revendiqué – que les spectateurs, selon elle, sont venus chercher – à ceux qui ont pu la moquer mais aussi à ces personnes qui ont renoncé à leur propre vie, à leurs désirs inavouables et à leurs aspirations les plus profondes. Si ce discours n’est ni nouveau, ni révolutionnaire, il pose évidemment d’intenses questions et boucle cet édifice théâtral qu’elle a savamment et intelligemment construit. Une prouesse qu’Angélica Liddell n’était pas parvenue à réaliser depuis bien trop longtemps.

¿Qué haré yo con esta espada? (Aproximación a la ley y al problema de la belleza) de et par Angélica Liddell au Cloître des Carmes (Avignon) jusqu’au 13 juillet. Durée : 4h45 (entractes compris). ***

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