Cornelia Rainer magnifie la crise existentielle de « Lenz »

« Lenz » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

La figure de l’écrivain, ou du poète, en pleine crise d’inspiration fait partie de ces marronniers littéraires dont les arcanes ont été maintes fois sondés et resondés. Mais, en s’attaquant à la personne de Jakob Michael Reinhold Lenz dans le spectacle éponyme qu’elle présente au Festival d’Avignon, Cornelia Rainer voit plus loin. Elle y examine, à l’aide d’une puissante musicalité, les contreforts intérieurs d’un homme complexe en mal de reconnaissance, inadapté à l’austérité, en grande partie religieuse, de la société de la fin du XVIIIe siècle dans laquelle il vit, européiste en avance sur son temps et pourtant si peu reconnu par ses contemporains qui n’ont d’yeux que pour Goethe, maître incontesté du romantisme.

En se rendant au Ban de la Roche dans les Vosges, Jakob Lenz croit pourtant avoir trouvé le refuge qu’il lui faut pour résoudre sa profonde crise existentielle qui se matérialise par une douloureuse panne d’inspiration. Poète de son état, il fuit sa famille dans laquelle il étouffe et ne se reconnaît pas, trop corsetée qu’elle est par une rigueur de vie qui ne laisse aucune place au romantisme. Bien accueilli par le pasteur Oberlin, sa femme et ses enfants, qui lui offrent le gîte et le couvert, il retrouve son espoir créatif en même temps que la poésie des montagnes. Mais, très rapidement, au cours de son séjour qui durera 21 nuits, Lenz se heurte à cette même austérité luthérienne sclérosante qu’il avait fuie. D’écrivain à protéger, il passe alors, aux yeux de sa famille d’accueil, pour un parasite oisif, profiteur et perturbateur dont il faut se débarrasser.

Réglé comme un métronome

En auscultant les écrits réels de Jakob Lenz et du pasteur Oberlin, auxquels elle adjoint le texte de Georg Büchner, Cornelia Rainer cherche à disséquer les artères intimes du Moi humain et artistique de l’écrivain romantique. Sans jamais tomber dans une gravité plombante, la metteuse en scène autrichienne use au contraire des talents de percussionniste de Julian Sartorius pour souligner la musicalité du texte qu’elle malaxe. En décalage complet avec l’austérité apparente de sa direction d’acteurs, cet atout incontestable diffuse parfaitement l’atmosphère paradoxale dans laquelle Lenz doit vivre, ou plutôt survivre. Rythmant son spectacle comme un métronome, alternant les passages légèrement caustiques et les instants plus noirs – les moments où la voix off résonne font partie des plus réussis -, Cornelia Rainer se hisse au sommet de ces montagnes russes – créées par Aurel Lenfert – dont elle se sert astucieusement comme décor.

Mais cet univers ne serait rien sans la performance des comédiens. Impeccablement dirigés dans leur rigueur toute protestante, les acteurs membres de la famille Oberlin (Heinz Trixner, Cornelia Köndgen, Jakob Egger, Noah Fida et Jele Brückner) font la courte échelle au talent de Markus Meyer, impeccable Lenz, qui manie les registres de jeu avec une habilité déconcertante et réussit à faire évoluer ce personnage protéiforme du réalisme cru à la folie, de la rage au désespoir. Alors qu’il pourrait s’avérer agaçant, Lenz se fait, sous le regard bienveillant de Cornelia Rainer, des plus attachants et trouve, dans ce spectacle, une forme de réhabilitation posthume.

Lenz d’après Jakob Michael Reinhold Lenz, Georg Büchner et Johann Friedrich Oberlin, adapté et mis en scène par Cornelia Rainer dans la Cour du Lycée Saint-Joseph (Avignon) jusqu’au 13 juillet. Durée : 1h30. ***

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