« Tristesses » et misères du populisme

« Tristesses » / Crédit photo : Phile Deprez.

Depuis de nombreux mois, on entend certains politiques, intellectuels ou médias sonner l’alarme devant la montée des nationalismes et autres populismes à travers toute l’Europe. En France, évidemment, mais aussi en Autriche, en Hongrie, en Pologne, et même dans ces pays scandinaves dont on a longtemps cru qu’ils pourraient échapper à ce qui se matérialise de plus en plus comme une vague, difficilement endiguable. Avec Tristesses qu’elle a écrit, conçu et mis en scène, et qu’elle donne à voir au Gymnase du Lycée Aubanel dans le cadre du Festival d’Avignon, Anne-Cécile Vandalem concrétise cette sensation, celle qui fait dire que l’extrême-droite se nourrit de la misère qu’elle sème, répand et attise au sein des populations.

Cette fable politique, à laquelle elle tient à donner tous les atours du réel, la dramaturge belge la situe sur une île danoise, la bien nommée Tristesse. Là, survit une maigre population de huit habitants, comme autant de vestiges d’une prospérité désormais révolue. Auparavant, à l’époque où les abattoirs de Muspelheim fonctionnaient encore à plein régime, ils étaient plus de 800 insulaires à habiter sur ces rivages. Depuis leur fermeture, la population a fui sur le continent ne laissant derrière elle que des ruines. À la mi-novembre 2015, s’est produit un drame sur Tristesse : la vieille Olga s’est pendue au mât où flottait le drapeau danois. Un suicide inexpliqué d’autant plus retentissant que la défunte n’est autre que la mère de Martha Heiger, la patronne du Parti du Réveil Populaire, qu’on décrit déjà comme la prochaine Premier ministre du Danemark. Alors qu’elle a quitté les lieux depuis bien longtemps, la dirigeante d’extrême-droite doit donc retourner sur son île natale pour venir chercher le corps de sa mère. Mais elle va profiter de l’occasion pour essaimer son discours populiste qui va diviser la petite communauté.

Désolation et manipulation

L’habilité d’Anne-Cécile Vandalem réside dans sa façon d’aborder une thématique qui, sans être réfléchie, peut rapidement sombrer dans le café du commerce. Artiste totale, elle choisit de dénoncer les ravages du populisme non pas en montrant l’absurdité du discours mais en en disséquant les effets concrets. Désolation, manipulation et infinie tristesse contaminent ainsi volontairement les cœurs et les esprits auxquels est ensuite imprimé un discours fait de haine et de rejet de l’autre qui a le champ entièrement libre pour prospérer. En instillant une narration à mi-chemin entre le polar et le thriller, mais aussi quelques soupçons d’humour noir bien senti, la metteuse en scène parvient à capter un public qui pourrait se révéler hermétique à un théâtre plus strictement et directement politique.

Un vrai succès dramaturgique donc qui se double d’une réalisation formellement convaincante. À l’aide d’un dispositif musical et surtout vidéo dont elle se sert pour révéler – avec un beau travail sur la photographie – la rude intimité quotidienne des insulaires, Anne-Cécile Vandalem souligne la tragédie humaine qui se joue en individualisant le malaise collectif et en utilisant les gros plans comme un outil de détection des perversions. Dirigée au millimètre, la jolie troupe de comédiens de la Das Fräulein Kompanie donne juste ce qu’il faut de densité et de mystère aux personnages qu’ils incarnent, bouclant un ensemble qui nous fait dire qu’Anne-Cécile Vandalem est résolument une artiste à suivre dans les mois et les années à venir.

Tristesses de et par Anne-Cécile Vandalem au Gymnase du Lycée Aubanel (Avignon) jusqu’au 14 juillet, puis les 7 et 8 octobre à l’Onde (Vélizy-Villacoublay), les 8 et 9 novembre au Volcan (Le Havre), du 15 au 17 mars 2017 à la MC2 de Grenoble, les 21 et 22 mars à Bonlieu (Annecy) et les 7 et 8 novembre à la Maison de la Culture d’Amiens. Durée : 2h15. ****

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