« Alors que j’attendais » : Omar Abusaada décrit le coma syrien, au quotidien

"Alors que j'attendais" / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

« Alors que j’attendais » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Depuis de nombreux mois, chaque fois que le mot « Syrie » est prononcé, ce n’est que pour mieux lui accoler les noms « terrorisme », « islamisme », « Daech » de façon irrémédiablement et immanquablement conséquente. Il est loin le temps où la « crise syrienne », comme il est désormais convenue de l’appeler, était décrite comme une nouvelle révolution du Printemps arabe, capable, peut-être, de déboulonner Bachar el-Assad. À ces prémices, avec Alors que j’attendais qu’ils présentent au Festival d’Avignon, Omar Abusaada et Mohammad Al Attar – qui s’était déjà intéressé aux conséquences du soulèvement égyptien – reviennent pour mieux en décrypter les implications quotidiennes dans ces rues et chez ces gens de Damas qui semblent avoir été, paradoxalement, les grands oubliés de l’Histoire.

Pour décrire cette souffrance, les deux artistes syriens se sont associés en imaginant l’histoire de Taym. Élégant trentenaire, le jeune homme, comme tant d’autres, s’est fortement impliqué dès les premières manifestations visant à renverser le régime. S’interrogeant sur le tournant religieux opéré par le mouvement, comme sur l’utilisation des armes pour répondre à la répression policière, il se met en tête de réaliser un film à partir de fragments vidéos afin que personne n’oublie, dit-il, ce qu’était ce soulèvement, empli d’espoir, à ces débuts. Mais, en 2015, alors qu’il est assailli par le doute provoqué par l’enlisement de la situation, il est brutalement battu à un check-point et est admis à l’hôpital, plongé dans un profond coma. Dans sa chambre, il observe sa famille attendre son réveil, en même temps qu’une éventuelle sortie de la léthargie désespérante dans laquelle est plongé leur pays.

Trouver une issue

Sans angélisme, ni naïveté, le duo Abusaada-Al Attar s’échine à représenter les différentes réactions individuelles que fait naître le traumatisme. Il y a cette mère qui plonge dans une religiosité dogmatique, cette sœur qui en a profité pour s’émanciper et a choisi de fuir pour Beyrouth, ou cet ami, en quête de sens, qui se livre corps et âme au Front al-Nosra avant de rejoindre l’État islamique où il découvre, avec stupeur, que les pratiques ressemblent de très près à celles qui ont cours dans les geôles de Bachar el-Assad. Perdue, sonnée par le drame qui l’accable, la famille essaie pour autant, tant que faire se peut, de se débattre avec cette situation, de trouver une voie pour, à défaut de sauver ce qu’il reste de son pays, se sauver elle-même, en même temps que Taym.

Extrêmement documentée, régulièrement bouleversante, la pièce se nourrit des récits qu’Omar Abusaada est allé recueillir auprès des proches et médecins frappés par le drame du coma. Irriguée par une certaine luminosité, elle concrétise et donne à voir, sans jamais tomber dans le voyeurisme, ces moments qui restent trop souvent dans l’alcôve du cercle familial. Surtout, la maîtrise des différentes grilles de lecture possible est frappante : le drame intime et le marasme politique s’interpénètrent avec brio, aidé en cela par la scénographie à deux étages réalisée par Bissane Al Charif. C’est ainsi que l’on prend conscience que la situation syrienne est loin d’être binaire, comme nous pourrions le croire avec notre regard biaisé d’Occidentaux qui ne voyons cette situation que par rapport à nous-mêmes, en nous concentrant sur ces réfugiés qui quittent leur pays ou sur ces enjeux géopolitiques qui, avouons-le, nous dépassent. Oubliant alors que le drame syrien est avant tout une tragédie humaine.

Alors que j’attendais de Mohammad Al Attar, mis en scène par Omar Abusaada au Gymnase Paul Giéra (Avignon) jusqu’au 14 juillet, puis du 12 au 15 octobre au Tarmac (Paris), les 18 et 19 novembre au Festival « Les Bancs Publics » (Marseille) et du 24 au 26 novembre au Théâtre du Nord (Lille). Durée : 1h40. ***

Publicités

Une réflexion sur “« Alors que j’attendais » : Omar Abusaada décrit le coma syrien, au quotidien

  1. Belle analyse de cette pièce vue à Vidy. Bien de la voir en VO, mis à part que lire les sous-titres au théâtre devient vite pénible je trouve. Effectivement, la Syrie vue de l’intérieur, ça change le regard.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s