« 2666 » : l’hypnotisant spectacle-monde de Julien Gosselin

« 2666 » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Julien Gosselin prenait le risque de se faire écraser. Écraser par le poids de 2666, le roman-fleuve de Roberto Bolaño, qu’il a choisi d’adapter dans le cadre du Festival d’Avignon. Mais, bien au contraire, le jeune metteur en scène, qui s’était déjà emparé, avec succès, des Particules élémentaires de Michel Houellebecq, maîtrise l’immense œuvre du romancier chilien de bout en bout avec un spectacle – forcément – marathon qui dépasse les 11 heures. Maître des rythmes qu’il manie avec une aisance déconcertante, Gosselin jongle aussi avec les styles scénographiques, divinement matérialisés par Hubert Colas, comme les comédiens de sa compagnie « Si vous pouviez lécher mon cœur » le font avec les rôles. Renversante d’intensité, son odyssée dégage un doux parfum de solidité et d’apparente facilité qui prouve, plus que jamais, sa grande intelligence théâtrale.

Et pourtant, elle n’était pas aisée cette adaptation du millier de pages que compte le roman de Bolaño. Scindé en cinq parties plus ou moins autonomes (celles des critiques, d’Amalfitano, de Fate, des crimes, et d’Archimboldi), il conduit aux quatre coins du monde, de Stuttgart à Paris, en passant par New York et la ville mexicaine de Santa Teresa (qui n’est autre, en réalité, que Ciudad Juárez) où les différentes histoires se télescopent. Dans ce lieu de toutes les perversions, se mêle une population hétéroclite faite de professeurs d’universités, de journalistes, de policiers, d’écrivains, de poètes, de narcotrafiquants et, surtout, de victimes en série, des femmes plus ou moins jeunes que l’on assassine froidement après les avoir sauvagement violées. Dans ces années 1990-2000, tous sont pris au cœur d’investigations profondes, qui se confondent subtilement : les uns à la recherche d’un mystérieux écrivain connu sous le nom de Benno Von Archimboldi, les autres à la poursuite de meurtriers, et les derniers en quête d’eux-mêmes, sur fond de passions amoureuses et philosophico-littéraires, comme autant d’échappatoires.

Fluidité et limpidité

En conservant son identité visuelle si particulière dont il se sert comme fil rouge, Julien Gosselin orchestre ces cinq moments en optant pour des concepts scénographiques singuliers et très marqués. Hypnotisant, notamment grâce à la musique entêtante et omniprésente de Guillaume Bachelé et Rémi Alexandre, ainsi qu’aux sublimes lumières de Nicolas Joubert, le spectacle, et c’est une prouesse au vu de la durée, ne perd quasiment jamais en intensité. De l’ambiance boîte de nuit à celle plus intime d’un salon ou d’une chambre à coucher, à deux ou à dix, l’atmosphère est toujours des plus (up)percutantes, et souvent des plus oppressantes, comme pour dire l’horreur de cette mort qui irrigue, plus ou moins directement, la pièce de façon constante. Se servant de l’espace scénique comme d’un atout, Gosselin n’hésite pas à multiplier les changements de décors et de registres avec une remarquable fluidité, à l’image de ce texte que l’on entend toujours avec une limpidité absolue. Limpide, l’utilisation de la vidéo l’est également. Jamais accessoire, toujours justifié, le regard cinématographique nous rapproche encore davantage de l’ensemble des personnages, tout en sublimant le travail des comédiens.

Car, sans eux, évidemment, la pièce ne serait rien. La totalité des membres de la compagnie « Si vous pouviez lécher mon cœur » atteignent régulièrement des sommets dans leur jeu multifacette, avec une mention spéciale – mais elle n’est pas la seule – pour Caroline Mounier tout bonnement subjuguante dans les deux dernières parties du spectacle. Donnant parfois jusqu’au tournis, ce shoot théâtral hors normes prouve que la démesure peut, à grands renforts de moyens techniques, se révéler captivante, même (et surtout) lorsqu’elle dure plus de 11 heures.

2666 de Roberto Bolaño, adapté et mis en scène par Julien Gosselin à la FabricA (Avignon) jusqu’au 16 juillet, puis du 10 septembre au 16 octobre au Théâtre de l’Odéon (Paris), du 26 novembre au 8 décembre au Théâtre national de Toulouse, le 7 janvier 2017 au Quartz (Brest), les 14 et 15 janvier à la MC2 de Grenoble, du 11 au 26 mars au Maillon (Strasbourg) et le 6 mai à la Filature (Mulhouse). Durée : 11h (entractes compris) *****

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